Vingt ans après, il faut continuer à penser le «gaucho-lepénisme»

AFP.

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Apparu lors de la présidentielle de 1995, ce concept nous permet d'essayer de penser les liens entre traces de gauche et choix d’extrême droite, et les itinéraires entre ces deux mondes.

Initialement intitulé «Le gaucho-lepénisme: des fractures dans la transmission des valeurs et des orientations politiques?», l'article qui suit est extrait de l'ouvrage Temps et politique. Les recompositions de l'identité, qui paraît aux Presses de Sciences Po ce jeudi 14 janvier 2016 sous la direction d'Anne Muxel. Le titre et les intertitres sont de la rédaction de Slate.fr.

Depuis sa naissance en 1972 et son émergence en tant que puissance électorale en 1984, le Front national est pensé la plupart du temps comme une extrême droite –donc à concevoir uniquement dans l’univers référentiel de ce courant politique dans la longue période historique ou dans son insertion dans un ensemble plus large, celui de la droite et de ses différentes composantes. L’approche se focalise alors sur la transmission des éléments fondamentaux de cette culture politique d’une génération à l’autre, sur la reproduction de corpus idéologiques, d’attitudes et de comportements caractéristiques de cette famille de pensée. Au plan électoral, on s’intéresse à la pérennité d’ancrages territoriaux, à la transmission d’héritages anciens au sein des familles et aux processus de transferts et de recyclage à l’œuvre au sein des droites et, particulièrement, à la manière dont certains électeurs de droite peuvent être tentés par leur extrême.

Nombre d’ouvrages qui ont été consacrés au développement du Front national s’inscrivent essentiellement dans cette perspective. Sans renier la pertinence de cette approche, il est nécessaire de penser le choix frontiste non pas uniquement à partir de la droite et de ses composantes mais aussi à partir de la gauche et des flux d’idées, de thématiques, d’inspirations, de militants et d’électeurs qui peuvent en provenir. Tout courant politique, surtout lorsqu’il connaît une dynamique aussi importante que celle qui nourrit le Front national, s’alimente à de multiples sources hétérogènes. En un mot, la question du Front national ne peut pas être posée dans le seul univers de la droite, la non-droite et la gauche sont elles aussi directement concernées.

En presque quarante années de développement d’un Front national passé de 190.921 électeurs lors de l’élection présidentielle de 1974 à 6.421.426 électeurs lors de l’élection présidentielle de 2012, des cohortes de nouveaux électeurs sont venues de la gauche, ont rompu avec elle ou encore ont entretenu un compagnonnage entre tropisme de gauche et vote frontiste. Cela pose plusieurs questions: celle de la rupture dans les transmissions intergénérationnelles au sein de la gauche, celle du détachement au sein d’une même génération par rapport à des préférences de gauche qui s’étiolent, celle enfin de la mise en œuvre de bricolages composites où peuvent se côtoyer références de gauche maintenues et vote frontiste.

Les identités politiques ne se construisent pas dans une reproduction à l’identique des choix du passé familial ou de son propre passé. Des ruptures et des recompositions, parfois profondes, de ces identités politiques se produisent, et des identités plurielles à multiples facettes s’inventent, où se mêlent des choix apparemment contradictoires. Depuis de nombreuses années, et plus particulièrement durant la période récente, ces mécanismes de mutations identitaires sont à l’œuvre dans le frontisme électoral et dans la manière dont il évolue pour devenir aujourd’hui l’une des premières forces électorales en France.

Des proximités difficiles à penser

Lors des élections européennes du 25 mai 2014, 22% des salariés proches de la CGT et qui sont allés voter ont choisi des listes du Front national; 17% de ceux qui sont proches de la CFDT, 33% de ceux proches de FO et 27 % de ceux proches de SUD-Solidaires ont fait de même. Deux ans plus tôt, lors de l’élection présidentielle de 2012, plus d’un quart des électeurs qui avaient voté en faveur de Marine Le Pen venaient de familles dont le père était à gauche et 10% des mêmes électeurs déclaraient, le jour de leur vote, qu’ils étaient de gauche. 17% des électeurs ayant choisi Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle votèrent, quinze jours plus tard, en faveur de François Hollande au second tour.


