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À la télévision, des minorités visibles mais pas assez mises en valeur

Television Face Close-up | Martin Howard via Flickr CC 2.0 License by

Television Face Close-up | Martin Howard via Flickr CC 2.0 License by

Les personnes «non-blanches» forment environ 14% des visages vus à la télévision, pour environ 20% de la population française. Est-ce «suffisant» comme l'estiment les sondés d'une enquête réalisée par ViaVoice diversity pour Slate.fr? Le problème est aujourd'hui plus qualitatif que quantitatif, affirment en choeur des experts.

Mieux inclure les populations immigrées ou récemment naturalisées, mieux reconnaître les minorités: telles sont les solutions martelées par le pouvoir en France et les spécialistes pour résoudre la crise autour de l’identité et panser les blessures d’une partie de la population. Oui, mais comment? Un des meilleurs vecteurs, car l’un des plus populaires, est la télévision.

«Au-delà de toutes les dimensions politiques, économiques et sociales à apporter pour redonner des couleurs au "vivre ensemble", il y a urgence à proposer une télévision qui représente tous ces Français que vous rencontrez au quotidien», estime Bouchra Réjani, directrice générale de Shine France, qui produit entre autres «The Voice» et «MasterChef». Selon un sondage réalisé par l’Institut ViaVoice Diversity pour Slate (disponible en entier à la fin de l'article), 65% des sondés estiment pourtant que la diversité (entendue comme équivalent des «origines ethniques») à la télévision est «suffisamment bien représentée». Qu’en est-il réellement?

Les personnalités de la télévision appartenant à ces «minorités visibles» que nous avons interrogées portent quant à elles un jugement plus sévère. Journaliste à BET (Black Entertainment Television), Rokhaya Diallo dit se sentir toujours un peu «seule» sur les plateaux, où les noirs, arabes et asiatiques sont présents à «dose homéopathique». Bouchra Réjani est du même avis, citant volontiers Hervé Bourges, l’ancien président de TF1, France Télévisions puis du CSA, qui avait écrit en 2010 dans un rapport remis au groupe audiovisuel public que France Télévisions n’était «pas encore la télévision de tous les Français». «La France est une société créole, que cela plaise ou non. La télévision est très en retard sur la société et la situation réelle», affirme elle aussi Memona Hintermann-Afféjee, membre du CSA chargée de la diversité.

Un problème de mesure de la diversité

Tout dépend, si l'on entend par «représentation» l’aspect quantitatif ou l’aspect qualitatif, le fait que les personnes issues des minorités soient représentées sans clichés, conformément à la réalité de leurs situations diverses et variées.

Sur les aspects quantitatifs, un baromètre effectué depuis 2009 par le CSA donne la température. La dernière vague, parue en octobre 2015, fait ressortir un total de 14% de personnes perçues comme «non-blanches» à l’antenne. Mais 14%, est-ce peu, beaucoup? C'est là que les choses se corsent, car la France n'autorisant pas les statistiques ethniques, il est difficile de comparer ce chiffre à celui de la population générale. «Nous sommes assez démunis. [...] Si je donne un chiffre au nom du CSA, tout le monde me tombera dessus et je serai désavouée», déplore Memona Hintermann-Afféjee.

Selon l’institut Eurostat, les personnes issues de l’immigration de première ou seconde génération (qui ont au moins un parent né à l’étranger) représenteraient 26,6% de la population. Une donnée comparable avec la synthèse de la Cité de l’immigration, qui clame haut et fort sur des affiches placardées dans les rues qu’«un Français sur quatre est issu de l’immigration». D’autres chiffres, avancés par l’historien Gérard Noiriel, font état d’environ 30% de gens qui ont «des ascendances étrangères», tandis qu'un récent rapport de l’Ined indique que près de 30% de la population française est constituée d’immigrés (ou natif d’un DOM) et de leurs descendants.

«Comme on sait par ailleurs que près d’un tiers de ces migrants sont d’origine européenne (Portugal, Espagne, Italie), on peut considérer que grosso modo près de 20% de la population vivant en France peut être perçue comme non-blanche», résume Eric Macé, professeur de sociologie à l’Université de Bordeaux et auteur du «baromètre de la diversité» du CSA et de France Télévisions. «Ce qui n’est pas si éloigné des 14 ou 16% en moyenne observés dans les programmes de la télévision française», conclut-il.

