Culture

Bowie, le meilleur des deux mondes

Boris Bastide, mis à jour le 15.01.2016 à 16 h 02

Si David Jones est bien né à Londres, dans le quartier de Brixton, en 1947, son double David Bowie est décédé à New York, de l'autre côté de l'Atlantique. Normal pour un artiste qui, tout au long de sa carrière, s'est nourri de mythologies américaines sans renier sa sensibilité européenne.

Les pochettes de «Young Americans» et «Earthling»

Les pochettes de «Young Americans» et «Earthling»

C'est une lettre qui a beaucoup circulé, le lundi 11 janvier, dans les heures suivant l'annonce de la mort de David Bowie. Datée du 25 septembre 1967, elle est signée de la main du chanteur anglais et adressée à Sandra Dodd, une Américaine alors âgée de 14 ans qui avait tellement aimé son premier album, pourtant un échec commercial, qu'elle lui avait écrit dans l'idée de créer un fan-club. Son premier aux États-Unis. 

David Bowie s'y déclare tellement heureux de la missive qu'il tient à lui répondre immédiatement. «J'attendais d'avoir quelques réactions d'auditeurs américains», lui indique-t-il, avant de préciser quelques lignes plus loin: «J'espère aller un jour aux États-Unis.» Il évoque ensuite le film Les Sensuels de Martin Ritt et un documentaire sur la vie du poète Robert Frost, s'interrogeant sur lequel des deux représente le mieux la véritable Amérique.

Anecdotique en un sens, la lettre témoigne pourtant du lien profond qui allait unir tout au long de sa carrière David Bowie aux États-Unis, à la fois terre de fantasme, d'adoption et dangereux miroir aux alouettes. Ce 25 septembre 1967, David Jones, pour l'état civil, ne se doutait pas que c'est à New York, quarante-huit ans plus tard, qu'il finirait ses jours, adulé avec la même ferveur des deux côtés de l'Atlantique.

Little Richard, Dylan, Warhol…

La lettre comme les premiers disques de David Bowie le montrent bien, sa fascination pour cette Amérique à la fois si loin et si proche est avant tout culturelle. Les États-Unis, c'est alors la terre de ses idoles. Celles qui l'ont initié au rock'n'roll et lui ont ouvert la voie: les Platters, Fats Domino, Elvis Presley ou Litte Richard, dont on sait qu'il a comparé le morceau «Tutti Frutti» à la voix de Dieu. Derrière cette première génération, souvenirs d'émois adolescents, une nouvelle vague d'icônes se profile qui rend mieux compte du David Bowie à venir, à commencer par Bob Dylan, auquel il consacre une chanson sur l'album Hunky Dory (1971).


Sur le même album, le morceau précédent est lui dédié à Andy Warhol. David Bowie est alors un grand admirateur de la Factory et de son groupe phare le Velvet Underground, auquel il rend également hommage sur le titre «Queen Bitch». Un an plus tôt, son disque The Man Who Sold The World piochait lui du côté de la science-fiction américaine et notamment des œuvres de Robert A. Heinlein et Lovecraft.


Le quart d'heure de gloire

Chanson intime et protestataire, pop art, science-fiction... L'imaginaire nourri de culture américaine se met en place pour opérer une lente transformation de l'univers de Bowie vers des territoires plus fantasmatiques. Un an après la sortie du 2001, l'odyssée de l'espace de Stanley Kubrick, Space Oddity (1969) accompagne l'aventure de la conquête spatiale de la Nasa, son titre phare étant retransmis pour la première fois, sur la BBC, le jour même où Neil Armstrong marche sur la Lune. Deux ans plus tard, ce fantasme extraterrestre accompagne un des plus gros tubes de sa carrière: «Life on Mars»

Très vite, à partir des années 1970, chaque nouvel album de la pop star anglaise se joue comme une performance pendant laquelle David Jones, déjà devenu David Bowie, se transforme tour à tour en Ziggy Stardust (clin d'oeil appuyé à son grand ami américain Iggy Pop), Aladdin Sane, Halloween Jack, The Thin White Duke... Autant d'avatars autorisés à leur quart d'heure de gloire avant de disparaître de la scène. Se lit aussi ici cette mythologie très américaine du nouveau départ. Cette capacité à ne pas sentir figé par son passé, l'histoire s'écrivant d'abord au présent.

Et l'Amérique, c'est aussi Hollywood. L'usine à rêve qui ouvre à tous les fantasmes les plus glamours comme les plus sombres avec ses personnages haut en couleurs. Ceux que l'on allait voir dans les «Drive-in Saturday», titre d'une des plus belles chansons de Aladdin Sane (1973). David Bowie trouvera peu à peu sa place sur grand écran, mais plutôt dans les marges, en véritable héros de la contre-culture chez Roeg, Oshima ou Lynch.

