Monde

Sénégal: un régime qui prend l'eau

Pierre Malet, mis à jour le 06.10.2009 à 17 h 55

Wade pense à se représenter en 2012, éventuellement face à son fils

Jusqu'où ira le Président sénégalais ? Abdoulaye Wade n'en finit plus d'étonner ses compatriotes. Mais s'il les a longtemps amusés, il commence à les inquiéter. Agé de 83 ans, Wade vient d'annoncer sa candidature à sa propre succession en 2012, alors qu'il est déjà au pouvoir depuis près de dix ans. «Je suis candidat en 2012, Inch'Allah. Si Dieu me laisse longue vie, me laisse mon cerveau et ma santé, je serai candidat» a-t-il déclaré le 17 septembre à un journaliste de La voix de l'Amérique.

Certes le Président Wade est réputé pour son endurance: il entreprend des «déplacements marathons» au cours desquels il fatigue les journalistes chargés de suivre l'événement. Connu pour ses capacités d'orateur hors pair, Wade a de plus en plus tendance à se perdre dans des digressions, dont ses interlocuteurs ne comprennent plus toujours le sens. En 2012, il sera âgé de 86 ans. Peut-être même davantage. «Beaucoup de Sénégalais pensent qu'il a au moins deux ou trois ans de plus. A l'époque de sa naissance, l'état civil était embryonnaire dans les campagnes», explique Moussa, un Dakarois qui trouve son président bien trop fatigué pour effectuer un nouveau mandat. Son annonce étonne d'autant plus qu'il avait jusqu'à présent tenté de mettre son fils, Karim, sur orbite, d'en faire son successeur. Mais il est vrai que Karim a été sévèrement battu lors des élections municipales de mars 2009. Il a échoué dans sa tentative de conquête de la mairie de Dakar.

Ne doutant de rien, Abdoulaye Wade imagine même d'affronter son fils lors de la présidentielle. «Ce serait drôle d'ailleurs s'il se présentait contre moi et qu'on se retrouve au deuxième tour. Cela serait intéressant et inédit d'ailleurs. Il n'y a que des choses inédites qui se font au Sénégal». Cette vue de l'esprit aurait sans doute amusé les Sénégalais en d'autres temps. Mais ils ont perdu le sens de l'humour au cours des derniers mois.  «Il y a deux semaines, le pays était au bord de l'insurrection avec des émeutes dans les quartiers populaires où des centaines de jeunes étaient descendus dans les rues pour affronter les forces de l'ordre. Ils protestaient contre les coupures d'électricité et les inondations qui avaient fini par mettre les populations au bord de la crise de nerf» explique l'éditorialiste Barka Ba.

Les banlieues de Dakar sont victimes de terribles inondations. La colère populaire est d'autant plus grande que certains quartiers sont inondés depuis...2005. Les autorités locales prennent tout leur temps pour pomper l'eau. Parfois faute de moyens. Souvent du fait de détournements de fonds.

La révolte gronde d'autant plus que le régime a dépensé des sommes considérables pour embellir les quartiers résidentiels. En bord de mer, sur la Corniche, là où vivent les nouveaux riches du régime, des routes, des ponts et un tunnel parfaitement bitumés servent de terrain de jeu aux derniers modèles de Porsche ou de BMW. Pendant ce temps-là, les charrettes tirées par des chevaux étiques et les 4L déglinguées «pataugent» dans les eaux stagnantes de Pikine, banlieue de la capitale sénégalaise.

En attendant la mort de Wade

«Le régime engloutit des milliards de francs CFA dans la construction d'une statue de la renaissance africaine alors que nous n'avons pas l'électricité. Souvent nous restons deux jours sans courant. La moitié des habitants de Dakar ont du mal à faire plus d'un repas par jour. Et, en plus, nous avons les pieds dans l'eau.» s'emporte Omar, un habitant des banlieues. A la question qu'attendez-vous du président Wade? Une étudiante répond calmement: «Nous les jeunes, on attend juste qu'il meurt.»

Une hostilité d'autant plus étonnante que Wade avait été élu en 2000 par la jeunesse des quartiers populaires, à qui il avait promis des emplois en masse. Les Sénégalais aiment à répéter cette plaisanterie: en 2000, lors d'un meeting précédant son élection, Wade demande à tous les jeunes qui n'ont pas d'emploi de lever la main. Ils la lèvent tous. Il refait le même exercice quelques années après son arrivée au pouvoir. Tous les jeunes relèvent la main. Sauf deux d'entre eux. Son fils et sa fille.

«Beaucoup de Sénégalais accusent la famille Wade d'avoir fait main basse sur les richesses du pays. Si Wade ne veut pas quitter le pouvoir, c'est parce qu'il a peur de la prison. Pas tellement pour lui, il est trop vieux pour ça. Mais pour les membres de sa famille», affirme un directeur de journal dakarois.

Pour sa part, l'hebdomadaire Clarté estime que «la déclaration précoce de candidature ressemble fort à un écran de fumé destiné à faire relâcher la pression médiatique sur un régime à bout de souffle».

Il est vrai qu'elle intervient au moment où la publication d'un pamphlet fait grand bruit au Sénégal : le journaliste Abdou Latif Coulibaly accuse le régime de malversations financières. Il place notamment sur la sellette le fils du président.

Quoi qu'il en soit, le débat politique gagne en violence. Dans Le Quotidien, l'un des titres les plus influents de Dakar, un article intitulé «Le petit «toubab (blanc en wolof) au cœur de la République». L'auteur de la contribution s'en prend au fils du Président, le «toubab» qui est en fait... métis. Il sous entend aussi que des Pulaar (des Peuls) exercent une grande influence dans l'entourage présidentiel. Cet article est révélateur de dérive possible dans les mois à venir.

Longtemps le Sénégal est apparu comme relativement épargné  par certaines formes de racisme ou d'ethnicisme. Mais la montée de l'exaspération populaire ouvre la voie à toutes les violences verbales et peut-être physiques. D'autant que l'opposition suspecte le régime d'être tenté par le «modèle gabonais». L'entourage présidentiel travaille, selon la presse, sur un projet de réforme de la loi électorale. Une présidentielle à un tour comme au Gabon. Pays où Ali Bongo a récemment succédé à son père lors d'un scrutin aux résultats très contestés.

Comme le Sénégal compte plus d'une centaine de partis politiques, l'opposition aurait bien du mal à faire triompher son candidat avec ce type de scrutin. D'autant que la principale force d'opposition, le parti socialiste au pouvoir pendant quarante ans (de 1960 à 2000) n'a pas encore retrouvé un réel crédit, notamment auprès des plus jeunes. Cette jeunesse qui regarde avec de moins en moins d'indulgence les gesticulations de «Gorgui» (le vieux en Wolof). « A chaque fois que je le vois à la télévision, explique un étudiant, je me dis «Gorgui, il ne pense pas vraiment à nous, les gens qui ont les pieds dans l'eau. Il doit se dire: Après moi, le déluge».

Pierre Malet

Image de une: A Thiaroye, près de dakar. La ville est inondée d'eau et infestée de rats et de bestioles. Septembre 2008. Reuters/Normand Blouin

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