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La loi sur l’accessibilité handicapés va porter un coup fatal aux centres-villes anciens

En février 2015, manifestation dans la Sarthe pour ne pas repousser l'entrée en vigueur de la loi accessibilité I JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

En février 2015, manifestation dans la Sarthe pour ne pas repousser l'entrée en vigueur de la loi accessibilité I JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

L’obligation faite aux établissements publics d’être accessibles aux personnes handicapées va pousser les professions libérales et notamment les médecins vers la périphérie. Un exode sans précédent dont ne se relèveront pas des centres-villes anciens déjà durement touchés par la vacance commerciale.

Sauf événement imprévu, les 700.000 établissements recevant du public devront bientôt être accessibles aux personnes handicapées. Un nouveau délai vient d’être accordé par le législateur mais le compte à rebours a bel et bien commencé. En fonction de la définition du handicap, le nombre de Français concernés par cette mesure varie du simple au double. Moins de 2 millions si l’on s’en tient aux personnes utilisant quotidiennement un fauteuil roulant pour se déplacer. Entre 3 et 5 millions de Français selon les associations d’handicapés qui, c’est de bonne guerre, font entrer dans les statistiques aussi bien les personnes à mobilité réduite que les sourds ou les aveugles. 

Dans tous les cas, un motif de satisfaction pour tous ceux qui, à l’instar de Jean-Louis Garcia, président de la fédération des Associations pour adultes et jeunes handicapés (Apajh), dénoncent régulièrement l’absence de volonté des pouvoirs publics français dans la prise en compte effective du handicap. Du côté des établissements qui vont devoir se mettre aux normes, la mesure est, sans grande surprise, plus diversement accueillie. Pour les grandes entreprises qui ont pris les devants, la loi constitue un non-événement. Pour les autres, l’enthousiasme n’est clairement pas au rendez-vous. Entre ceux qui déplorent la création d’une énième norme, ceux qui en admettent le principe mais en regrettent la généralisation et ceux qui se demandent plus prosaïquement comment ils vont financer les travaux, l’accessibilité-handicapés passe mal. Les professions les plus concernées ne se sont pas privées de le faire savoir et ont obtenu du parlement un délai supplémentaire.

La guerre des lobbies fait rage, les faux débats, aussi

Il faut dire que dans cette guerre des lobbies, chacun fait entendre ses arguments. Les uns invoquent une question de justice sociale. Les autres dénoncent un coût prohibitif dans un contexte économique tendu. Et, comme souvent, tout le monde a raison. Pour une raison simple: le vrai débat n’est pas là. Écartons d’abord les faux procès que les parties prenantes ne manquent pas de s’intenter mutuellement. La question n’est pas de savoir si les handicapés ont raison de vouloir circuler facilement. La réponse va de soi. La question ne consiste pas non plus à déterminer si les professionnels auront des difficultés à se mettre aux normes. La réponse, là encore, tombe sous le sens: la mesure sera très difficile à appliquer.

Dans la majeure partie des petites villes et des villes moyennes, les commerçants et les artisans peinent à survivre

Ce qui mérite d’être expliqué. Contrairement à d’autres pays auxquels on compare la France, nos villes ont des centres anciens. Beaucoup remontent au Moyen Âge. Quelques-uns, plus rares, aux XVIIe et XVIIIe siècles. C’est là que les rues sont les plus étroites, les immeubles les plus vieux, les travaux d’aménagement les plus problématiques et les plus coûteux. Un facteur de charme et une chance pour l’attractivité de la France. Une malédiction de plus en plus évidente pour les métiers qui y exercent. Dans la majeure partie des petites villes et des villes moyennes, les commerçants et les artisans peinent à survivre. Toute nouvelle obligation menace d’affaiblir un peu plus ces professionnels face à des zones commerciales de périphérie qui ne supportent ni les mêmes contraintes urbaines, ni les mêmes coûts.

Un casse-tête hors de prix

Faut-il accepter le déclin des centres-villes ou tenter de le combattre? Telle est en réalité la question posée par la loi sur l’accessibilité aux handicapés des établissements recevant du public. Ceux qui estiment que les centres-villes sont aujourd’hui en décalage avec les habitudes de la vie moderne estimeront qu’il vaut mieux des établissements avec parkings gratuits et bâtiments aux normes en périphérie quitte à prendre sa voiture pour s’y rendre. Ceux qui en revanche jugent que les centres-villes méritent d’être soutenus s’inquiéteront de voir une obligation supplémentaire accélérer leur déclin alors même que les centres restent le lieu par définition le plus accessible à tous.

Quoi qu’il en soit la probabilité d’un exode des professions libérales n’a rien d’une vague menace. Et les délais supplémentaires qui sont accordés pour permettre à chacun de se mettre aux normes n’y changeront malheureusement rien. La simple perspective de devoir le faire à un moment ou  un autre pousse d’ores et déjà des médecins, le plus souvent des généralistes, à en tirer les conséquences. Certains prendront leur retraite un peu plus tôt que prévu. D’autres, les jeunes, ne se lanceront sûrement pas dans l’acquisition de locaux susceptibles de devoir faire l’objet de travaux coûteux. Ils préféreront s’installer en périphérie. Les centres-villes anciens déjà touchés par la vacance commerciale ne s’en relèveront pas. Certes l’évolution ne se fera pas du jour au lendemain. Mais elle nous conduira directement à des villes à l’américaine. Est-ce le souhait des Français et l’intérêt des personnes handicapées? C’est en réalité la seule question qui mérité d’être posée.

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