S'échapper d'une Angleterre apathique

En interview, David Bowie oppose alors un certain esprit d'aventure typiquement américain à sa Grande-Bretagne natale, présentée comme un territoire figé:

«Mon pays est plongé dans une profonde léthargie. Il y a beaucoup d'apathie, il ne s'y passe pas grand-chose. Il n'y a pas d'action, confie-t-il à Interview en mars 1973. Pour moi, c'est un vrai défi de venir aux États-Unis où, c'est le plus essentiel à mes yeux, la musique est un véritable support de communication. D'où je viens, c'est juste quelque chose qu'on écoute.»

Voir plus grand, plus loin, plus fort: les États-Unis lui fournissent un imaginaire à sa (dé)mesure et sa folie. De l'Amérique, David Bowie gardera toujours l'esprit des pionniers, cette volonté insatiable de défricher de nouveaux territoires, d'aller de l'avant coûte que coûte. En 1974, il s'installe pour de bon aux États-Unis et se frotte à la soul américaine sur l'album Young Americans. En 1977, il s'essaiera à la musique électronique depuis Berlin pour Heroes. En 1983, le revoilà à New York pour se frotter, aidé de Nile Rodgers (Chic), au groove entêtant du disco avec Let's Dance. Et ainsi de suite, jusqu'à, plus tard, le grunge/noise de 1. Outside ou le drum and bass d'Earthling.


Cette richesse musicale étalée sur cinq décennies, fruit d'un artiste sans cesse à la recherche de nouvelles frontières, fait de Bowie un des rares monuments proprement inclassables de sa génération. D'ailleurs, après sa mort, il n'y a pas eu une chanson capable de résumer à elle seule toute la carrière de celui que l'on a beaucoup comparé à un caméléon, mais des titres partagés aux univers très variés et surtout un GIF emblématique.

Si chacun a un peu son Bowie, celui-ci est toujours composé de multiples visages qui donnent au tout une valeur supérieure à la simple somme de ses valeurs. Ils dessinent un territoire neuf de la taille d'un grand continent. La preuve encore avec ce long et superbe mix de près d'une heure composé en hommage après la mort du musicien.


Le premier artiste pop coté en Bourse

Et il n'y a pas qu'en matière de musique que le pionnier Bowie a fait voler les codes et les étiquettes. Comme l'expliquait cette semaine Didier Lestrade, l'anglais était aussi un révolutionnaire identitaire d'un nouveau genre. Une affirmation d'une sexualité trouble que le journaliste relie à la fréquentation du Velvet Underground, au «tumulte maniéré et destructeur de la génération Warhol. À travers lui, on pouvait enfin voir la reconnaissance de ce milieu décadent de l'époque, celui de New York bien sûr, et du Max's Kansas City où se retrouvaient les stars de la Factory».

Il ajoute:

«Bowie fut le premier gender bender mondial, quelqu'un qui dépassait les limites du genre. A une époque où le sigle LGBT n'était pas né, où les lesbiennes acceptaient encore d'être rassemblées sous la bannière gay, il était un briseur de chaînes.»

De la fréquentation de l'Amérique, David Bowie prend également le goût de l'esprit d'entreprise. Définitivement installé à New York à partir de 1993, voilà qu'il se lance dans un geste audacieux sur le terrain du capitalisme financier. «Il était le premier artiste pop coté en Bourse», rappelait le magazine Alternatives économiques à l'occasion de la grande exposition «David Bowie Is» consacrée à l'artiste par la Philarmonie de Paris en 2015. Musicologue et auteur de David Bowie, l’avant-garde pop (2013), Matthieu Thibault y détaillait: 

«Il fait une entrée en bourse en 1997 en lançant à Wall Street un emprunt obligataire de 55 millions de dollars largement souscrit par les investisseurs institutionnels anglo-saxons. Une titrisation réussie puisque les investisseurs financiers ont suivi, lui permettant ainsi de toucher en une fois les royalties qu’il aurait mis dix ans à percevoir. À la fin des années 1990, Bowie s’impose sur internet. Ainsi, ‘Hours…’ est le premier album au monde vendu par téléchargement avant une sortie en CD. Dans une tradition très warholienne, Bowie s’intéresse à la fois à tous les arts et à tous les médias, innovant dans ses clips vidéos comme dans sa communication.» 

De quoi laisser de lui l'image d'un véritable visionnaire.

