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La lutte contre l'absentéisme justifie-t-elle la traque informatisée de l'école buissonnière?

Capture d'une vidéo de présentation de l'appli New School

Capture d'une vidéo de présentation de l'appli New School

La liberté qu’on vante dans les poèmes appris à l’école paraît exotique quand on voit de quoi est constitué le quotidien scolaire, où les technologies numériques permettent de surveiller toujours davantage la vie des élèves.

Pardon par avance à tous les principaux de collège, CPE, proviseurs et adjoints, pardon à tous les surveillants et aux enseignants. Je vais ici défendre une pratique que vous combattez au quotidien: l'école buissonnière. Mais je m’adresse aussi aux adolescents que vous avez été, amis lecteurs. Vous avez déjà séché les cours? Avouez! C’était bien? Oui, non? Évidemment, c’est mal de faire l’école buissonnière et les élèves qui sèchent posent un vrai problème pour leur établissement: il faut avertir leur famille au plus vite, sinon, en cas d’accident la catastrophe se double d’un problème de responsabilité civile. Et puis, comme le résume un chef d’établissement que j’ai consulté pour l’occasion: «L’école buissonnière, c’est illégal.»

L’école s’est donc équipée et s’équipe de dispositifs permettant de lutter contre cela le plus efficacement possible. Tous les enseignants du secondaire, élèves et parents connaissent Pronote. Leader sur le marché du logiciel scolaire, il équipe 6.200 établissements (la France compte 7.100 collèges et 4300 lycées). J’ai utilisé Pronote en tant qu’enseignante, il contient un nombre hallucinant d’informations sur les élèves: absences, retards, problèmes de disciplines. Les enseignants y notent également les devoirs à faire. Pronote repose sur l’idée qu’il faut faire circuler des informations sur les élèves pour améliorer leur suivi pédagogique et disciplinaire. Celui de chaque établissement est généralement accessible de n’importe quel ordinateur, au collège et à la maison ou au bureau avec les codes ad hoc. Il est parfois possible de le configurer pour envoyer des textos afin de signaler des absences.

Un mouchard à l'horizon

J’aurais détesté que Pronote existe quand j’étais au collège et au lycée. J’aurais eu l’impression insupportable d’être fliquée. Pas vous?

C’est peut-être parce que les gamins d’aujourd’hui sont habitués à cette possibilité permanente de contrôle et de traçage qu’une lycéenne vient d’inventer un système de capteurs censé lutter contre l’absentéisme. Une idée qui a récemment bénéficié d’une belle publicité grâce à une interview sur BFM suivie de nombreux articles, citons en exemple celui du Figaro:

«Philippine Dolbeau a seulement 16 ans, est encore au lycée, mais a déjà inventé une application pour empêcher ses petits camarades de faire de l'école buissonnière. “New school” est le nom de cette invention, qui permettrait, selon sa conceptrice “d'assurer la sécurité des élèves et de lutter contre l'absentéisme”.»

Il s’agit d’un système de capsule qui se connecte au smartphone du professeur pour faire l’appel automatiquement

Le site Digischool précise:

«Récemment repéré par Apple, le projet de Philippine est aujourd’hui en très bonne voie de concrétisation. L’académie de Versailles a d’ailleurs proposé de tester l'outil dans trois classes.»

Il s’agit d’un système de capsule qui se connecte au smartphone du professeur pour faire l’appel automatiquement. J’appelle ça un mouchard. L’idée est de gagner du temps (on ne fait plus l’appel) et d’éviter les oublis.

Une fausse solution

 L’idée et les arguments avancés pour la promouvoir se démontent en quelques secondes:

- Que se passe-t-il si l’enseignant n’a pas son téléphone?

- La jeune Philippine prend l’exemple d’un enfant de 9 ans oublié dans un bus et avance que de nombreux enseignants ne font pas l’appel. C’est totalement hallucinant. Aucun enseignant n’a envie de perdre un gamin et une grande partie de leur activité en sortie consiste à compter et recompter les élèves. Par ailleurs, confier un mouchard à un enfant d’école élémentaire me paraît hasardeux (à moins de lui implanter sous la peau, le mouchard sera perdu avant l’élève).

- Il n’a jamais fallu dix minutes pour faire l’appel, grâce à une technologie performante: la vue. L'enseignant peut en regardant sa classe, constater qui est absent ou en retard et ainsi le signaler à Pronote sur un ordinateur ou, sur son smartphone.

- Un mouchard est quelque chose qui peut être aisément confié à un camarade, faites confiance aux collégiens pour avoir cette bonne idée. Cela pourrait corser sérieusement le sujet.

Enfin, pourquoi investir dans un matériel coûteux qui n’est pas plus performant que ce qui existe déjà? Et qui par ailleurs est déjà couteux (Pronote est édité par une entreprise privée Index éducation et coûte entre 1.659 et 2.634 euros suivant de la taille de l'établissement).

L'école buissonnière est à l'origine de certains des plus beaux moments de mon adolescence

Enfin, Pronote/Newschool ou pas, des adolescents continuent et continueront de sécher et ce n’est pas grave la plupart du temps. Et dans les cas où ça le serait, ce sont des êtres humains qui règleront ces problèmes, pas des applis.

