France

Un an après Charlie Hebdo: une sidération sans sursaut

Philippe Guibert, mis à jour le 14.01.2016 à 14 h 54

Dans la France meurtrie de ce début 2016, on aura conclu avec une chanson triste une interminable semaine de commémoration, en forme de télé-tragédie impuissante.

Place de la République à Paris, le 7 janvier 2016. REUTERS/Stephane Mahe

Place de la République à Paris, le 7 janvier 2016. REUTERS/Stephane Mahe

En ce dimanche matin humide et froid, sur une place de la république si vide, seul un court moment de concert nous a été proposé. On se souvient que déjà une chanson, «Quand on n’a que l’amour» de Brel, avait été interprétée lors de l’hommage aux victimes du 13 novembre, au moment où pourtant nous bombardions de plus bel le Moyen Orient. Introduction de la télé crochet dans la tragédie nationale. Première manifestation aussi, d’une sentimentalité désolée, impuissante, et fausse.

Hier, il fallait la voix de Johny Halliday, pour donner du relief aux paroles mélancoliques d’«Un dimanche de janvier», «Que reste-t-il de ce dimanche de janvier?» répète inlassablement la chanson, comme un appel désespéré au fantôme tant invoqué, le fameux «esprit du 11 janvier». Lequel «esprit» semblait avoir déserté la place de la République en même temps que les marcheurs d’il y a un an. On célébrait donc une absence. Une plaque en hommage aux victimes, un texte d’Hugo qui fait de nous l’unique centre du monde, et il était temps d’en finir. La Marseillaise, au moins, est un chant guerrier.

Moment de sentimentalité officielle, sans doute parce qu’il fallait bien faire quelque chose, pour échapper à l'accusation de n’avoir rien fait. En présence des autorités de la République et en l’absence du peuple, arrêté par les contrôles de sécurité, la froide humidité... et peut être par le sentiment de ne pas être requis.

Une semaine de «télé-tragédie»

Car les jours précédents, nous avons regardé tous ces documentaires TV, pour mieux retrouver ces trois jours où nous ne lâchions un peu notre smartphone que pour suivre une chaîne d’info continue, avant de regarder la suite, une fois rentré à la maison. Oppressant feuilleton des attentats, comparable à un triple épisode de 24h chrono en

Nous avons ritualisé toute la semaine cette sidération autant que notre peine, la répétant jusqu’à satiété de documentaire en reportage

continu: une série inédite en France dont les Parisiens étaient autant les victimes que les spectateurs, avant d’en devenir les acteurs en défilant le 11 janvier.

Nous avons ainsi ritualisé toute la semaine cette sidération autant que notre peine, la répétant jusqu’à satiété de documentaire en reportage. Mais nous n’avons pas été capable d’imiter notre sursaut final. Une commémoration est pourtant faite pour célébrer («cérémonie officielle organisée pour conserver la conscience nationale d'un événement de l'histoire collective et servir d'exemple et de modèle», nous dit Wikipedia. Ici, la conscience nationale avait peu besoin d’être conservée, tant les souvenirs étaient encore brûlants, au bout d’un an, et déjà réveillés par les attentats du 13 novembre. Quant à l’exemple, il était tout trouvé avec le défilé de l’an dernier. L’état de sidération médiatique dans lequel nous avons replongé, nous a laissé sans énergie. Comme impuissants, spectateurs et non acteurs cette fois.  Pour quoi aurait-il fallu se mobiliser, d’ailleurs?

Car cette semaine de «télé-tragédie», occupée à revoir la série «attentats de janvier», a été aussi une semaine d’occultation. Alors que le monde intellectuel publie quantité de livres qui s’annoncent passionnants, ce fut en revanche le désert politique, toutes tendances confondues. A l’exception d’Emmanuel Macron qui a donné au Monde une interview, où –que l’on partage ou non sa vision– il fait le lien entre l’économie et la société françaises. Mais sinon, oubli du monde comme de notre société.

De quoi avons-nous discuté?

Ainsi ne fut-il pas question de stratégie diplomatique et militaire alors qu’on nous dit en guerre. Qu’en est il de l’intervention russe, de celle de nos alliés américains et britanniques? Et de nos propres bombardements? Nous n’avons pas d’image de Syrie et d’Irak, hormis celles, horribles, que veut diffuser Daech. Pas d’image, donc pas de conscience: la guerre est en dehors de l’espace public, et nous nous contentons de croire que des bombes suffiront à écraser cet infâme-là.

Une «commémorite» nous laissant dans l’effroi puis la tristesse, sans nous donner de raisons d’agir, ni d’espérer

Mais, c’est plus stupéfiant encore, nous n’avons pas discuté ou si peu, de République et de laïcité: de ces mots sacrés au nom desquels plus de 4 millions de personnes ont défilé il y a un an. Comment rendre plus effective la laïcité, dans la vie quotidienne, au delà des incantations? Comment agir de façon efficace pour nos banlieues, comment organiser l’islam en France –qui a tenté, lui, une expérience intéressante avec l’opération portes ouvertes des mosquées. Ou encore, comment lutter contre les processus de radicalisation? Rien, si ce n’est cette phrase étonnante du Premier ministre, samedi soir, à l'hyper casher de Vincennes: «expliquer, c’est déjà excuser un peu», (comprenez: excuser les tueurs). S’il n’y a pas besoin de comprendre, alors il n’y a pas besoin d’agir, hors pure réaction défensive, instinctive, sécuritaire et militaire?

«Symbolite» disait Éric Dupin, de cette maladie politique française qui focalise le débat sur des symboles sans effet pratique, comme la déchéance de nationalité. «Commémorite», pourrait-on ajouter, tant l’économie médiatique sait nous proposer notre dose hebdomadaire d’images fortes. Mais en nous laissant dans l’effroi puis la tristesse, sans nous donner de raisons d’agir, ni d’espérer. Sans que le politique, qui se contente d’épouser notre désarroi, nous dise non plus, au-delà de mots sans effets, comment renforcer la cohésion nationale et sociale, et gagner cette guerre.  

Une télé-tragedie consiste-t-elle aussi, comme les antiques, à subir la fatalité?

Philippe Guibert
Philippe Guibert (18 articles)
Ancien directeur du Service d'information du gouvernement
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