 

Aujourd’hui, 13% des électeurs qui se sentent proches d’un parti de gauche déclarent être d’accord avec les idées défendues par le Front national, 7% des mêmes électeurs ont déjà voté pour le Front national et 11% envisagent de le faire. Enfin, dans la perspective de l’élection présidentielle de 2017, 10% des électeurs de François Hollande ont l’intention de voter en faveur de Marine Le Pen, un pourcentage similaire à celui que l’on rencontre chez les anciens électeurs de Nicolas Sarkozy. Les liens entre le vote frontiste et la gauche sont loin d’être inexistants; ils témoignent d’évolutions politiques qui marquent des changements ou qui mettent au jour des paradoxes et des contradictions plus ou moins apparentes.

Ces différents itinéraires, que l’on peut rassembler sous le terme générique de «gaucho-lepénisme», que j’ai utilisé pour la première fois dans l’analyse du vote en faveur de Jean-Marie Le Pen à l’élection présidentielle de 1995, restent peu étudiés et font l’objet de polémiques incessantes. En raison de leur atypie, beaucoup d’analystes ont du mal à les reconnaître –comme si la gauche ne pouvait que rester étrangère à toute forme de compagnonnage, de lien ou de proximité avec le monde de l’extrême droite. Or, particulièrement dans des contextes de crise économique, sociale ou intellectuelle, il paraît évident que de vraies ruptures avec les héritages de gauche, d’une génération à l’autre ou au sein d’une même génération, peuvent surgir et éloigner nombre d’individus du territoire de leurs affinités d’origine. Se mettent alors en place des compagnonnages singuliers entre traces de gauche et choix d’extrême droite. Des itinéraires et des itinérances entre les deux mondes se dégagent et s’installent.

Passerelles politiques des années 1920-1930

La fréquente réticence intellectuelle à penser ces confluences était déjà à l’œuvre dans les années 1920-1930, en dépit des nombreuses passerelles politiques et idéologiques qui furent alors jetées entre la gauche –dans toutes ses composantes– et l’extrême droite. Les itinéraires de Gaston Bergery, de Marcel Déat et des néosocialistes ainsi que l’évolution de Jacques Doriot retracent la densité des liens entre ces deux univers politiques apparemment étrangers l’un à l’autre. La thèse de Philippe Burrin sur le fascisme satellite a montré l’ampleur des transferts, l’importance de la crise sociale et politique et du thème du pacifisme intégral.

Au-delà, elle a mis au jour trois éléments qui ont servi de passerelles entre la gauche et le fascisme. Le premier est un ensemble de principes d’organisation et de méthodes politiques: «Dans la mesure où il s’affirmait comme une organisation de masse, où il prétendait conquérir les masses populaires et les encadrer dans un mouvement structuré et actif, le fascisme pouvait offrir un type d’activité politique proche de l’expérience des militants de gauche.» Le deuxième élément est constitué d’un ensemble de valeurs irrationnelles: «aspirations à la communion humaine dans l’action collective, valorisation ou survalorisation de l’activisme et du dynamisme, finissant chez certains hommes de gauche par remplacer les objectifs de changement social». Le troisième élément est un ensemble de valeurs idéologiques:

«Des plans de transition s’offraient avec le fascisme dans certaines oppositions partagées, dans certaines communautés d’ennemis idéologiques –le libéralisme et le capitalisme, le communisme, la démocratie parlementaire [...]–, aspiration à recomposer une société communautaire à partir d’une société de masses divisée par le capitalisme et le libéralisme.»

On pourrait ajouter aux trois traits communs relevés par Philippe Burrin un quatrième élément: la passion volontariste. Dans cette optique, comme le relève Philippe Bénéton, le monde est volonté: «Il n’est pas un ordre créé ou un ordre naturel, il est malléable à la volonté humaine. Tout se joue dans l’histoire sous la conduite des hommes affranchis et décidés, ceux qui "ne louchent pas vers l’au-delà" (Hitler), ceux qui savent que la liberté humaine est sans limites, ceux qui n’ont pas peur. Le troupeau humain ignore la puissance de la volonté. Nous créerons un monde nouveau. L’humanité suivra.» Dans le superbe roman de Vassili Grossman, Vie et Destin, le commandant SS du camp fait venir dans son bureau un vieux militant bolchévique et lui dit ceci: «Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous regardons dans un miroir. Là réside la tragédie de notre époque. Se peut-il que vous ne vous reconnaissiez pas en nous? Que vous ne retrouviez pas votre volonté en nous? Le monde n’est-il pas pour vous, comme pour nous, volonté: y a-t-il quelque chose qui puisse vous faire hésiter ou vous arrêter?» Il n’est pas sans intérêt de constater aujourd’hui que, parmi de nombreux qualificatifs associés à l’image de Marine Le Pen, celui de volontaire est celui qui est le plus volontiers accordé à la présidente du Front national, que ce soit par les électeurs de droite ou ceux de gauche.