Au niveau quantitatif, pas de quoi se réjouir haut et fort, donc, mais pas de quoi non plus s’alarmer excessivement. Le problème, conviennent tous les spécialistes, réside plutôt dans la façon dont les «personnes non-blanches» ou «minorités» sont représentées plutôt que dans la fréquence de leurs apparitions.

Emissions politiques et talk-shows, une chasse gardée

A la télévision, la France multiraciale a beaucoup moins le beau rôle que la France blanche. Les minorités sont très largement surreprésentées dans les activités marginales ou illégales (37%) et légèrement sous-représentées chez les CSP+ (11%) visibles à l'écran. Elles ont aussi très rarement des rôles de «héros» (9%) et rarement des rôles positifs (12%, contre 88% des rôles positifs assurés par des personnes perçues comme blanches). Elles sont enfin largement surreprésentées dans les rôles à connotation négative (29%). «Des médecins noirs ou d’origine arabe, il y en a, mais ils sont où à la télévision?», tempête Memona Hintermann-Afféjee.

Citant des émissions comme «Le Grand journal» ou «C’est à vous», Rokhaya Diallo regrette que les seules personnes non-blanches soient cantonnées dans un registre où elles «n’interagissent pas avec les invités» ou «ne commentent pas l’actualité»:

«Oui quantitativement, il y a plus de chroniqueurs issus de minorités qu'auparavant, mais les grandes émissions politiques restent encore une chasse gardée. [...] Ce que je constate, c’est qu’on n’est pas beaucoup de journalistes non-blancs intervenant dans les émissions de débats ou d'actualité, on peut nous compter sur les doigts d’une main».

Journaliste à 28 minutes et chroniqueuse pour Slate.fr, Nadia Daam a quant à elle la sensation que les personnes issues des minorités qui sont invitées sur les plateaux télévisés le sont souvent comme expertes de banlieues ou de la diversité, mais beaucoup plus rarement comme spécialistes en politique ou en économie. Des sujets relevant des fonctions régaliennes de l’Etat et d’enjeux de pouvoir qui ont une importance stratégique. 

«J'ai beaucoup de copains écrivains ou journalistes qui sont sollicités pour intervenir sur des plateaux télé sur des sujets comme les banlieues, l’islam, le terrorisme, même quand ils n'ont strictement aucune expertise ou légitimité sur ces sujets-là. Un peu comme on invite plus facilement des femmes sur des sujets sociétaux et des bonshommes sur la guerre», se lamente-t-elle.

Le divertissement et les fictions empreints de clichés

Le problème ne touche pas que les talks-shows ou les émissions politiques, mais aussi les séries, fictions et documentaires. Dans une étude résumée devant le CSA en 2007, la sociologue Marie-France Malonga distinguait trois types récurrents de personnages représentant les minorités visibles: la victime, le délinquant et le sauvage. Le premier type est incarné par des «personnages abandonnés ou qui ne peuvent se prendre en charge et qu’en général, une personne blanche va sauver». Le lecteur identifie aisément le second type, très présent dans les documentaires et magazines. Et le troisième type est selon la sociologue «un personnage un peu primaire, qui vit selon ses instincts», selon la définition classique du bon sauvage. La sociologue avait relevé à l’époque de nombreux programmes, parmi les 82 analysés, dans lesquels ces figures étaient visibles.

Des figures qui selon elle sont toujours d’actualité sept ans plus tard. La smala s’en mêle sur France 2 est un exemple du premier type, avec, en lieu et place de la victime, un enfant adopté dans une famille recomposée. «Un tissu de stéréotypes», résume Marie-France Malonga. La figure du sauvage se retrouve, selon la sociologue, dans des émissions de télé-réalité telles que «Bienvenue dans ma tribu» ou plus récemment «Rendez-vous en terre inconnue» avec Frédéric Lopez: «C’est Tintin au Congo». Et la figure du délinquant est bien présente, au sens propre, dans les fictions, les JT, les documentaires et reportages sur les banlieues et les émissions d'enquêtes policières, où pullulent «des thématiques anxiogènes».