Avant MySpace

Au pays de Microsoft et Apple, continent qui a vu naître la Silicon Valley, ce versant économique s'accompagne d'un autre purement technologique. Le site Kulture Geek détaillait cette semaine plusieurs des innovations auquel s'était prêté la star, à commencer par le CD-Rom accompagnant le single «Jump, They Say», «qui permettait de créer sa propre musique d’accompagnement, à la façon d’une table de mixage». Et ce n'est pas tout, poursuit le site: 

«Bowie créa en 1998 le tout premier service d’ISP, permettant aux fans d’accéder via le réseau à l’ensemble des contenus reliés à un même artiste et même de créer des pages customisées. Baptisé BowieNet, le service imaginé par la légende du rock était accessible via un système d’abonnement de 19,95 dollars/mois et offrait la possibilité aux utilisateurs de disposer librement de 5 Mo d’espace de stockage (ce qui était beaucoup à l’époque) afin de créer leur propre site personnalisé, avec insertion de contenus vidéos et de liens vers d’autres pages! Totalement avant-gardiste, BowieNet est officiellement recensé comme le premier service de type Myspace/Facebook.»

S'il a beaucoup été écrit sur le pouvoir libérateur et fantasmatique de l'univers freak de David Bowie et sa capacité à proposer une réinvention de soi en marge des normes, la star était également pleinement consciente de l'impact social de son médium. Il n'était en rien coupé des réalités du monde extérieur, et notamment américaines, comme en témoigne cette interview controversée livrée au NME en 1975:

«La visée du rock'n'roll, quand il est apparu, était de servir de relais médiatique alternatif pour tous ceux qui n'avaient ni le pouvoir ni l'opportunité d'infiltrer les médias traditionnels ou de peser sur la société. Puis les gens avaient vraiment besoin de rock'n'roll.»

Amour et haine de l'Amérique

D'ailleurs, la mort de David Bowie a permis de remettre en lumière un épisode oublié durant lequel il critiquait sur l'antenne de MTV la trop faible représentativité des artistes noirs sur la chaîne.

Déjà en 1970, «Running Gun Blues» faisait directement référénce à la guerre du Vietnam et «Panic in Detroit» aux émeutes raciales de 1967. «Young Americans», enregistrée en 1974 deux jours après la démission du président Nixon, convoque une Amérique soudain confrontée à pleins de problèmes adultes. Quant au tout dernier album du chanteur, Blackstar, un des musiciens qui a participé à l'enregistrement du disque suggère qu'il faut y lire une référence à Daech.

Même sur le plan politique, David Bowie impressionne par sa capacité à concilier les extrêmes. En 1998, il sort le single «I'm Afraid of Americans», sur lequel il dénonce les effets de l'impérialisme commercial des États-Unis. 


En octobre 2001, c'est lui qui ouvre le concert new-yorkais visant à récolter des fonds pour les victimes des attentats du 11-Septembre, avec une reprise du morceau «America» de Simon & Garfunkel suivie de «Heroes».


La pop star globale de synthèse

Au final, si on devait rattacher David Bowie à une dernière figure américaine, ce serait celle du tweaker. Si l'expression peut désigner un consommateur de drogues, elle s'applique aussi aux ingénieurs qui, sans avoir le génie de tout inventer, apportent juste les modifications nécessaires pour qu'un produit prenne une toute autre portée. Un talent d'adaptation auquel on a pu associer par exemple une personnalité, américaine là encore, comme Steve Jobs. David Bowie n'a pas toujours été précurseur, loin de là, mais c'est sans doute lui qui a poussé le plus loin l'hybridation entre une certaine sensibilité européenne et ce goût de la modernité et de l'exploration plus typiquement américain. Il s'est imposé en homme globalisé courant les studios à travers le monde, mêlant avec aise images et sons, monde réel et numérique, fantôme flottant au-dessus de la masse, orchestrant de main de maître sa disparition.

David Bowie, le meilleur des deux mondes? Très certainement. Il s'en vantait d'ailleurs en parlant de la conception des albums Young Americans et Earthling à Live! Magazine en 1997:

«Je voulais travailler en m'appuyant sur l'expérience de la scène soul de Philadelphie. La seule manière que je voyais d'y arriver était d'amener ce qu'il y a de plus profondément européen chez moi dans ce format intrinséquement afro-américain. Pour Earthling, c'était à peu près la même chose. Je voulais mêler des sensibilités européennes et américaines. Pour moi, c'est quelque chose de très excitant. C'est ce que je fais de mieux. Je suis un homme de synthèse.»

Boris Bastide
Boris Bastide (106 articles)
Éditeur à Slate.fr
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