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Un an après, qu'est devenu John Cantlie, l'otage-reporter de l'État islamique?

John Cantlie interroge Salim Benghalem, un djihadiste français à Alep | Images de propagande

John Cantlie interroge Salim Benghalem, un djihadiste français à Alep | Images de propagande

Il y a un an, ce journaliste britannique, retenu en otage par Daech, apparaissait dans une vidéo de propagande pour la dernière fois. Depuis, personne ne sait ce qu'il est devenu.

Voilà un an, jour pour jour, que John Cantlie n'a plus donné de signe de vie. Retenu en otage par l'État islamique depuis novembre 2012, ce grand reporter britannique est apparu pour la dernière fois dans une vidéo de propagande le 9 février 2015. On a aussi vu sa photo et son nom sous une chronique dans le numéro 12 de Dabiq (le magazine officiel de l'organisation terroriste) en novembre 2015. Mais on ignore s'il en est vraiment l'auteur.

Journaliste freelance pour plusieurs journaux ou magazines au Royaume-Uni et collaborateur occasionnel de l'Agence-France Presse, John Cantlie a été enlevé dans le nord de la Syrie et à proximité de la frontière turque, en compagnie du journaliste américain James Foley –assassiné par l'organisation terroriste en août 2014. Au cours de sa captivité, John Cantlie est devenu le journaliste attitré de Daech et d'Al-Hayat, son «service de presse». Avant de disparaître des radars, il a notamment participé à une série de huit vidéos de propagande, intitulée «Lend Me Your Ears», sans que l'on sache s'il se prêtait au jeu volontairement où s'il s'exécutait pour assurer sa survie, expliquait Libération en février 2015. 

Un haut responsable britannique cité par The Daily Beast en 2014, évoquait la possibilité d'un syndrome de Stockholm (phénomène qui consiste pour des otages à s'attacher à ses geôliers). Le journaliste Didier François –avec qui John Cantlie a partagé une cellule pendant huit mois en Syrie– estime qu'il s'agit sans doute avant tout d'une manière de sauver sa peau:

«C'est quelqu'un de pragmatique. Il avait la certitude que son gouvernement ne négocierait pas sa libération. Il a donc rapidement adopté une stratégie de survie»affirmait-il à francetv info.

Chroniques et reportages

Sous les caméras de l'État islamique, l'otage John Cantlie s'est donc mué en envoyé spécial. Après la diffusion en ligne de ces scènes surréalistes, il s'est même vu donner le surnom de «reporter de Daech» dans la presse. Dans cette série de vidéos tournées entre Alep, Kobané, Mossoul et Raqqa, la capitale du califat autoproclamé, John Cantlie apparaît professionnel, sourire aux lèvres et air détendu. 

«Le phrasé pourrait être celui d’un correspondant de la BBC; les gestes posés, ceux d’un envoyé spécial de CNN»soulignait Paris Match en novembre 2014. On l'aperçoit dans un souk, au guidon d'une moto de police, dans des tribunaux, dans un hôpital ou en compagnie de djihadistes occupés à boire du thé. Ces vidéos reprennent les mêmes codes que les reportages de journaux télévisés traditionnels: images en haute définition, plans de coupe, habillage moderne, ton journalistique, montage léché... 

L'État islamique a également utilisé ses compétences journalistiques pour Dabiq, son magazine de propagande. Jusqu'en novembre 2015, John Cantlie y signait des chroniques et des revues de presse. Dans un article consacré à son parcours et à son rôle au sein de l'organisation, francetv info analysait la stratégie de Daech:

«Comme beaucoup d'otages, le Britannique s'est converti à l'islam. Une information communiquée par ses anciens codétenus, mais que les djihadistes se gardent de faire savoir. Ils préfèrent le présenter comme un journaliste occidental qui raconte librement comment vivent les gens sous le califat.»

Prudence et discrétion

Depuis le mois de février 2015, il n'est donc jamais réapparu devant une caméra. Dans son huitième enregistrement, il prévenait que cette vidéo serait la dernière de la série «Lend Me Your Ears». Et personne ne sait ce qu'il est devenu depuis. Le dernier signe de vie présumé de John Cantlie remonte au douzième numéro de Dabiq, consacré aux attentats du 13 novembre à Paris et Saint-Denis, mis en ligne le 18 novembre 2015.

Dans le numéro 13 de la revue Dabiq, John Cantlie signe une chronique et apparaît dans une photo non datée.

Dans ce numéro, une photo le montre vêtu d'une combinaison jaune en train d'annoter et de relire des pages du magazine. Sous la photo, une revue de presse est signée de son nom. Si les proches du journaliste y ont vu une preuve de vie, des experts et des membres de services de renseignement se montrent plus prudents. Rien, y compris cette photo impossible à dater ou à contextualiser, ne prouve qu'il est toujours vivant. 

