«Comment lui parler de mon addiction au masochisme, au risque d’abîmer l’image qu’elle a de moi?»

Joseph Overseer of the Pharoahs Granaries |  Sir Lawrence Alma-Tadema via Wikicommons License by

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Cette semaine, Lucile conseille B., un jeune homme dont l'obsession pour les pieds a peu à peu viré en addiction pour des séances virtuelles et payantes de sadomasochisme. De nouveau en couple, il hésite à s'en ouvrir à sa petite amie.

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes.

Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse:[email protected]

Pour retrouver les chroniques précédentes, c’est ici.

Trentenaire, je suis un jeune homme sociable, épanoui et équilibré. J’ai eu une enfance et une jeunesse heureuses, paisibles et épanouissantes. Mais voilà qu’aujourd’hui je souffre beaucoup de la double vie que je mène depuis maintenant quatre ans, et dont je n’arrive pas à me sortir, malgré les thérapies et l’accompagnement dont je continue à bénéficier.

Tout a commencé autour de mes 18 ans, où je me suis découvert une étrange attirance physique pour une partie inédite du corps féminin: les pieds. D’abord intrigué et quelque peu honteux de ce penchant, je me suis peu à peu renseigné, documenté. J’ai lu et vu des choses sur internet et dans la littérature. J’ai découvert que j’étais loin d’être le seul homme à connaître ce type de désir.

Ouvert d’esprit, j’ai décidé peu à peu de m’assumer, d’abord envers moi-même, et même d’en faire un atout de séduction avec les femmes. Ainsi, les deux principales petites amies que j’ai eues entre 20 et 25 ans ont notamment pu apprécier à leur juste valeur les massages (et autres tendres baisers) que je m’appliquais régulièrement à prodiguer à leurs pieds.

Mon fétichisme (pour employer le terme consacré) a progressivement évolué au fil des années, pour s’accompagner également de fantasmes de soumission aux femmes. Aussi inexplicable que cela puisse paraître, j’éprouve un plaisir sexuel et mental d’une très forte intensité lorsque je suis aux pieds d’une femme, et que celle-ci me traite comme son jouet, comme son esclave, comme son chien, et qu’elle jouit de sa position de supériorité vis-à-vis de moi. Tout cela étant évidemment à prendre au second degré, puisque s’inscrivant dans le cadre de jeux érotiques épanouissants, venus mettre du piment dans ma vie de couple.

J’éprouve un plaisir sexuel et mental d’une très forte intensité lorsque je suis aux pieds d’une femme, et que celle-ci me traite comme son chien

Jusque là encore, tout cela reste acceptable, les pratiques de domination/soumission, comme celles du sadomasochisme, existent depuis la nuit des temps. De plus, le fait de prendre du plaisir sexuel à faire le soumis ne m’empêchait pas de conserver mon caractère, et donc une relation de couple équilibrée, basée sur le respect et le dialogue.

Sauf que, et c’est là que le bat blesse, ma passion n’a cessé de croître. Telle une véritable drogue, elle s’est peu à peu transformée en obsession. Mes fantasmes n’ont fait que s’accentuer au fil des années et de la découverte de moi-même. J’ai été incapable de réprimer mon désir d’aller toujours plus loin dans la soumission, dans l’humiliation et dans la servitude, vis-à-vis de jeunes femmes dont les seuls atouts à mes yeux étaient d’avoir du charme, de jolis pieds et un caractère de princesse.

En effet, contrairement à la période 20-25 ans, cela fait plus de cinq années que je n’ai pas été dans une relation de couple solide et durable. Mes fantasmes, je les assouvis donc avec de parfaites inconnues –qui deviennent parfois des amies–, rencontrées via des sites d’annonces BDSM ou à travers les réseaux sociaux, très largement investis par les personnes partageant ce type de loisirs.

Là encore, tout aurait pu être sain et acceptable.

Sauf qu’il est extrêmement difficile, même pour un homme sociable et avenant comme moi, de vivre ce type de jeux érotiques si l’on n’est pas en mesure d’offrir une contrepartie financière à notre partenaire de jeu. Bien que totalement contraire à mes valeurs et à mes principes, cette tentation fut trop forte, et j’ai fini par céder. C’était la seule façon pour moi d’assouvir mes envies et de soulager ma frustration.

Prostitution ou pas? Ce débat m’importe peu. Ce que je vois, c’est que les jeunes femmes vénales sont légion sur internet, et que nombre d’entre elles exploitent sans difficulté ni vergogne les faiblesses d’hommes comme moi, qui n’ont d’autre choix que de payer ou de vivre dans la frustration permanente.

Au fil du temps, les rencontres ont de plus en plus laissé place au virtuel, à travers des séances de domination en webcam, tout aussi jouissives, et tout aussi coûteuses financièrement.

C’est là que les choses ont commencé à prendre une tournure encore plus grave, le fait même de payer devenant en soi une source d’excitation sexuelle d’une intensité indescriptible. Se faire soutirer son argent, se faire plumer par une jolie jeune femme: l’humiliation suprême, l’excitation suprême. C’est ainsi que j’ai basculé dans le moneyslavery (esclavage financier, ou domination financière).

