Economie

Libérez iTunes!

Farhad Manjoo, mis à jour le 27.10.2009 à 10 h 39

La manœuvre d'Apple pour bloquer l'accès de ses logiciels à ses concurrents est hypocrite.

En mai, Palm annonçait la sortie de son nouveau téléphone, le Pre, capable de faire ce qu'un seul smartphone au monde pouvait auparavant accomplir - «se synchroniser sans accroc avec iTunes». Depuis des années, les fabricants de lecteurs de musique numérique ont essayé de rivaliser avec l'hégémonique application musicale d'Apple. Ils ont tous échoué. iTunes est l'un des logiciels les plus téléchargés au monde et c'est surtout grâce à lui que les gens aiment l'iPod et l'iPhone. Palm – dont le PDG, Jon Rubinstein, est un ancien exécutif d'Apple ayant joué un rôle dans la création de l'iPod – a compris qu'il ne pourrait pas battre iTunes. Alors pourquoi ne pas s'en rapprocher?

Pour une simple raison – Apple ne permet pas à des appareils tiers de se synchroniser avec son logiciel. Mais Palm a facilement trouvé la parade : chaque appareil qui se connecte au port USB d'un ordinateur s'identifie grâce à un code marchand ou produit. Palm a simplement copié le code USB d'Apple. Quand vous branchez votre Pre sur votre PC, il s'identifie en tant qu'iPod. ITunes pense que vous venez de connecter quelque chose qui a été fabriqué par Steve Jobs – et synchronise votre musique et vos films de la même manière que si vous aviez acheté le gadget dans l'Apple Store.

Apple, bien sûr, n'approuve pas. Et c'est ainsi qu'a débuté un pénible jeu du chat et de la souris. A chaque fois qu'Apple sortait une nouvelle version d'iTunes, la capacité de synchronisation du Palm Pre était désactivée; elle revenait à chaque fois que Palm mettait à jour son logiciel. Exemple: alors qu'Apple vient de sortir son iTunes 9, le Pre ne peut plus se synchroniser avec le logiciel d'Apple; Palm a déclaré être en train de travailler pour restaurer l'accès. En juillet, Palm s'est plaint de ce blocage à l'USB Implemeters Forum (USB-IF), l'association qui gère les spécifications USB. Mais cette manœuvre s'est retournée contre Palm. Dans une lettre envoyée fin septembre, l'USB-IF disculpait Apple et désignait Palm comme fautif pour avoir copié les codes USB d'Apple.

L'USB-IF ne dit pas si elle va ou non tenter de renforcer sa décision; Palm dit en prendre bonne note. J'espère que la marque continuera à chercher des moyens de se synchroniser à iTunes car le combat, s'il semble ridicule, a son importance et Palm est clairement sur la bonne voie. Apple a peut-être l'USB-IF de son côté, et la firme peut aussi être protégée par les législations sur le copyright. Mais en bloquant l'accès de son application à des appareils non Apple, Apple viole un principe informatique plus fondamental – selon lequel des appareils dissemblables peuvent se connecter librement entre eux. Ce principe sous-tend tout ce que nous considérons aujourd'hui comme technologiquement acquis: c'est pour cela qu'internet est devenu notre bureau domestique et c'est toute la fonction même du PC. Et c'est pour cela que Palm doit continuer à assaillir la forteresse iTunes.

Je ne prétends pas que Palm est légalement en droit de pirater le logiciel d'Apple, ni n'appelle au renfort d'aucune autorité qui contraindrait Apple à laisser Palm faire; si la course du chat et de la souris en vient aux prétoires, il est très probable qu'Apple gagne la bataille. J'incite plutôt Apple à abdiquer. Mieux : la firme devrait créer une voie légale pour que Palm, et toutes les autres marques puissent se synchroniser sur iTunes. Pourquoi ? La raison la plus évidente est que cela serait bénéfique aux utilisateurs d' iTunes. Personne, à part Apple, n'a à gagner avec ces logiciels fermés. Apple loue fréquemment les avantages de la musique numérique – la commodité, la flexibilité, l'écologie. Mais en quoi est-ce flexible si on ne peut synchroniser que les appareils d'une seule marque?

De plus, le blocage d'Apple est hypocrite. Comme toutes les autres firmes technologiques, Apple a énormément profité de l'esprit d'interconnectivité imprégnant tout le secteur. L'iPod aurait été un fiasco si Microsoft l'avait empêché de se brancher sur des PCs. Idem pour l'iPhone – c'est une fierté pour Apple que de le voir se synchroniser avec Outlook, Microsoft Exchange, Gmail, Yahoo, et n'importe quoi d'autre. Apple, firme laissée autrefois pour morte, a réussi son comeback parce que les Macs, brillamment marketés, sont aujourd'hui les ordinateurs les plus sexy que vous puissiez acheter. A l'aube du XXIe siècle, Jobs s'est mis à vendre le Mac comme le «hub numérique» domestique. Vous savez ce qu'il voulait dire? Que le Mac pouvait se brancher à tout. Le pitch a clairement fonctionné: Apple continue à vendre ses machines en soulignant leur capacité à se connecter à des réseaux Windows et leur compatibilité avec des imprimantes, appareils photos et autres appareils de marques diverses. La dernière version du Mac OS peut même automatiquement se synchroniser avec Microsoft Exchange – quelque chose que même Windows ne permet pas.


Les défenseurs d'Apple pourront toujours dire que la marque se connecte à des systèmes qui lui ont donné l'autorisation légale de le faire: Apple ne pirate pas pour établir sa compatibilité. Et nous devrions en vouloir à Palm pour cela? L'argument est circulaire. Palm est obligé de s'en remettre à un piratage parce qu'Apple ferme toutes les voies légales d'accès – en rendant illégale cette même compatibilité qui a longtemps été la raison d'être d'Apple. Le piratage était le seul choix qui restait à Palm.

De plus, dans le passé Apple n'a jamais été bégueule quant il s’agissait d'atteindre la compatibilité par des moyens que d'autres marques peuvent voir comme du «piratage». Samba, un projet open-source, permettait à des ordinateurs non-Windows de se connecter à des réseaux Windows. Le projet avait commencé comme un acte de piraterie: en 1991, Andrew Tridgell, alors doctorant à l'Université Nationale Australienne, pénètre par rétro-ingénierie le trafic de son réseau local pour voir comment communiquer avec des machines Microsoft. Après quelques années, ses efforts se sont transformés en ce qui, aujourd'hui, est devenue la principale façon pour des machines Unix de partager des fichiers avec Windows. Longtemps, Microsoft a vu Samba d'un mauvais œil. Mais en 2007, après des années de luttes juridiques, les autorités de régulation européennes ont forcé la marque à permettre à Samba d'inter-opérer librement avec Windows. Mais Apple n'avait pas attendu cette décision de justice – et livrait en 2002 Samba avec le Mac OS. En d'autres termes, qu'importait que Microsoft n'aime pas Samba. Apple avait besoin de concevoir un OS pouvant se connecter à Windows, et Samba était la meilleure façon d'y arriver.

Apple a souvent réussi à se dépêtrer de comportements interdits à d'autres marques. Si Microsoft se mettait à empêcher des appareils concurrents de se connecter à Windows, le secteur technologique deviendrait chèvre. Si Google privilégiait ses sites dans ses résultats de recherche, les autorités de régulation européennes lui feraient un procès. Les manières exclusives d'Apple n'étaient pas si développées quand la marque était un concurrent comme un autre dans le secteur des technologies. Mais maintenant qu'Apple est un mastodonte, nous – ses clients — lui demandons de respecter les mêmes règles du jeu que tout le monde.

Farhad Manjoo est en charge de la rubrique technologie de Slate et auteur de True Enough: Learning To Live in a Post-Fact Society. Vous pouvez lui envoyer un courrier électronique à [email protected] et le suivre sur Twitter.

Traduit par Peggy Sastre

Image de une: iPhone firmware/software update 1.0.1 par .schill via Flickr

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