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La République est un policier Front national

AFP PHOTO / THOMAS SAMSON

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D'après un récent sondage du Cevipof, 7 policiers sur 10 ont voté Front national aux dernières élections régionales. Faut-il crier au loup? Et si oui, auquel?

Citoyen, entre dans un commissariat pour une démarche banale et regarde autour de toi? Ils sont affairés, sérieux, en attente, un peu gouailleurs ou tendus parfois. Combien de policiers autour de toi? Cinq? Huit? Disons dix. Regarde-les bien, le fonctionnaire qui prend ta plainte, la policière à côté qui remplit un dossier, ces deux jeunes qui partent en patrouille, cow-boys gentils, regarde cette maison de la République, il y a peut-être au mur le portrait d’un flic mort pour toi… Sur les dix policiers, sept ont voté Front national aux régionales. Ça va, citoyen?

On parle ici d’une étude qui aurait dû être opposée systématiquement aux politiques et singulièrement au pouvoir, à la place du questionnement en ritournelle sur les dissidences de Taubira, mais dont les vertiges sont mis sous le boisseau. Publiée avant les fêtes, elle est restée inaperçue jusqu’à la semaine dernière. Elle émane du Cevipof, le Centre d’étude de la vie politique française, une institution sans conteste quand il s’agit d’ausculter ce pays, qui est allé interroger 25.000 français avant les élections régionales, sur leurs intentions de vote (trente fois plus qu’un sondage moyen dont les media font leur bruit). Est apparu que les fonctionnaires, jusque-là résistants au lepenisme, étaient gagnés par la tentation de Marine. Et que les fonctionnaires d’autorité, eux déjà bien embarqués dans le lepenisme, avaient basculé majoritairement: 51,5% des policiers et des militaires annonçaient un vote d’extrême droite, contre 30% avant la présidentielle.

Police, Front national, République

Un sur deux, c’est déjà bien. Mais ce n’est rien encore. Si l’on interroge le Cevipof pour plus de détails, on a ceci. Les policiers votent plus FN que les militaires: oubliez les clichés sur l’armée tissée de badernes fascisées, les flics au contact de la brutalité du pays les dépassent en marinisme. Et aussi cela: les retraités votent moins FN que les gens en activité: c’est maintenant que cela se passe, pas dans les nostalgies. Bref. En chiffres brut, ils sont 7 policiers en activité sur 10 à annoncer au Cevipof, à la fin novembre, que le Front est désormais leur choix.

Passons ici les raisons, et regardons le tremblement politique, jusqu’ici soigneusement évité, et poussons les logiques.

Syllogisme 1. Les policiers défendent la République. Les policiers votent Front national. Donc le Front national, c’est la République.

Syllogisme 2. Le Front national n’est pas républicain. Les policiers votent Front national. Donc la police n’est plus républicaine.

Avant même de parler des frontistes, l’irréalité du socialisme de pouvoir apparaît pour ce qu’elle est: une sincérité confinant à l’imposture poignante

Syllogisme 3. Manuel Valls combat le Front national. Les policiers votent Front national. Donc Manuel Valls combat les policiers.

Syllogisme 4. Manuel Valls défend les policiers. Les policiers votent Front national. Donc Manuel Valls défend le Front national.

Syllogisme 5. Manuel Valls combat le Front national. Les policiers votent Front national. Manuel Valls défend les policiers. Donc Manuel Valls combat Manuel Valls.

L'obsession de l'identité

Le charme du syllogisme tient à son absurdité révélatrice. Manuel Valls (on aurait pu écrire Hollande ou Cazeneuve, mais le Premier ministre incarne mieux une ligne politique dans le flou du pays) ne se combat pas, ni ne combat les policiers, ni ne défend le Front national, évidemment! Mais ses contradictions éclatent, quand les sujets de son admiration, répétée à l’envi, choisissent l’objet de sa détestation, sans cesse réitérée. Valls parle, mais ses paroles sont sans influence sur une France exaspérée. Avant même de parler des frontistes, l’irréalité du socialisme de pouvoir apparaît pour ce qu’elle est: une sincérité confinant à l’imposture poignante. Maintenant, détaillons.

Syllogisme 5? Si Valls est pour Valls, la gauche combat bien la gauche, et ses valeurs sont sa perte ou son remords, en ce temps de déchéance et d’anathêmes. Et (syllogisme 4) dans les thématiques qui dominent, sur le besoin d’ordre et d’autorité et de mode de vie à défendre, il n’y a rien qui s’oppose à la lecture du monde du FN. La politique n’est plus un débat sur les mesures à prendre et la raison objective, mais une proclamation d’identités. L’objet du bruit dominant est ce «qui sommes-nous» lancinant, le «qui suis-je» obsédant, qui définit une norme et des exclusions. Entre le «je suis charlie, je suis laïque» de la gauche, le «je suis chrétien de racines et républicain d’autorité» du sarkozysme, le «je suis gaulois et je suis chez moi» des identitaires, les différences comptent moins que la démarche. Si les réponses peuvent différer, le questionnement est le même, de la gauche à l’extrême droite. Dis-moi comment nous débattons, et regarde qui prospère.

Flics «fascistes assassins»?