Ces stéréotypes dépréciatifs sont ressentis par les téléspectateurs interrogés dans notre sondage, nombreux à estimer que les émissions d’enquêtes policières comme «Enquête exclusive» (M6), «90’ Enquête» (TF1) ou «Enquête d’action» (M6) véhiculent une «image négative des personnes issues de la diversité». Ils citent aussi en premier lieu «les journaux télévisés» ou la chaîne d'information en continu BFM TV:

«L’actualité journalistique est souvent dramatique et on parle plus du négatif que du positif, surtout en période de "guerre au terrorisme", relativise Eric Macé. Sans parler des lectures politiques de cette actualité, qui est notamment parvenue à transformer les drames humains de l’exil en menace sur la Nation. Concernant les magazines cités, il s’agit le plus souvent de caméras embarquées dans des véhicules de police exerçant auprès de la délinquance de rue dans les quartiers populaires, accumulant ainsi les occasions de montrer des jeunes descendants de migrants dans des rôles négatifs.»

«Le problème aujourd’hui est qualitatif»

Un constat partagé par l’ensemble des experts que nous avons interrogés, qui pointent tous une distribution inégalitaire des rôles. «Le problème aujourd’hui est qualitatif», estime Marie-France Malonga, même si pour elle «il ne faut jamais baisser la garde» sur le volet quantitatif «car il y a des tendances au relâchement»: «Harry Roselmack n’est plus au JT de TF1. Et il n’y a pas de grande figure sur les chaînes généralistes, hormis Kareen Guiock sur M6».

«La question du nombre n’est plus un vrai problème car il n’y a pas d’occultation et parfois une augmentation sensible, par contre le véritable enjeu est celui de la distribution de cette diversité selon les genres télévisuels et les rôles sociaux et télévisuels», abonde Eric Macé. Un défi de taille, estime Marie-France Malonga, faire évoluer la qualité des rôles étant selon elle «plus compliqué».

Harry Roselmack, le 12 septembre 2015. Charly Triballeau/AFP

Raisons multiples

Comment en est-on arrivé là? Pendant longtemps, la télévision a navigué sans boussole, du fait du tabou qui existait autour des statistiques ethniques et des réticences des chaînes à exercer un autocontrôle. Mais l’entre-soi de la télévision a aussi des causes extérieures. Les écoles de journalisme reposent sur un recrutement sélectif qui exclut en grande partie les étudiants issus des classes populaires, dont on sait qu’ils contiennent dans leurs rangs plus de non-blancs. Les frais d’inscriptions aux écoles, comme aux prépas aux concours, sont élevés, même si certains établissements pratiquent depuis peu des tarifs pour les boursiers et ont même ouvert des prépas gratuites.

Plus généralement, la télévision est aussi un reflet accentué des élites, qui manquent elles aussi de diversité. Comme pour les femmes expertes, qui sont moins nombreuses dès lors qu’on touche à certains sujets comme la stratégie militaire, la sécurité ou dans une moindre mesure, la politique, il est parfois difficile pour les journalistes et producteurs d’émissions d’aller piocher des visages colorés dans des domaines où les minorités sont peu nombreuses, pour des raisons qui tiennent tant aux discriminations qu’elles subissent qu’à des facteurs socio-économiques. «On ne peut pas reprocher à la télévision la monochromie des élites françaises qui, par définition, occupent une partie de l'espace médiatique. Si je rappelle cette évidence, c'est que l'on a parfois tendance à confondre le miroir avec le reflet», s’est défendu Patrick de Carolis, l'ancien président de France Télévisions.

Des évolutions, mais pas sur tous les points

La télévision a pourtant fait des progrès depuis que la sonnette d’alarme a pour la première fois été tirée en 1998 par le Collectif égalité. A l’époque, raconte Eric Macé, ces intellectuels dénonçaient le décalage entre la France «black, blanc, beur» championne du monde de football et l’absence des minorités à la télévision dans les autres domaines. «Il est inconcevable que les Noirs de ce pays ne brillent que dans le domaine sportif, à croire que l'on ne veut que nos muscles», se désolait le réalisateur Luc Saint-Eloi.

Un rapport commandé en 1999 par le président du CSA révèle alors un angle mort du petit écran: les personnes et personnages perçus comme non-blancs sont bien présents dans le sport et le divertissement, «mais bien plus faiblement dans les journaux télévisés, dans les fictions et surtout dans les publicités, avec une moyenne de 14% de présence», se souvient Eric Macé.