Depuis quatre ans, j’ai du y laisser facilement plus de 15.000 euros. Je suis en découvert bancaire permanent. Je ne compte pas les fois où j’ai dû emprunter de l’argent à mes proches, pour me sortir de situations d’endettement dans lesquelles je m’étais empêtré, incapable de résister à mes pulsions.

Je vous épargne le détail des autres effets catastrophiques de ce qui est devenu une véritable addiction sexuelle sur internet. D’une part, d’énormes pertes de temps, des heures entières passées chaque soir sur internet à chercher la «dominatrice» idéale pour vivre la séance de domination idéale en webcam. D’autre part, la fatigue, du mal à se lever à l’heure le matin, les difficultés professionnelles, et surtout le lourd impact en matière de confiance et d’estime de soi.

Se faire soutirer son argent, se faire plumer par une jolie jeune femme: l’humiliation suprême, l’excitation suprême

Tout au long de ces années, j’ai multiplié les psychologues, sexologues, coachs, thérapeutes en tout genre. À chaque fois, cela m’a été d’une grande utilité. Ça m’a permis de garder un peu de confiance en moi et de maximiser, autant que faire se peut, mon niveau de volonté. Cela m’a permis de calmer le jeu par moments, et même de réussir à m’abstenir parfois pendant plusieurs semaines, mais mon addiction a toujours fini par revenir au galop.

Depuis quelques semaines, je vois une nouvelle psychologue. Elle me fait du bien. J’ai également une copine depuis quelques temps. Elle est super, et il y a là pour moi une formidable opportunité de repartir sur des bases saines et de me réconcilier avec une sexualité plus classique, plus normale.

Mais comment réussir à construire une relation solide et durable tout en dissimulant à ma compagne ce sombre passé? Cela d’autant plus que ce passé continue aujourd’hui à titiller le présent puisque mon addiction est toujours là, même si le fait de partager ma vie avec quelqu’un me laisse moins de temps pour accomplir mes basses besognes.

Comment lui en parler, au risque d’abîmer irrémédiablement l’image qu’elle a de moi, et d’anéantir ainsi une si belle opportunité pour moi de renouer avec une vie de couple stable, seule à même de combler mon immense besoin d’amour féminin?

Le pourtant matheux que je suis n’a à ce jour trouvé aucune solution à cette complexe équation.

B.

Cher B.

Dans la confession, le fait de s’amender est un message à peine caché. Accepter sa faute face à l’autre, assumer sa faiblesse, appelle à l’engagement de ne plus recommencer.

Personne n’est parfait. Tout le monde le sait. Nous avons tous nos défauts, la liste des actions dont nous ne sommes pas fiers, la somme des petits et grands traumatismes que l’on traîne avec soi. Savoir et accepter qui l’on est, s’offrir dans toute cette complexité, c’est aussi la beauté de l’homme.

En tant que femme, si vous me demandez si je préfère construire ma vie avec une personne sans aspérités (mais aussi sans surprise et sans sel) ou avec un homme qui a parfois fait des erreurs (même si je dois également en payer le prix), mon choix est vite fait. Tout l’intérêt de la vie de couple c’est de grandir ensemble, d’évoluer côte à côte. Pas de s’associer à une image de papier glacé, clé en main avec toutes les options. Sans oublier que je ne suis pas parfaite non plus. Faire le geste d’accepter l’autre, c’est créer le terrain propice à ce qu’on m’accepte, moi.

Puisque je suis de l’autre coté de cette barrière, je dois vous avouer que ce n’est pas toujours facile. Mais porter sur mes épaules le poids des erreurs de l’autre, c’est aussi une preuve d’amour.

Aucune raison ne doit vous pousser à continuer une relation qui justifierait votre vie secrète

Je pense qu’en éclatant au grand jour, à la lumière parfois cruelle du quotidien, votre addiction prendra une autre saveur, perdra son goût d’interdit, deviendra peut-être moins excitante. Cela peut être un pas vers la guérison, afin de mettre vos dettes derrière vous pour vous reconstruire.

Je ne juge pas vos tendances fétichistes à partir du moment où elles ne font de mal à personne (ce que vous savez déjà) et qu’elles peuvent tout à fait s’inscrire dans une relation de couple saine et équilibrée (ce que vous savez aussi). C’est ces plaisirs que vous devez retrouver, celui de la confiance et du jeu avec l’autre.

Honnêtement, je n’ai aucun moyen de connaître à l’avance la réaction de votre compagne à votre confession. Va-t-elle s’enfuir en courant? C’est possible. Il existe pourtant une vraie chance qu’après un premier choc elle accepte de vous accompagner sur le chemin de la guérison et du plaisir partagé. À mon sens, c’est l’ultime test. Aucune raison ne doit vous pousser à continuer une relation qui justifierait votre vie secrète. Si celle-ci n’est pas la bonne, cherchez plutôt la femme avec qui vous pourrez vivre vos passions au grand jour sans vous enfermer dans des schémas toxiques.

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