Quant à la gauche qui maltraiterait la police (syllogisme 3), sourions donc. Encensées, vantées, applaudies, protégées de tout questionnement sur leur efficacité comme de toute critique politique, les «forces d’ordre et de sécurité» sont les catégories caressées de la parole officielle. Sauf que dans le vrai monde, ce sont elles qui se coltinent sur le terrain la basse œuvre et la méchanceté des temps, et ce sont les socialistes, aujourd’hui, qui les envoient au combat –militaires au Mali ou devant les synagogues, policiers et gendarmes dans les zones de non-droit ou à Sivens ou Notre-Dame-des-Landes… Il y a soixante ans, un pouvoir de gauche avait envoyé l’armée mater l’Algérie révoltée. Nos militaires, venus de la guerre contre le nazisme, s’étaient retrouvés parfois tortionnaires, toujours écoeurés, finalement putschistes pour certains, et fascisés –mot simpliste– pour avoir été blousés. La comparaison vous heurte? Laissez-là reposer, quelques minutes, quelques mois, et attendons.

La police défend les inclus et l’ordre gentil, du Bataclan, des vélib et des barrages à Sivens. Elle est brutale envers ceux qui brutalisent l’ordre social, progressiste et républicain

Plus immédiates sont nos premières hypothèses. La police ne serait plus républicaine? L’idée fera frémir chez les derniers révoltés du pays, qui scandent le «flics fascistes assassins» du siècle dernier, voient dans les bavures la nature même de la police, dans leur impunité la preuve du pouvoir, et dans le procès d’un flic qui avait tiré dans le dos d’un voyou en fuite, évidemment sous-traité par les media dominants, le moment de vérité.

Bobos et matraques

Erreur de perspective. C’est de la République qu’il faut parler ici. La République et ce qu’elle fait, demande, obtient, de ceux qui la servent. La République, dont les ennemis sont exactement ceux que le Front national désigne dans ses brutalités. La République du quotidien, au-delà des ses amabilités verbales, est une créature simple. On perquisitionne les islamistes et les associaux, on embastille les casseurs, on voue aux gémonies ceux dont les pratiques ou les convictions (salafiste sociétal, écolo anarchiste, intégriste anti-mariage gay) s’opposent au bien dominant. Le parfum musulman mis de côté, il n’y a rien qui diffère des années Marcellin, dans les années 1970, quand l’ordre social justifiait la violence de l’État. Sauf une chose. À l’époque, le socialiste moyen, soixante-huitard récalcitrant, pouvait être du mauvais côté des matraques. Aujourd’hui, on le protège.

Soyons clair. Il n’y a rien d’inquiétant pour le citoyen ordinaire à croiser des policiers, et strictement rien à craindre ni à objecter y compris pour l’homme de gauche progressiste… La police défend les inclus et l’ordre gentil, du Bataclan, des vélib et des barrages à Sivens. Elle n’est brutale que dans les quartiers de racaille, dans les manifs de violents culs-bénits ou d’impéninents zadistes. Elle est brutale envers ceux qui brutalisent l’ordre social, progressiste et républicain. Désormais (en a-t-il honte?) le bobo de gauche campe du même côté que le frontiste: dans le camp de l’accepté et du protégé, du possible. Ce n’est que dans le verbe que l’extrême droite est persécutée. Face aux bleus, l’homme du FN est un bourgeois comme les autres, ni salafiste, ni djihadiste, ni black bloc, ni skinhead désuet. 

Et si le plafond se brise?

C’est ainsi. Devenus frontistes, les policiers n’en sont pas moins aimables, et n’ont pas tant changé. Ils ne nous ont pas quitté. Qui cesse de les aimer? Qui dira sérieusement qu’il faut se méfier d’eux, oublier Ahmed Merabet ou Franck Brinsolaro, si leurs collègues votent mal? Personne, et surtout pas nos gouvernants. Il n’y aura pas d’épuration de la police –on n’épure pas les évidences. L’ordre est maître de l’heure, la peur domine, l’antifascisme parle du sexe des anges. À Cologne, des jeunes immigrés en frustration sexuelle terrorisent et brutalisent des jeunes femmes le jour de la Saint-Sylvestre: allez, après ça, expliquer que seule Marion Maréchal-Le Pen serait mauvaise pour les femmes, au prétexte qu’elle attaque le planning familial. Voilà le paysage.

Ces policiers qui votent Front national sont ceux que le peuple applaudit après les attentats, et tout ce qui reste quand l’État est branlant. Ils trouvent, dit-on, que les apocalypses de l’extrême droite correspondent mieux au réel que les fraternités verbales de ceux qui nous gouvernent. Ils ont envie de fermeté, comme un prof voudrait de la discipline et (là encore, patientez) un jour –qui sait?– on verra les enseignants dépasser le stade de la réaction pédagogiste pour demander autre chose… En attendant, les gardiens de la République regardent vers Marine. Si demain l’extrême droite brise son plafond de verre, sa Présidente trouvera des policiers, des gendarmes, des militairres soulagés et fidèles. Elle n’aura même pas besoin de les changer, ni même de durcir leurs consignes. Ils sont déjà les gardiens de notre ordre. Ils sont la République, ceux qui la protègent et en sont la preuve. Le FN est républicain, et on devra admettre que ceci, «républicain», n’est qu’un mot.

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