Dans cet ouvrage où Vassili Grossman pense la convergence de deux systèmes politiques opposés ayant abouti à la création de camps de concentration, le romancier, qui avait directement expérimenté les deux systèmes, est persuadé que tout volontarisme idéologique de faire le bien ne peut que dégénérer et produire le mal, ce mal fait au nom du bien: «Là où se lève l’aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule.». La recherche du bien qui anime si souvent les engagements à gauche peut paver la voie, lorsque la gauche n’en est plus pourvoyeuse, d’un chemin qui mène à la bonne société que préconise l’extrême droite. Les itinéraires de certains communistes doriotistes, de néo-socialistes ou encore de «jeunes Turcs» du radicalisme sont, dans les années 1920-1930, autant d’incarnations de ce long chemin de traverse.

Déception des milieux populaires

Une deuxième période de difficulté intellectuelle et de tabous empêchant de penser les proximités entre la gauche et l’extrême droite est celle des années 1950-1960, qui virent fleurir les analyses du totalitarisme et la mise au jour des invariants entre communisme et fascisme. Les analyses d’Hannah Arendt, de Carl Friedrich, de Zbigniew Brzezinski ou encore de Raymond Aron firent l’objet de très fortes polémiques et la notion même de totalitarisme fut rejetée comme invalide et idéologique. Aujourd’hui, la vivacité de la critique et du rejet n’a pas faibli et, selon les propos du philosophe slovène Slavoj Zizek, cette notion de totalitarisme ne serait qu’un subterfuge qui sert à «dénoncer la critique de gauche de la démocratie libérale en la représentant comme le pendant, le double de la dictature fasciste de droite.»

Les mêmes difficultés et réticences ont été présentes dans les années 1970 lorsque Jean-Pierre Faye analysa, dans Langages totalitaires, la manière dont les extrêmes partisans de droite et de gauche avaient convergé dans l’Allemagne de 1932 en une série de représentations politiques et de récits connexes qui constituaient un véritable champ magnétique idéologique de référents totalitaires («théorie du fer à cheval»). Entre autres, les thèmes d’une Allemagne colonisée par un Occident libéral et impérialiste et la nécessité pour le peuple de se libérer de cette tutelle sont autant de thèmes qui vont définir un espace partagé entre extrême gauche et extrême droite et dans lequel vont circuler hommes et idées. En dépit de son intérêt majeur, la thèse de Jean-Pierre Faye a eu beaucoup de mal à faire son chemin en science politique.

La capacité du Front national à capter
à son avantage
la déception des milieux populaires face à la gauche n’est pas une nouveauté

Aujourd’hui, on retrouve un écho de ces difficultés et réticences lorsqu’on aborde la question du gaucho-lepénisme et, plus largement, celle des transferts électoraux et politiques entre gauche et Front national. La réalité de ces derniers est le plus souvent niée au profit d’analyses mettant en avant les seuls transferts intérieurs à la droite, les seules logiques de la base sociale ouvrière de la progression électorale frontiste ou encore la droitisation tendancielle de la classe ouvrière, qui aurait entraîné son irrésistible bascule et, au-delà, celle des couches populaires.

Un des textes les plus emblématiques de cette dernière analyse est le rapport de la fondation Terra Nova, publié en mai 2011. Constatant que la classe ouvrière ne partage plus nombre des valeurs de la gauche, ce rapport en tire la conclusion suivante: «Il n’est pas possible aujourd’hui pour la gauche de chercher à restaurer sa coalition historique de classe: la classe ouvrière n’est plus le cœur du vote de gauche, elle n’est plus en phase avec l’ensemble de ses valeurs, elle ne peut plus être comme elle l’a été le moteur entraînant la constitution de la majorité électorale de la gauche.» Et de proposer que la gauche se rassemble autour d’une nouvelle coalition faite de diplômés, de jeunes, de minorités des quartiers populaires, de femmes, d’urbains et de non-catholiques, garants des valeurs du libéralisme culturel, qui constitueraient dorénavant l’identité de la gauche. Toutes ces analyses se caractérisent par leur incapacité à penser ensemble héritages, enracinements ou choix de gauche et vote en faveur du Front national.

