Partager cet article

À l'est de l'Europe, contre le libéralisme, le retour de l'«ordre moral»

Manifestation pro-gouvernementale en Pologne en décembre 2015 I REUTERS/Kacper Pempel

Manifestation pro-gouvernementale en Pologne en décembre 2015 I REUTERS/Kacper Pempel

La Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie prennent leur distance avec les positions d'ouverture de leurs voisins de l'ouest au point d'inquiéter l'Union européenne. Une véritable fracture du continent en deux blocs est-elle à craindre?

Le vent nationaliste et populiste qui souffle sur une grande partie de l’Europe atteint en particulier les États d’Europe centrale, entrés dans l’Union voilà une décennie. Les formations ouvertement hostiles au libéralisme politique, qu’elles soient de gauche comme en Slovaquie, ou de droite comme en Hongrie et en Pologne, dominent les gouvernements. L’arrivée massive de réfugiés en provenance de Syrie ou d’Afghanistan leur a donné un prétexte pour déchaîner leurs critiques contre l’Union européenne et notamment l’Allemagne. Ces critiques ont redoublé à la suite des graves incidents de la nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne où des femmes ont été harcelées et molestées par des centaines d’hommes «issus de l’immigration». Accusée d’avoir «invité» les réfugiés à venir en Europe, Angela Merkel est présentée dans de nombreux medias est-européens comme «la fossoyeuse de l’Europe».

Le chef du gouvernement hongrois, Viktor Orban, a dénoncé une Union européenne qui «s’est laissé envahir par des migrants menaçant les pays européens d’un conflit social, économique, culturel et sécuritaire sans précédent». Les incidents de Cologne –et les attentats de Paris– ont renforcé les dirigeants national-populistes dans leurs convictions que leurs pays ne devaient pas accepter les quotas de migrants décidés par la Commission de Bruxelles, et qu’en tous cas, ils devaient refuser les migrants de confession musulmane. 

Ils ont conforté, dit Jacques Rupnik, directeur de recherches au Centre d’études et de recherches internationales de Sciences Po (Ceri), «le sentiment d’une impuissance et d’une incohérence européennes face à la vague migratoire qui renforce la tentation du repli sur une souveraineté étatique fraichement acquise».

L'UE veut enquêter sur Varsovie

Depuis plusieurs années déjà, Viktor Orban pose un problème à l’Union européenne par sa politique autoritaire, sa mise au pas des médias et de la justice, ses relents de chauvinisme. Il vient de recevoir le renfort de l’exécutif polonais. Après l’élection présidentielle qui a vu la victoire d’Andrzej Duda puis les élections législatives qui ont signé le triomphe du Parti droit et justice de Jaroslaw Kaczinski, la Pologne a pris une direction ouvertement antilibérale. En quelques semaines, les nouvelles autorités ont renforcé leur contrôle sur les médias audiovisuels, mis à leur service le Tribunal constitutionnel et verrouillé l’appareil judiciaire en nommant un procureur général à leur main.

En Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie domine un mélange de nationalisme, d’euroscepticisme et d’autoritarisme

La Commission européenne s’en émeut. Elle s’apprête à diligenter une enquête pour savoir si les décisions du gouvernement de Varsovie contredisent les principes de l’État de droit et de la démocratie sur lesquels est fondée l’UE. Des dispositions des traités d’Amsterdam et de Nice repris dans le traité de Lisbonne permettent au Conseil européen, à une majorité qualifiée, d’infliger des avertissements voire des sanctions allant jusqu’à la suspension du droit de vote et la suppression des aides financières à un pays qui ne respecterait pas les principes. En 2000, l’Autriche avait été boycottée par les autres membres de l’UE après que le parti d’extrême droite de Jörg Haider eut été inclus dans la coalition gouvernementale. Mais aucune infraction aux règles de la démocratie n’avait finalement été constatée et le boycottage avait été levé après quelques mois.

Après l'euphorie, le grand malaise

Les tendances qui se manifestent actuellement en Europe centrale, surtout dans les quatre États du groupe dit de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie), sont porteuses d’un danger plus important que l’éphémère combinaison électorale autrichienne. Elles sont révélatrices d’un profond malaise dans des pays qui ont rejoint récemment l’Union européenne dans un moment d’euphorie aujourd’hui évanoui. Même si la situation dans ces quatre pays n’est pas identique –la Slovaquie est gouvernée par des populistes de gauche, Viktor Orban a des faiblesses pour Vladimir Poutine alors que la Pologne de Jaroslaw Kaczinski est farouchement antirusse–, y domine un mélange de nationalisme, d’euroscepticisme et d’autoritarisme.

Selon Jacques Rupnik, plusieurs facteurs expliquent cette évolution. Après avoir rejoint l’Europe dont ils avaient le sentiment d’avoir été artificiellement et injustement exclus pendant la Guerre froide, les nouveaux venus perdent confiance dans la démocratie. Les sondages sont parlants à cet égard, y compris dans l’est de l’Allemagne comparé à l’ouest. C’est en partie un héritage de la culture communiste, l’absence de tradition du débat politique, la conviction que l’autre n’est pas un adversaire politique mais un ennemi à détruire. Si alternance il y a, une ne peut que se traduire par l’expulsion de l’autre de toutes les sphères du pouvoir. C’est ce qu'Adam Michnik, l’ancien dissident polonais et actuel directeur du quotidien Wyborcza Gazeta, appelle «l’anticommunisme à visage inhumain», renversement du slogan sur le «socialisme à visage humain» de la Tchécoslovaquie de la fin des années 1960.

Comme si tout le monde devait marcher vers un nouveau mélange de cultures et de races, un monde de cyclistes et de végétariens

Le ministre polonais des affaires étrangères Witold Waszczykowski

La tradition pour remède

La Hongrie de Viktor Orban et la Pologne de Jaroslaw Kaczinski –il n’occupe aucune position officielle autre que président du Parti Droit et Justice mais il tire les ficelles en coulisses– veulent défendre un «ordre moral» contre le libéralisme, les valeurs traditionnelles supérieures à leurs yeux aux principes des Lumières et aux libertés démocratiques. Dans un entretien au quotidien allemand Bild, le ministre polonais des Affaires étrangères Witold Waszczykowski a explicité le but de son gouvernement: «Nous voulons simplement guérir notre État de certaines maladies afin qu’il redevienne sain.» Ces maladies, ce sont la terreur intellectuelle libérale et le politiquement correct qui pèseraient tous les membres de l’UE comme jadis le matérialisme dialectique était imposé à tout le camp soviétique. Le thème d’une bureaucratie européenne toute puissance comparable au pacte de Varsovie était un leitmotiv de l’ancien président tchèque Vaclav Klaus qui n’avait de cesse de comparer Bruxelles à Moscou.

«Comme si tout le monde, selon le modèle marxiste, devait marcher dans une seule direction, précise Witold Waszczykowski –vers un nouveau mélange de cultures et de races, un monde de cyclistes et de végétariens qui ne compterait que sur les énergies renouvelables et qui lutterait contre toute forme de religion. Ça n’a rien à voir avec les valeurs polonaises traditionnelles», conclut-il.

La coupure qui se dessine entre une Europe plutôt située à l’ouest, où les tendances populistes sont à l’œuvre sans être encore dominantes, et une Europe centrale effrayée par le libéralisme politique, touche aux principes. Elle sera plus difficile à surmonter qu’une coupure entre riches et pauvres.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte