Culture

Lire Bernanos, après l’avoir vu

Jean-Marc Proust, mis à jour le 24.01.2016 à 16 h 50

Bernanos, écrivain catholique par excellence, qui plaça la grâce au cœur de ses romans, est édité dans la Pléiade. L’occasion de lire cet écrivain à part, sans doute quelque peu oublié aujourd’hui. Plus connu par les films et l’opéra issus de son œuvre que par ses textes eux-mêmes. Et de s’interroger sur ce paradoxe d’un romancier inadaptable, adapté quatre fois avec génie.

e Tombe de Georges Bernanos, 1888-1948, au vieux cimetière de Pellevoisin, dans l’Indre | Renaud Camus via Flickr CC License by

e Tombe de Georges Bernanos, 1888-1948, au vieux cimetière de Pellevoisin, dans l’Indre | Renaud Camus via Flickr CC License by

Bernanos n’est plus guère lu aujourd’hui. Sans doute notre époque laïcisée a-t-elle perdu une large part de la culture catholique qui irrigue ses romans et nous les rend en partie étrangers. Des textes d’une étrange saveur, se jouant de la narration, parfois du temps, ou du cadre. La chronologie y est à la fois «majeure et dérisoire, avec des textes qui abondent en marqueurs temporels (le temps d’un éclair, au même moment, tout d’un coup…)», explique Gilles Philippe, professeur ordinaire de linguistique française (Université de Lausanne), à Slate.fr. De même, «Bernanos ignore les descriptions. Ce n’est pas Zola! Il se contente plutôt d’une mise en place en tête de chapitre, avec le lieu, le temps, la lumière… Puis vient le dialogue». Un dialogue riche, construit, très écrit. Bernanos couche sur le papier des échanges de haute tenue, poursuit Gilles Philippe:

«Ses romans comportent de longues scènes dialoguées, avec des répliques totalement irréalistes car très longues, très écrites. Et ce sont des dialogues peu théâtraux, puisque très abstraits. On parle de la foi, pas des petites choses du quotidien. Dans les Dialogues des Carmélites, le niveau d’abstraction tient du sublime. La Prieure et Blanche parlent d’héroïsme, se demandent comment vaincre la nature ou la forcer…»

Lire Bernanos demande donc une attention particulière, celle d’un «lecteur d’essais» plus que de romans. Une singularité pour sa génération, moins perceptible pour le lecteur d’aujourd’hui: «Nous avons du mal à la mesurer aujourd’hui, puisque nous avons derrière nous la lecture du Nouveau roman.»

De même ses romans (à la différence des essais) n’ont pas de dimension politique. À l’exception peut-être du «Journal d’un curé de campagne, avec des considérations sur la modernité, les révolutions de 1789 et 1917». S’il faut chercher une thèse politique, c’est dans son approche de l’Église qu’elle se trouve: «La hiérarchie catholique est presque toujours l’objet d’une caricature et les évêques sont médiocres… On pourrait y voir un fond d’anticléricalisme. Le clergé en tant qu’organisation hiérarchique est regardé avec méfiance. Il y a la nostalgie d’une chrétienté d’autrefois, le regret d’un monde ancien…» S’y ajoute la déception du ralliement de l’Église à la République car Bernanos «vient du royalisme».[1]

On cherchera en vain des intrigues à rebondissements. L’essentiel est ailleurs et paraît à première vue fort peu romanesque, avec une «trame narrative qui est celle du dogme catholique de la communion du saint et des pécheurs». Le thème revient d’un roman à l’autre. «Par sa souffrance au confessionnal, Donissan rachète le péché qu’on est en train de lui exposer. Dans le Journal, le curé souffre, est malade, meurt et ses mérites rachètent les péchés des divers protagonistes.»

«Romancier de l’intériorité»

De fait, qu’elle se fasse dialogues ou journal, la narration est ici un récit intérieur. Peu de faits, beaucoup de pensées:

«Dans L’Imposture ou La Joie, les échanges sont d’une telle profondeur, les répliques si riches qu’on en perd parfois le fil et l’on peine à croire que le curé d’Ambricourt puisse recueillir si longuement les entretiens du jour.»

Ses romans comportent de longues scènes dialoguées, avec des répliques totalement irréalistes car très longues, très écrites. Dans les Dialogues des Carmélites, le niveau d’abstraction tient du sublime

Gilles Philippe, professeur ordinaire de linguistique française (Université de Lausanne)

L’on s’étonne alors qu’un tel écrivain, «puissant romancier de l’intériorité», ait pu être porté à l’écran. Quel cinéaste peut concevoir de mettre en images des dialogues aussi écrits, aussi peu visuels, que ceux de Bernanos?

«Il est plus facile que l’on croit de se haïr. La grâce est de s’oublier. Mais si tout orgueil était mort en nous, la grâce des grâces serait de s’aimer humblement soi-même, comme n’importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ.»

(extrait de Journal d’un curé de campagne)

Pourtant, trois romans (Sous le Soleil de Satan [1926], Journal d’un curé de campagne [1936], Nouvelle Histoire de Mouchette [1937]) ont été adaptés au cinéma, tandis que Dialogues des Carmélites (1947), initialement un scénario de film, est devenu un des opéras majeurs du répertoire. Le curieux dénichera de rares téléfilms ou adaptations radiophoniques, de moindre importance. De son vivant, après que Jean-Louis Barrault lui avait offert de jouer le rôle du curé d’Ambricourt, «Bernanos doit refuser, la mort dans l’âme», une adaptation, confiée à Jean Aurenche, «qui fausse gravement le sens de l’œuvre». L’écrivain ne verra ni les films de Bresson, ni l’opéra de Poulenc, encore moins la Palme d’or de Pialat.

Adaptations magistrales

Et ne pourra répondre du mystère Bernanos. Celui de romans qui défient l’adaptation et pourtant l’ont été, de manière magistrale, comme touchés par la grâce. Tandis que les autres romans restent confinés à l’écrit, ajoute Gilles Philippe:

«Les autres livres sont peu adaptables, faute de trame narrative. Il y a plusieurs fils narratifs en même temps et on se perd souvent dans la chronologie. Ce n’est pas un romancier du récit. Les grands faits, comme les morts ou les suicides, sont évoqués en trois lignes.»

Ainsi du viol de Mouchette:

«Il la repousse brutalement contre le mur. Le choc la plie en deux, lui arrache un bref gémissement. Ce fut d’ailleurs le seul qui s’échappa de ses lèvres. Les dernières braises croulaient dans la cendre. Il n’y eut plus rien de vivant au fond de l’ombre que le souffle précipité du bel Arsène.»

La prouesse (saluant le film de Bresson, Marcel L’Herbier parlait d’une œuvre «d’une hauteur d’inspiration et d’une qualité littéraire telles, qu’elle semblait inviolablement défendue») d’adapter Bernanos ne doit rien au hasard. Robert Bresson et, plus encore, Maurice Pialat, si étranger en apparence à cet univers, n’ont rien trahi de leur cinéma en restituant «leur» Bernanos comme une évidence. Leurs films s’imposent, durablement parfaits. Depardieu est Donissan comme Claude Laydu est définitivement le curé d’Ambricourt. Et, comme l’avoue Gilles Philippe, il est presque impossible de «lire les Dialogues des Carmélites sans entendre la musique» de Poulenc.

Le travail du cinéaste renvoie aussi à une forme de messe dominicale. «Le tournage ne commença qu’au printemps 1950, dans un petit village d’Artois et, pendant un an, Bresson reçut chaque dimanche Claude Laydu, jeune comédien débutant qui n’avait tenu que de petits rôles au théâtre pour lui parler de son personnage et le faire répéter.»

Irréalisme langagier

L’absence de réalisme langagier chez Bernanos aurait pu être un handicap scénaristique. Adaptée, elle a la force de l’évidence. Elle est magnifiée par la musique chez Poulenc, de même qu’elle s’impose, fascinante, avec la blancheur des voix chez Bresson, un cinéaste qui se sent proche de Bernanos:

«L’absence de psychologie et d’analyse dans ses livres coïncide avec l’absence de psychologie et d’analyse dans mes films. Son optique, ses perspectives en ce qui concerne le surnaturel, sont sublimes. Pour ma part, j’ai toujours regardé le surnaturel comme un réel précis.»

(L’Avant-scène n°80)

Le Journal d’un curé de campagne (1951) est un film muet et parlant à la fois. Tout passe, géniale intuition du cinéaste, par la transcription des faits, régulière, soignée, dans un cahier d’écolier, le monologue, voix off, qui en découle évoquant une «confession quotidienne» et subjective, comme l’écrit Alexis Bétemps sur le site Philitt. L’extérieur devient monde intérieur, tandis que le curé d’Ambricourt et l’écrivain Bernanos ne font plus qu’un.

Avec ces répliques, brillantes sans être clinquantes, l’on imagine un Bernanos écrivain de théâtre. La dramaturgie ne lui est pas étrangère

L’approche de Pialat est plus classique ou, disons, moins radicale. Son film, rude, est empreint de pesanteur, de glaise. Il y fait froid.

Le cinéaste resserre la chronologie, en fondant deux récits presque distincts. Surtout, il trouve en Gérard Depardieu la parfaite incarnation d’un abbé Donissan surhumain. L’abbé est censé avoir des problèmes d’élocution, pourtant Bernanos lui donne des répliques très écrites. La force du film est de les avoir gardées à l’identique (comme le firent Bresson et Poulenc). Elles saisissent par leur justesse. L’acteur l’a compris qui les prononce avec sa grandiloquence hésitante.

 

Violence omniprésente

Avec ces répliques, brillantes sans être clinquantes, l’on imagine un Bernanos écrivain de théâtre. La dramaturgie ne lui est pas étrangère, comme en témoigne l’écriture de Dialogues des Carmélites, destinés à un téléfilm à costumes, d’après un récit de Gertrud von Le Fort. La construction dramatique est linéaire mais certaines (fausses) omissions concourent à la théâtralité. Ainsi, poursuit Gilles Philippe, il «refuse de montrer les massacres de septembre, ne rédige pas de dialogues pour le procès des carmélites», préférant les accompagner «dans la prison lors de la nuit qui précède». Ce qui compte, c’est l’intériorité, les gros plans des visages. Ne pas montrer la violence mais l’évoquer. C’est la leçon de Racine, où l’on se poignarde en coulisses, mais aussi celle de… Bresson.

Lequel a souvent filmé la violence hors champ. Dans Mouchette, elle est sourde mais omniprésente, fidèle au non-dit du texte. Bernanos a en effet écrit ce roman après avoir assisté, horrifié, à des massacres de Républicains espagnols par des franquistes, pour dire «l’impossibilité qu’ont les pauvres gens de comprendre où leur vie est engagée». Chez Bresson, le drame se trouve le plus souvent hors champ. Il structure le récit mais ne l’encombre pas. «Murée dans sa farouche solitude en une sorte de silence de mort», Mouchette est muette, ou presque (à l’exception d’un tonitruant «Merde!» à son père –«M…!» chez Bernanos). Sa souffrance, son chant, forcé, ne peuvent s’exprimer. Ne sort qu’un «terrible sanglot sans larmes».

Autant que la foi, c’est sans doute cette douleur du quotidien qui fait la force de Bernanos porté à l’écran ou sur scène. Comme l’exprimait Christophe Honoré, en montant Dialogues des carmélites à l’Opéra de Lyon : «Bernanos est un écrivain d’une violence… Ce n’est pas un écrivain convenable…» Le metteur refuse ainsi de montrer des «anges, des femmes à qui on donne tout de suite le bon dieu sans confession». Le diable essaye d’abord de tenter les saints, ceux que Bernanos montre dans leur combat quotidien pour la sainteté, loin de toute imagerie sulpicienne.

Dialogues des carmélites tire sa force de cet ancrage dans la vie quotidienne des sœurs, avec une «intrigue aux antipodes des formules à succès», écrit Hervé Lacombe, dans son ouvrage Francis Poulenc, paru chez Fayard en 2013. Textes ciselés, ordonnés en répliques relativement brèves, mais toujours réalistes, que Poulenc transfigure dans sa musique. Mais dans laquelle il met aussi ses propres doutes et souffrances. N’a-t-il pas composé l’angélique «Ave Maria» un jour où Lucien, avec qui les amours sont si complexes, lui «a posé un lapin» et achevé le drame en emmenant son amant pour ses «derniers jours de vie terrestre» à la clinique?

Il donne «au texte fiévreux de Bernanos une forme d’évidence musicale pour le moins inattendue et parvient à faire de questions théologiques comme le transfert de grâce le centre d’un drame captivant. La fable existentielle s’incarne par le chant. Puisant dans son expérience personnelle, dans sa foi ses doutes, ses angoisses, ses hantises, ses espoirs, Poulenc formule et transpose par la magie du théâtre lyrique l’ordre théologique dans l‘ordre pathétique».

 

Quatre adaptations et autant de chefs-d’œuvre. Au moment où le catholique Bernanos repose sur papier bible, cette gloire nouvelle pourrait-elle en susciter de nouvelles? Alain Cavalier, avec Thérèse, a montré que le défi n’a rien d’impossible. Gilles Philippe reste sceptique:

«Je ne vois guère qu’Un Crime car c’est un roman policier, et cette œuvre à part a fait l’objet d’une adaptation radio, il y a peu. En revanche, je vois mal comment on pourrait adapter Monsieur OuineL’Imposture et La Joie car il y a très peu de matière narrative! Peut-être l’opéra serait-il le bon moyen. Nos exigences de narration y sont moins grandes…»

Georges Bernanos, Œuvres romanesques complètes suivi de Dialogues des carmélites

La Pléiade, Gallimard, deux volumes, 65 euros chaque.

Cette dernière œuvre est présentée pour la première fois en distinguant ce qui est de la plume de Bernanos (les dialogues pour l’essentiel) et ce qui ressort de l’intervention du R.P. Bruckberger et Philippe Agostini (les didascalies et, dans certains cas, l’attribution de répliques à des personnages). Pas de quoi faire taire les polémiques stériles sur le droit moral de l’œuvre...

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1 — Élevé dans une famille royaliste, catholique, antidreyfusarde (on y lit La Libre Parole, de Drumont), il adhèrera à l’Action française, s’engagera dans les Camelots du roi. Pour rejoindre assez tôt les rangs des gaullistes… de cœur, en passant en partie la guerre en Amérique du Sud. Exilé à Rio, il se scandalise des accords de Munich («Honte et honte.») et se détache de la «hideuse propagande antisémite qui se déchaîne aujourd’hui dans la presse nationale, sur l’ordre de l’étranger». Il reçoit l’Appel du 18 Juin comme un «immense soulagement». De Gaulle qui le lui aurait proposé un ministère qu’il aurait refusé. Tout comme, à trois reprises, la Légion d’Honneur. À la Coupole, qui veut l’accueillir en son sein, il répond: «Quand je n’aurai plus qu’une paire de fesses pour penser, j’irai l’asseoir à l’Académie.» Retourner à l'article

 

Jean-Marc Proust
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Journaliste
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