Une incertitude confirmée, quelques semaines plus tard, dans le numéro 13 de Dabiq, mis en ligne le 19 janvier 2016. Le magazine de propagande ne comporte plus aucune trace du journaliste. Ni photo, ni article. Sa chronique régulière a disparu du magazine.

«L'article dans le numéro 12 [portant sur les attentats du 13 novembre] pourrait avoir été écrit par John Cantlie, mais il y manque la patte que l'on retrouve dans ses précédents articles pour le magazine, explique un enquêteur britannique dans le journal américain McClatchyDC, réputé pour son traitement journalistique du Moyen-Orient. Il semble indéniable que John a été impliqué dans l'écriture [des précédents articles signés de son nom], mais il n'y a pas de consensus sur le numéro 12 qui est le dernier signe, bien qu'un peu vague, qu'il est encore en vie.»

Des doutes et des incertitudes également partagés par un expert en sécurité cité par le journal américain en décembre 2015:

«[John Cantlie] a utilisé le premier enregistrement pour dire qu'il n'y aurait que neuf vidéos [dans la série] et qu'après la dernière d'entre elles, il disparaîtrait. Avant ça, des sources en Syrie étaient occasionnellement en mesure de signaler sa présence ou de faire remonter des rumeurs sur sa présence. Mais, depuis, il n'y a rien eu au-delà des articles, qui eux-mêmes semblent avoir disparu.»

La mobilisation des proches

Face au mutisme du gouvernement britannique, quelques tweets manifestent une interrogation: 

Pourquoi le gouvernement britannique reste-t-il silencieux sur son citoyen, John Cantlie, retenu en otage par Daech depuis maintenant trois ans?

Selon une source au sein du renseignement français, citée par McClatchyDC, plusieurs éléments peuvent expliquer la discrétion des services de renseignement britanniques: le caractère sensible de la situation et, sans doute, la pénurie de nouveaux éléments permettant de le situer. «L'impression que j'ai, c'est que personne n'a entendu quoi que ce soit depuis la dernière vidéo», reconnaît-il.

Qu'est-il alors devenu? Dans une chronique dans la revue Dabiq, publiée à la même période que sa dernière vidéo, en février 2015, il disait à ses proches qu'il était temps «de l'abandonner» et de «reprendre le cours de leur vie». Il y remercie ceux qui se sont mobilisés pour sa libération et blâme la fermeté du gouvernement britannique qui refuse de payer ou de négocier avec les djihadistes. Il le dit responsable de sa situation, ajoutant que tous les otages tués seraient aujourd'hui vivants si le Royaume-Uni et les États-Unis avaient payé ou accepté d'entamer des pourparlers. 

Aujourd'hui, même si aucune nouvelle ne leur parvient de Syrie ou d'Irak, les proches de John Cantlie ne relâchent pas leurs efforts. En mars 2015, un compte Twitter de soutien a été créé. Il relaie régulièrement des messages appelant les internautes à ne pas l'oublier. 

Indifférence latente

Un mois avant son décès, le père de John Cantlie, diminué et malade, avait même enregistré un message vidéo à destination de ses geôliers pour leur demander sa libération. En vain. Il y a quelques mois, une pétition en ligne –aujourd'hui clôturée– a vu le jour pour intimer le gouvernement britannique d'envisager une négociation avec Daech, mais elle n'a reçu qu'un succès confidentiel: 898 signatures en six mois. Trop peu. Il en aurait fallu au moins 10.000 pour que le gouvernement y réponde.

Au Royaume-Uni, le sort de John Cantlie a longtemps divisé l'opinion publique. Travaille-t-il pour le compte de l'État islamique? Essaye-t-il simplement de sauver sa peau? Personne ne le sait vraiment. Les critiques de John Cantlie à l'encontre du gouvernement britannique et ses exhortations à négocier avec des terroristes ont-elles pu semer le trouble sur ses intentions? Jessica Cantlie, la sœur du journaliste, affirmait, en octobre 2014, qu'il pensait «les deux-tiers de ce qu'il disait» dans ses vidéos de propagande:

«Nous avons toujours été une famille très à l'écoute. Il croit au moins deux-tiers de ce qu'il dit» estime-t-elle. «C'est un homme plein de principes.»

Avec le temps, les doutes sur son implication auprès de Daech semblent avoir laissé place à l'indifférence dans la tête des Britanniques.

Les médias du pays, dans l'incapacité d'évaluer la nature de la démarche et les intentions du grand reporter auprès de l'État islamique, ont fait le choix de ne plus traiter les conditions de sa captivité, précise Arman Soldin, journaliste pour l'Agence-France Presse à Londres. «Le personnage de John Cantlie comme reporter de Daech était déjà discrédité lorsqu'il faisait des vidéos. Alors, maintenant qu'il n'en fait plus, il fait doublement moins parler de lui», explique-t-il. À l'exception de ses proches et de ses soutiens –qui lancent une deuxième pétition–, la mobilisation est au point mort. À tel point qu'aujourd'hui, au Royaume-Uni, «personne ne l'attend vraiment», finit-il.

 

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