Culture

Stars et truands, la fascination gagnant-gagnant

Clément Guillet, mis à jour le 13.01.2016 à 17 h 56

Si le cinéma a pioché abondamment dans les histoires de mafieux, les gangsters aussi s’intéressent de très près aux films.

REUTERS/Rolling Stone/Handout via Reuters

REUTERS/Rolling Stone/Handout via Reuters

Quelques mois avant son arrestation, le narcotrafiquant mexicain «El Chapo», alors en cavale, avait rencontré l’acteur américain Sean Penn dans sa planque au milieu de la jungle. Histoire de discuter du biopic en préparation qui lui serait consacré et de s’assurer que son image lui conviendrait. Cette coquetterie a permis sa nouvelle arrestation. Car si Hollywood est accro aux gangsters, les barons de la drogue se shootent aussi au cinéma.  

La fascination d’Hollywood pour les truands n’est plus à démontrer: du premier Scarface (1933) au dernier succès de Netflix Narcos en passant par Le Parrain (1973) ou Les Incorruptibles (1987), le cinéma s’est toujours emparé des histoires de mafieux. Les gangsters sont une source intarissable d’inspiration pour l’usine à rêve qui met en scène leur légende dorée: des hommes partis de rien pour diriger un empire, le self-made man et le rebelle réunis en un seul personnage. Suivant un schéma classique –l’ascension et la chute– la représentation des mafieux est souvent glamour, parfois déconnectée de la réalité de terrain. Comme en témoigne le récit de Sean Penn au magazine Rolling Stone où il parle du chef de cartel comme d'«un homme d’affaires, qui n’a recours à la violence que quand il estime qu’il cela est avantageux pour lui-même ou ses intérêts commerciaux».

De la légende au mythe

«Le cinéma en est ainsi venu à croire au mythe qu’il avait lui-même créé en présentant les gangsters sous un angle glamour plutôt que comme de simples escrocs et truands, écrit Tim Adler, l’auteur de La Mafia à Hollywood. En soulignant l’importance de la famille à une époque où les liens familiaux tendent à se disloquer, la légende de la mafia est devenu le mythe le plus puissant de l’Amérique. Ce mythe joue aussi sur le fantasme d’omnipotence: quel homme n’aimerait pas être roi, comme Michael Corleone du Parrain? Ou multiplier les aventures extraconjugales en toute impunité comme Tony Soprano? L’histoire de la mafia en est arrivée à un tel point qu’elle relève davantage du mythe que de la légende.»

Les chefs mafieux et leurs complices ont besoin des films pour montrer leur héroïsme, leurs victoires sur l’autorité

Roberto Saviano

Fréquenter des gangsters, incarner leur histoire, c’est aussi pour les stars le moyen d’introduire de la virilité et le frisson du danger dans un monde de strass et de paillettes. Alain Delon, pressenti un temps pour jouer dans Le Parrain, aurait ainsi toujours rêvé être un gangster. Mais si certaines stars ont le «complexe du voyou» et fantasment la vie de mafieux, les liens réels entre la mafia et les stars ne sont pas forcément assumés. Tim Adler rappelle dans son livre que si la pègre a aidé Frank Sinatra à obtenir certains rôles au cinéma (on n’est pas loin de la scène du Parrain avec la tête de cheval dans le lit au petit matin), le chanteur a toujours nié avoir des liens avec la mafia, notamment avec Lucky Luciano. Il frappa même au visage un journaliste qui l’avait appelé Franck  «Lucky» Sinatra. Quant à lui, Sean «El Chapo» Penn pose crânement avec le narcotrafiquant le plus recherché de la planète. 

Des truands drogués au cinéma

De son côté, le milieu du grand banditisme est féru  de sa propre image renvoyée par le cinéma. Dans l’appartement d’«El Chapo», on a retrouvé des DVD de La Reina Del Sur, une série sur les cartels mettant en scène Kate Del Castillo, l’actrice –véritable obsession pour le mafieux– qui a servi d’intermédiaire entre le truand et Sean Penn. C’est d’abord par péché d’orgueil que les truands sont fans de films. En 1932, Al Capone, le premier gangster superstar, qui donnait des interviews et des conférences de presses comme une diva, avait ainsi envoyé des hommes de main s’assurer que l’image qu’on donnerait de lui dans le film Scarface ne le ferait pas passer pour un gangster de pacotille.

Se mêler aux stars de cinéma permet aussi aux mafieux de se donner un peu de légitimité, d’intégrer un milieu respectable. Mais la réalité imite souvent la fiction et le cinéma permet aussi aux gangsters de s’inspirer. Le journaliste Roberto Saviano, auteur de Gomorra et menacé de mort par la mafia, écrit dans The Guardian: 

«On a tendance à penser que le cinéma observe la mafia, en fait c’est le contraire: c’est la mafia qui regarde les films. Les chefs mafieux sont conscients que beaucoup de films ou séries s’inspirent du Milieu, ce qui les pousse à s’impliquer dans la production. De cette manière, ils biaisent leur portrait en leur faveur. Eux et leurs complices ont besoin des films pour montrer leur héroïsme, leurs victoires sur l’autorité. Les organisations criminelles du Mexique à l’Italie, ont toujours regardé vers le cinéma pour raconter leurs histoires, pour lui donner de l’inspiration ou pour s’inspirer de lui, pour avoir des héros à imiter et des codes à suivre.»

L’un vend de l’évasion par le biais de jolies images et l’autre par le biais du sexe et du jeu

Tim Adler

Vieilles canailles

Ainsi, Tim Adler explique dans son livre que ce ne fut qu’après la sortie du film Le Parrain que les gangsters se mirent à utiliser le terme «parrain», qui avait été inventé par le scénariste Mario Puzo, et à faire revivre des coutumes archaïques, comme celle qui consistait à embrasser la bague du Don. Un Don sicilien demanda même à ce que la musique du film soit jouée à son enterrement.

Le narcissisme contre l’envie de s’encanailler, le deal entre la mafia et le milieu du cinéma est gagnant-gagnant. D’un coté, la mafia fournit des histoires, une excitante odeur de souffre, et parfois même des fonds à Hollywood; de l’autre, les stars fournissent la célébrité, le glamour, la légitimité, sont sources d’inspiration voire suscitent des vocations chez les gangsters.

Pour Tim Adler, le milieu du cinéma et des truands se ressemblent: «Le cinéma et le crime organisé offrent aux gens ce qu’ils demandent. L’un vend de l’évasion par le biais de jolies images et l’autre de l’oubli par le biais de drogue, de sexe et de jeu.» 

Clément Guillet
Clément Guillet (19 articles)
Médecin psychiatre et journaliste
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