La capacité du Front national à capter à son avantage la déception des milieux populaires face à la gauche n’est pas une nouveauté. Elle ne signifie pas d’ailleurs une irrésistible droitisation ou extrême droitisation. Dès l’élection présidentielle de 1995, des électeurs appartenant aux couches populaires et longtemps arrimés à la gauche, usés par la crise économique et sociale, ayant connu de multiples alternances entre droite et gauche (1981, 1986, 1988, 1993...), ont cherché une troisième voie non encore explorée et se sont tournés vers le Front national, bien qu’ils eussent été peu séduits par le lepénisme très personnalisé des débuts du mouvement (le Jean-Marie Le Pen des années 1980).

Les trois gaucho-lepénismes

Ce gaucho-lepénisme comporte trois dimensions différentes et distinctes. Ce peut être tout d’abord un gaucho-lepénisme d’origine (électeurs frontistes venant d’un milieu familial de gauche) mais aussi un gaucho-lepénisme de l’instant (électeurs frontistes qui continuent à revendiquer leur appartenance à la gauche) ou encore un gaucho-lepénisme de destination (électeurs frontistes qui, dans un second tour gauche/droite, préfèrent choisir la gauche).


 

En 2012, les premiers représentent 27% de l’électorat lepéniste, les seconds 10% et les troisièmes 17% (57% ayant choisi Nicolas Sarkozy et 26% ayant choisi l’abstention ou le vote blanc ou nul). Ces trois gaucho-lepénismes marquent, à des degrés divers, un processus de changement d’identité politique ou du moins un processus de recomposition ou de tension. Les électeurs provenant de milieux de gauche qui se rallient au Front national rompent totalement, pour certains, les amarres avec la gauche et oublient les choix du passé qui ont été les leurs ou ceux de leurs familles. D’autres vivent dans une tension entre une affiliation maintenue à la gauche et un choix électoral en faveur du Front national.

Dans la perspective de la prochaine élection présidentielle de 2017, l’apport d’électeurs de gauche à la dynamique annoncée en faveur de Marine Le Pen semble être même légèrement plus important que celui des électeurs de droite. Dans le cas d’une compétition où figureraient François Hollande (crédité de 21% d’intentions de vote), Marine Le Pen (29%), Jean-Luc Mélenchon (8%) et Nicolas Sarkozy (23%), 10% des électeurs de François Hollande de 2012 annoncent une intention de vote en faveur de la candidate du Front national, 9% des électeurs de Jean-Luc Mélenchon font de même, 4% seulement des électeurs de François Bayrou et 12% de ceux de Nicolas Sarkozy. Dans la dynamique frontiste qui laisse prévoir une candidate du Front national à un niveau record en 2017, les anciens électeurs de gauche pourraient fournir quantitativement un nombre de nouveaux électeurs frontistes légèrement supérieur à celui provenant de la droite et du centre.

Avant d’aborder la question des raisons de cette dynamique gaucho-lepéniste, il est utile de décrire les profils des trois populations de gaucho-lepénistes d’origine, de gaucho-lepénistes de l’instant et de gaucho-lepénistes de destination. Les premiers sont sensiblement plus âgés que la moyenne de l’électorat lepéniste (49% ont plus de 50 ans contre 40% dans l’ensemble de l’électorat), moins éduqués (84% ont un diplôme inférieur au baccalauréat contre 74%), plus urbains (55% vivent dans des communes de 20.000 habitants et plus contre 47%). On voit comment, derrière ce profil, on découvre un électorat de gauche, modeste, urbain qui a maintenant largement rompu les amarres avec la gauche (seuls 25% se disent encore «plutôt de gauche», 18% ayant encore une proximité partisane avec un parti de gauche) et se fidélise peu à peu derrière l’étendard du Front national.

Les deuxièmes ont un profil différent: ce sont en majorité des femmes (60% contre 46%), plutôt jeunes (47% de moins de 35 ans contre 31%), de milieux populaires (63% d’ouvriers et d’employés contre 57%), très détachés de la religion (50% de sans religion contre 37%), en profonde difficulté économique (78% déclarent s’en tirer difficilement avec les revenus du foyer contre 64%), vivant dans des petites communes ou des périphéries rurbaines (67% contre 53%), peu intéressés par la politique (50% contre 43%) et ayant encore un lien à la gauche. Derrière ces électeurs, on devine des pans entiers d’un «électorat de la crise» qui se serait tourné sans aucun problème vers le vote de gauche dans les années 1970-1980 et qui se dirige aujourd’hui vers un vote frontiste qu’il ne vit pas comme antithétique d’une affiliation à la gauche qui a chez eux des bases sociales et culturelles fortes. On peut avoir l’impression que ce qui aurait pu être un nouvel électorat de gauche est en train de lui échapper alors que le premier gaucho-lepénisme marque l’éloignement vis-à-vis de racines familiales de gauche et d’un ancien électorat de gauche qui n’a pas su transmettre ses valeurs et ses orientations.