Trop de contraintes tue la contrainte

Rappelez-vous votre adolescence. Qu’avez-vous ressenti quand vous séchiez? C’était bien, non? Je vous livre ce témoignage d’une amie, recueilli sur Facebook:

«L'école buissonnière est à l'origine de certains des plus beaux moments de mon adolescence. C'est de la complicité avec les copains des fous rires, de l'inventivité, des aventures et une manière de mettre un pied dans le monde adulte en s'émancipant. Cette gamine me fait pitié presque autant que ceux qui vont subir son invention digne de la Stasi.»

Tout y est! Je dois l’avouer, moi aussi j’ai aimé l’école buissonnière. Au début du collège en faisant semblant d’être malade… pour passer une bonne journée au chaud devant la télé. Plus tard, il y a eu une virée à Paris en RER (dont je me souviens mieux que de n’importe quelle journée de cours), des heures au café de la poste et le vert paradis d’un parc. Regarder les nuages allongée dans l’herbe un mardi matin de juin alors qu’on devrait être en cours d’allemand est aussi une certaine idée du bonheur, bonheur de goûter le sel de la transgression et le sirop de la rue, revendiquer son droit à la paresse. D’ailleurs, l’expression école buissonnière ne relève-t-elle pas du génie de la langue française et de son usage? La formule raconte en deux mots combien sécher est une expérience riche d’enseignements. À mon époque, l’établissement n’appelait pas les parents pour une ou deux heures de cours et on pouvait se bricoler des mots d’excuses bidons entre nous. C’était mal, mais c’était bien.

Je mets au défi n’importe quel adulte de passer une semaine dans la peau d’un élève: son emploi du temps est extraordinairement contraint

Je n’encourage aucun élève à ne pas aller en cours. Mais cela traverse la tête de la plupart d’entre eux, et cela ne fait d’eux des décrocheurs. Il faut aussi reconnaître que le collège, puis le lycée, sont les endroits du monde où on fait le moins ce qu’on veut. Qui aurait envie de revivre dans un tel univers de contraintes? Je mets au défi n’importe quel adulte de passer une semaine dans la peau d’un élève: son emploi du temps et les heures de cours qui se succèdent sont extraordinairement contraints. L’ennui est sûrement l’expérience scolaire la mieux partagé et il est compréhensible qu’on cherche à y échapper en grandissant.

Des enfants «1984-isés»

Mais surtout l’effrayant New School est une forme de prolongement logique d’un monde dans lequel tous nos mouvements sont enregistrés: Navigo, carte vitale, badge professionnel, et bien sûr le smartphone, la plupart d’entre nous vivent avec un mouchard dans leur poche. Des individus sont prêts à faire circuler des données sur leur santé en utilisant des objets connectés comme des podomètres ou ce stupide test de grossesse.

C’est peut-être ce qui explique que l’état d’urgence et la limitation des libertés publiques qu’il implique ne soulèvent pas de larges contestations. 1984, Blade Runner, Minority Report… J’ai peut-être trop lu et vu des fictions d’anticipation, mais demandons-nous aujourd’hui quelle société on produit avec des générations d’élèves si étroitement surveillées? Des gamins qui inventent des systèmes de mouchards et que la presse applaudit parce qu’ils vont s’enrichir et qu’Apple s’y intéresse? Des êtres qui ne peuvent plus faire un pas de côté sans que 150 personnes ne soient prévenues? Des gamins qui pensent que la surveillance n’est pas un problème tant qu’on n’a rien à se reprocher et surtout qu’elle nous protège.

Milad Doueihi, historien des internets, me confiait quelle était sa conviction profonde sur le sujet:

«Il faut abandonner l’idée qu’il y aurait une négociation délibérative entre avantages (sécurité) et inconvénients (surveillance), c’est un piège absolu.»

Ne faudrait-il pas apprendre plutôt cela dans les écoles de France?

Un produit de l'Éducation nationale

Aucun logiciel, aucune appli, aucune balise n’empêchera un élève de décrocher et oui, c’est mal de sécher les cours pour aller s’amuser. Mais… à qui la faute? Quand on connaît le fonctionnement du collège du lycée, on ne peut que constater que lorsque l’été arrive, l’inactivité des élèves est une production signée Éducation nationale. Les examens de fin d’année impliquent d’arrêter les cours en juin dans de nombreux lycées et collèges… les élèves sont livrés à eux-mêmes. Des établissement programment les conseils de classe trop tôt en juin et se vident ainsi tout naturellement d’élèves qui ont essentiellement intégré à l'école l’idée qu’ils travaillaient dans le perspective de notes. Tout le monde sait que cette période est trop longue et difficile à gérer pour les professeurs et ensuite pour les parents parce que les élèves sont désœuvrés. Par ailleurs, les vacances d’été sont particulièrement longues dans notre pays. Bref, avant d’acheter des appli bidons, il faudrait peut-être réorganiser le calendrier scolaire.

Je le redis, sécher les cours est fortement déconseillé, et quand cela cesse d’être exceptionnel, c’est parfois problématique. Mais la nostalgie de l’école buissonnière nous remémore toute l’excitation, la joie et la volupté que procure le sentiment de liberté. Cette liberté chérie qui ne se connaît pas qu’à travers les hymnes et les poèmes appris à l’école, fussent-ils les plus beaux, mais s’expérimente aussi grâce au rêve ou à la réalité de quelques moment volés au contrôle des adultes. Elle apprend modestement la valeur de l’autonomie et donne envie de grandir.

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