Mais la télévision continue son bonhomme de chemin, sans s’amender véritablement. Les émeutes de 2005 se chargent de la piqûre de rappel. Le président Jacques Chirac désigne comme priorité nationale la lutte contre les discriminations liées aux origines et fait voter en 2006 une loi qui impose au CSA un contrôle des programmes. Ceux-ci doivent désormais refléter «la diversité de la société française». Un «baromètre de la diversité» est finalement lancé en 2009 par le CSA, qui ne montre guère d’évolution quantitative globale par rapport à 1999: les personnes perçues comme non-blanches représentent toujours en moyenne 14% des apparitions, «avec une distribution que l’on peut considérer comme stéréotypée», se souvient Eric Macé: plus de 30% dans le sport et la musique, 20% dans le divertissement et les fictions américaines, mais 11% dans les fictions françaises et les sujets «France» des journaux télévisés, 8% dans la publicité et 7% des présentateurs et animateurs.

Dix ans plus tard, la distribution quantitative globale est toujours la même mais de réelles évolutions qualitatives ou dans la distribution des rôles ont eu lieu. Le taux de présence des personnages perçus comme non-blanc a augmenté dans les fictions françaises télévisuelles, à tel point que la question du nombre paraît «quasi résolue» pour Eric Macé. Entre 2000 et 2010, le nombre de fictions télévisuelles françaises originales ayant des personnages principaux ou secondaires perçus comme non-blancs est passé du tiers (35%) à la moitié (48%). «Et surtout, au lieu de n’exister que comme flics ou voyous, ces personnages disposent dorénavant de la même diversité de profils familiaux et professionnels que les personnages perçus comme blancs», s’enthousiasme le sociologue.

Un résultat visible auprès de nos sondés, qui ont très largement cité, à côté de l'émission «7 à 8» de Harry Roselmack, devenu un symbole après avoir été présentateur du journal le plus regardé de France, le feuilleton Plus belle la vie. On peut y voir un avocat né dans une famille algérienne côtoyer des sans-papiers d'origine maghrébine, explique Marie-France Malonga, si bien que la série évite aussi bien de présenter une vision idéalisée que stéréotypée de la réalité, avec la «mise en parallèle de différents rôles».

Des efforts ont aussi été faits dans les contenus des journaux télévisés, ajoute la sociologue, également remarqués par les téléspectateurs de notre sondage (et mis en exergue dans le nuage de tags ci-dessus). Lors des rentrées scolaires, cite-t-elle à titre d’exemple, on voit plus volontiers différents types d’enfants interviewés. «Il y a dix ans, jamais un rédacteur en chef ne m’aurait dit de faire attention à la représentation des différents types humains», se souvient Memona Hintermann-Afféjee, qui a présenté pendant longtemps le «19/20» sur la troisième chaîne.

Les acteurs de la série Plus belle la vie posent, le 27 juin 2005 à Monte-Carlo, lors du 45e festival de télévision. AFP/JACQUES MUNCH.

La télévision fait mieux que la presse

Globalement, même si elle est loin d’être parfaite, la télévision semble faire légèrement mieux que la presse écrite. «J’ai vu de grands médias recruter dans le vivier du Bondy Blog, TF1, France Inter, Canal + ou France 2, et pas nous», a fait remarquer Serge Michel, rédacteur en chef au Monde, dans une interview au Nouvel Obs. «Je suis persuadée que, malgré tout, la télévision fait mieux que la presse écrite», abonde Nadia Daam, qui fait remarquer que le JT d’Arte est présenté par une femme noire (Kady Adoum-Douass) et le fut jusqu’à récemment par une fille d’Algériens, Leïla Kaddour-Boudadi.

Les choses avancent, certes lentement, mais elles avancent, veut croire Bouchra Réjani, qui met en avant les nouvelles politiques de recrutement de certaines chaînes, qui ont promu des guides de recrutement qui recommandent par exemple d’éviter les réseaux des responsables. La présidente de France Télévisions a récemment annoncé des «objectifs chiffrés» en matière de diversité pour les experts à l’antenne. 

Autre bonne nouvelle pour les partisans d’une télévision plus diverse: LCI, qui s’apprête à passer en gratuit, a pris des engagements forts en ce sens, selon Memona Hintermann-Afféjee. Nonce Paolini, président du groupe TF1, la maison-mère de LCI, a promis, dans une lettre adressée au CSA et datée du 10 décembre, que 30% des magazines de la chaîne seraient consacrés à la diversité dans les quartiers populaires. Une étude sera menée en 2016 pour contribuer à la diversité du groupe et une journée sera consacrée à ce sujet. «LCI a accepté des mesures très novatrices. Aucun groupe de télévision n’est allé aussi loin», commente, enthousiaste, la chargée de la diversité du CSA. Petit à petit, les choses évoluent pour qu’un jour, les minorités gagnent vraiment leur qualificatif de «visibles».

 

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