Quant à la troisième population des gaucho-lepénistes de destination, c’est une population jeune (38% ont moins de 35 ans), de milieu très populaire (68% sont ouvriers ou employés), habitant surtout en zone rurale et dans des petites villes (65% résident en zone rurale ou dans des communes de 2.000 à 20.000 habitants), s’intéressant peu ou pas du tout à la politique (60%) et gardant encore une assez forte proximité avec la gauche (42% se définissent comme étant plutôt de gauche et 38% expriment une proximité avec un parti de gauche). Ces électeurs qui pratiquent un vote bifide (Le Pen/Hollande) sont emblématiques des électeurs de gauche qui naviguent entre la gauche et le Front national mais qui ne considèrent déjà plus que la gauche est leur premier choix.

Quelles sont les logiques qui organisent ces flux électoraux entre la gauche et le Front national?

Processus de rapprochement idéologique

Depuis plus de vingt ans, certains électeurs de gauche et du Front national ont pris l’habitude de se retrouver côte à côte, particulièrement lors des référendums sur la question européenne, que ce soit celui sur le traité de Maastricht en 1992 ou encore celui de 2005 sur le Traité constitutionnel européen, où un même tropisme social-nationaliste les a réunis assez intensément. Dominique Reynié a montré comment, au-delà de la rencontre du non de droite et du non de gauche dans les urnes, c’est un véritable processus de rapprochement idéologique qui s’est mis en branle, selon lequel les électeurs du non «se retrouvent au milieu d’un monde aimanté par la référence nationaliste, où le refus de l’Europe est commun à tous les partis, où l’exaltation de la nation n’est plus le propre des souverainistes et où l’exaspération du sentiment xénophobe cesse d’être le monopole de l’extrême droite». En témoigne cet incident entre Jean-Luc Mélenchon et un jeune militant socialiste, partisan du oui et insistant sur l’importance des nouveaux entrants de l’Est de l’Europe, au cours duquel le leader du Parti de gauche rétorque: «Eh bien qu’ils aillent se faire foutre! Lituaniens? T’en connais, toi, des Lituaniens? J’en ai jamais vu un moi!»

C’est sur un ensemble de préoccupations nationales et sociales que les électeurs du non de 2005 se sont rapprochés

Les électeurs proches du PCF ont voté à 95% en faveur du non, 96% des sympathisants du Front national ont fait de même. Ils ont été rejoints par 59% des sympathisants du Parti socialiste. C’est sur un ensemble de préoccupations nationales et sociales (situation de l’emploi, hostilité par rapport aux délocalisations, dénonciation de l’Europe libérale, nécessité de mettre en place de fortes protections économiques et douanières, etc.) que ces électeurs du non se sont rapprochés. Ce compagnonnage électoral a pu trouver des prolongements, particulièrement dès lors que Marine Le Pen a fait un pas vers les thématiques de gauche de la République, de la laïcité, de l’État et des services publics et qu’elle a accentué la dimension anti-européenne de son discours.

Les convergences électorales peuvent s’accompagner de rapprochements idéologiques favorisant à terme le franchissement de la barrière gauche-droite ainsi qu’une fidélisation croissante d’électeurs venus de la gauche et déçus par elle. Depuis, la crise économique et financière de 2008 et ses effets sociaux ont pu rassembler dans les urnes des électeurs venus certes d’horizons politiques différents, mais unis dans la même colère et le même ressentiment. Ce dernier se répand particulièrement aisément dans les moments de crise et dans les sociétés démocratiques où la valeur d’égalité reste centrale, comme cela est le cas dans la société française.

Dynamique du ressentiment

Dès le début du XXe siècle, dans son analyse des logiques du ressentiment datée de 1919, Max Scheler notait que «le ressentiment doit [...] se trouver au maximum dans des sociétés comme la nôtre où des droits politiques, et à peu près uniformes, c’est-à-dire une égalité sociale extérieure officiellement reconnue, coexistent à côté de très considérables différences de fait, quant à la puissance, à la richesse, à la culture». Dans cette matrice du ressentiment, certains éléments de la culture populaire de gauche peuvent trouver un écho ou un relais dans une force politique telle que le Front national, qui fait de la critique de ressentiment l’un des ressorts fondamentaux de son programme et de son discours.

La dynamique électorale de Marine Le Pen est particulièrement significative dans les terres de gauche ainsi que dans les milieux sociaux qui étaient jadis acquis aux partis de gauche. C’est le point majeur de sa réussite et de sa progression. La candidate du Front national est arrivée en tête des candidats en milieu ouvrier au premier tour de l’élection présidentielle (27% contre 24% à François Hollande, 21% à Nicolas Sarkozy et 12% à Jean-Luc Mélenchon). Lors des élections européennes de mai 2014, les listes du Front national ont attiré 43% des votes des ouvriers, 38% de ceux des employés et 37% de ceux des chômeurs. Aujourd’hui, la poussée est parfois vertigineuse, qui voit le Front national faire la course en tête, loin devant la gauche: au premier tour des élections départementales du 22 mars 2015, ce fut le cas dans des terres de gauche aussi emblématiques que l’Aisne (38,7%), les Bouches du Rhône (33,5%), le Nord (31,9%) ou le Pas-de-Calais (35,6%). Au plan national, 42% des ouvriers et 34% des employés ont choisi des binômes du Front national, 11% des électeurs de Jean-Luc Mélenchon et 7% des électeurs de François Hollande ont fait de même.

Derrière ces reclassements électoraux opèrent toute une série de phénomènes touchant à la socialisation politique, à la transmission familiale et aux évolutions des systèmes de valeurs et d’appartenances. Ils viennent affecter les modes d’affiliations politiques dans la dynamique intergénérationnelle. Certaines ruptures dans la transmission des systèmes d’orientation politique libèrent des choix en faveur de ce «nouvel» acteur politique qu’est le Front national. Des milieux familiaux, jadis porteurs d’une culture de gauche se reproduisant de génération en génération, connaissent aujourd’hui un brouillage de certaines de leurs valeurs comme de leurs repères dans l’univers de la gauche, et peuvent être alors attirés par un Front national «désextrémisé».

Le phénomène qui voit certaines valeurs du peuple de gauche entrer en dissonance avec les valeurs officiellement affichées et revendiquées par la gauche partisane et idéologique n’est pas nouveau. Dans une enquête réalisée en 1969 sur l’ouvrier français, on apprenait que 71% des ouvriers interrogés considéraient «qu’il y avait trop de Nord-Africains en France», 59% pensaient de même pour les Espagnols et les Portugais. Cette xénophobie était également partagée par les ouvriers de gauche et de droite: 70% des électeurs ouvriers de Jacques Duclos, candidat du Parti communiste français, pensaient «qu’il y avait trop de Nord-Africains», 69% des électeurs ouvriers de Georges Pompidou le pensaient également; 68% des ouvriers appartenant à la CGT partageaient cette appréciation ainsi que 72% de ceux de la CFDT ou encore 62% des ouvriers syndiqués à FO.

Dans les années 1970, toute une série d’attitudes et de comportements des milieux populaires de gauche trouvaient leur place et leur exutoire dans les organisations politiques et syndicales de la gauche. Le 6 janvier 1981, dans une lettre adressée au recteur de la Mosquée de Paris, Georges Marchais, secrétaire général du PCF, précisait:

«La présence en France de près de quatre millions et demi de travailleurs immigrés et de membres de leurs familles, la poursuite de l’immigration posent aujourd’hui de graves problèmes. Il faut les regarder en face et prendre rapidement les mesures indispensables [...]. Il faut arrêter l’immigration, sous peine de jeter de nouveaux travailleurs au chômage [...]. Je précise bien : il faut stopper l’immigration officielle et clandestine.»

Plus aucun appareil de la gauche française n’est susceptible de soutenir une telle argumentation aujourd’hui. L’embourgeoisement social et culturel de la gauche a changé profondément le dispositif et ce type de discours sur l’immigration, sur les valeurs d’ordre et d’autorité, sur la valorisation nationale par rapport à des outgroups plus ou moins stigmatisés ne trouve plus sa place dans l’univers de la gauche. Il y a là une profonde rupture culturelle et un point de brisure avec les représentations sociales comme avec les attentes des classes populaires, comme si la gauche croyait parfois qu’elle pouvait faire sans le peuple et sans prendre en charge l’inquiétude sociale et culturelle qui taraude les milieux populaires. Dans sa lumineuse sociologie politique de la Lorraine, Serge Bonnet constatait déjà, dans les années 1960-1970, que «le communisme populaire ne réagit pas comme le marxisme savant»: il montrait comment le peuple communiste lorrain partageait un patriotisme profond non exempt de pulsions xénophobes dénonçant le «boche», le «teuton» ou «le prussien».

De nos jours, ces différences entre le peuple de gauche et les élites qui le représentent se sont accrues, et une brèche s’est ouverte, propice à toutes les recompositions politiques comme à toutes les formes de distanciation et de rejet. Dans la chaîne des générations, de véritables ruptures de transmission peuvent également s’opérer. Nombre de fils de mineurs communistes du bassin minier du Pas-de-Calais ou de sidérurgistes cégétistes de la vallée de la Fensch, en Moselle, quittent l’univers de référence de la gauche politique ou syndicale pour se retrouver directement dans la protestation frontiste. Les organisations partisanes comme le PCF, syndicales comme la CGT, ou encore associatives comme la Confédération nationale du logement (CNL), qui pouvaient agréger dans une seule culture de gauche les inquiétudes et les attentes de segments entiers des milieux populaires, occupent nettement moins le terrain politique que par le passé.

Espace politique vacant

C’est tout un encadrement institutionnel, syndical et partisan qui a peu ou prou disparu de certains quartiers ou de certaines régions, laissant vacant un espace politique dans lequel l’offre idéologique du Front national a pu s’engouffrer. Georges Lavau a montré comment un système politique neutralise les forces centrifuges en parvenant à les intégrer politiquement. Des partis opposés au système assurent de manière latente une fonction tribunitienne, à l’image du tribun de la plèbe dans la République romaine. Pendant longtemps, le PCF a rempli cette fonction. Il a pris en charge les préoccupations des catégories sociales les plus défavorisées afin de leur assurer une représentation et de défendre haut et fort leurs intérêts. Aujourd’hui, le Front national l’assume et la revendique à son tour. Il participe même à l’intégration des virtualités révolutionnaires de nombre de jeunes des milieux populaires.

À cet égard, le cas de Fabrice Engelmann, secrétaire de la CGT des agents territoriaux de la mairie de Nilvange en Moselle, adhérent du Front national depuis 2010 et tout nouveau maire d’Hayange, au cœur de l’ancien bassin sidérurgique lorrain, à la suite des élections municipales de mars 2014, est tout à fait révélateur de ces mutations. Il incarne à la fois la manière dont des valeurs de gauche (défense des services publics, rejet des licenciements, attachement à la laïcité, maintien des salaires, etc.) peuvent s’investir au Front national et comment un jeune ouvrier peut rompre les amarres avec les références classiques de la gauche en ralliant les solutions de la préférence nationale.

Dans un contexte de crise sociale et politique aiguë, la candidate du Front national parvient ainsi à capter le vote d’électeurs attirés par des thématiques sociales et économiques proches de leur univers de référence: protectionnisme, laïcité, référence à la République, intervention de la puissance publique dans la sphère de l’économie, attachement aux services publics, etc. Certains électeurs issus de familles de gauche réalisent des ruptures avec leur famille politique d’origine et rallient ce qui s’apparente à un nationalisme social: 27% des électeurs de Marine Le Pen déclarent que leur père était de gauche, 38% de droite et 17% ni de gauche ni de droite. Contrairement aux électeurs de Nicolas Sarkozy (17% avaient un père de gauche, 52% un père de droite, 18% un père ni de gauche ni de droite), ceux de Marine Le Pen ne viennent pas majoritairement d’un milieu de droite. Plus d’un quart proviennent d’une famille de gauche. On comprend mieux pourquoi certains électeurs se sentant encore proches de la gauche n’hésitent pas à franchir le pas du vote en faveur de Marine Le Pen. Et l’on peut fort bien imaginer que, dans les mois et les années à venir, la désillusion de nombreux électeurs de gauche s’impose comme l’un des ressorts premiers de la progression du Front national.

La capacité du Front national à se maintenir au second tour en évinçant le candidat de gauche est la marque d’un mouvement de rétraction de la gauche et de descellement de sa base électorale. D’une élection à l’autre, ce mouvement s’amplifie et le Front national a ainsi tendance à devenir une force politique dominante à côté de l’UMP devenue «Les Républicains» (LR). La poussée du Front national aux élections municipales de mars 2014 et le déclin corrélatif de la gauche ainsi que l’envolée électorale des listes frontistes aux élections européennes de mai 2014, accompagnée d’un véritable effondrement électoral de la gauche, n’ont fait que confirmer la tendance.

On a vu cette dernière s’épanouir lors des élections départementales des 22 et 29 mars 2015. Les binômes du Front national ont rassemblé 25,2% des suffrages exprimés et ont nettement dépassé ceux du Parti socialiste et de ses alliés (21,5%). Le Front national a pu se maintenir au second tour dans plus d’un canton sur deux –la plupart du temps face à l’UMP, la gauche ayant souvent été exclue à l’issue du premier tour. D’acteur décisif de la vie politique, la gauche passe alors à un statut de témoin et d’observateur. Cette marginalisation démontre l’intensité de la concurrence entre le Front national et la gauche et la menace que le premier fait peser sur la seconde.

Difficultés à construire une identité politique

L’accroissement des difficultés rencontrées dans la construction des identités politiques, particulièrement sensible à gauche, renforce la menace frontiste. Ce phénomène est d’autant plus sensible que le cadre temporel qui accompagne le façonnage de ces identités a beaucoup changé au cours des trois dernières décennies. D’abord, les identités politiques de gauche, souvent plus enracinées dans des identités collectives fortes, idéologiques (communisme, socialisme) et sociales (consciences de classe), ont été atteintes de plein fouet par les processus d’individuation et de désaffiliation qui sont à l’œuvre depuis de longues décennies dans la société française. L’étiolement de la culture communiste, l’évanescence du socialisme à la française, l’érosion des identités de classe ont beaucoup contribué au brouillage des appartenances de gauche. Ensuite, comme nous l’avons évoqué plus haut, on est de moins en moins de gauche de père en fils, être de gauche n’est plus toujours une condition durable mais un choix fragile et éventuellement labile. L’individuation, la désaffiliation et la pluralisation des appartenances et des attachements alimentent ainsi des flux entre les univers de gauche et l’univers apparemment éloigné du frontisme.

Enfin, les temporalités dans lesquelles s’insère l’élaboration des choix politiques individuels ont beaucoup changé. Entre les trois décennies qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale et les trois décennies les plus récentes, le contexte a profondément changé. Le temps d’après-guerre était celui des fracas de la Seconde Guerre mondiale et des échos de l’affrontement planétaire avec les fascismes et les autoritarismes; celui de sociétés structurées en milieux sociaux forts et porteurs de cultures spécifiques; celui de l’État providence qui se mettait en place dans nombre de pays européens pour organiser la solidarité sociale; celui, enfin, de la bipolarité idéologique qui accompagnait la guerre froide. Le temps des trois dernières décennies est bien différent: c’est celui de la fin des idéologies, du déclin du monde bipolaire, de la crise économique, de la mise en cause de l’État-providence et de l’érosion de la société de classes. Ce temps historique, générationnel, généalogique et même biographique n’a plus grand-chose à voir avec celui qui prévalait dans les années d’après-guerre. Le début de la crise économique, à la fin des années 1970, le développement du chômage de masse, le processus constant de globalisation économique, la montée d’une société d’individus, la chute du communisme symbolisée par la destruction du mur de Berlin en 1989, l’épuisement du compromis social-démocrate, la montée des périls de l’islamisme radical à partir de l’attentat des Twin Towers en 2001 sont autant d’événements qui ont entraîné une crise d’identité des gauches adaptées au monde d’après-guerre, celui de la croissance, des Trente Glorieuses, de l’alternative communiste ou encore de compromis nationaux de type keynésien.

Les soutènements des identités politiques de gauche se défaisant, celles-ci ont pu parfois se mélanger à des préférences électorales appartenant à un autre univers de référence, en l’occurrence le frontisme, tout en conservant certains points d’ancrage avec des référents de gauche (vote passé, proximité partisane, préférence idéologique, connexion sociale, etc.). Le gaucho-lepénisme est l’aboutissement de ce processus et peut connaître, dans l’actuel contexte de perte d’identité de la gauche, un développement qui serait à la fois le symptôme et le facteur d’aggravation de cette crise d’identité.

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