«Gaz de France» et «Je suis le peuple», brillants politiques

À l'heure où le cinéma politique est souvent réduit au rôle de simple artifice, deux films cette semaine questionnent avec intelligence notre rapport à la cité.

Dans la terrible avalanche de nouveautés qui s’abat sur les grands écrans ce 13 janvier (24 titres, une folie!), il n’est pas sûr que ces deux films parviendront à beaucoup attirer l’attention. Pourtant, l’un et l’autre réussis, ils ont aussi la vertu de dessiner à eux deux quelque chose comme l’abscisse et l’ordonnée d’un genre cinématographique en bien mauvais état, le film politique. Par des moyens de cinéma tout à fait différents sinon opposés, chacun d’entre eux prend en charge quelque chose de ce que peut le cinéma vis-à-vis d’un état contemporain de la cité et du collectif, état calamiteux comme on aura pu le constater par ailleurs.

Un de ces films est un documentaire tourné en Égypte, l’autre une comédie très française. Je suis le peuple accompagne un paysan d’un village au sud de Louxor, Farraj, durant les mois qui suivent la révolution égyptienne de février 2011. À 700km de la Place Tahrir, la révolution, ça se passe à la télé. Et les paysans comme Faraj, la télé, ils la regardent chaque jour. Sans aucun penchant pour les bouleversements politiques et une transformation de son mode de vie, légitimiste et bon musulman, boulimique de télé, Faraj est pourtant un citoyen, un homme qui réfléchit et discute, quelqu’un qui, sans doute aussi du fait de la présence de la réalisatrice, peut et finalement apprécie de se poser des questions.


Questionner les clichés

Française née au Liban et élevée au Caire, parfaitement arabophone et spécialiste de la culture arabe, Anna Roussillon se révèle, derrière la caméra, un agent stimulant d’excellent qualité, par sa manière d’écouter et de regarder autant que par ce qu’elle est en mesure de dire. Dans cette situation étrange d’une forme d’intimité entre la documentariste européenne et le paysan égyptien (et aussi sa famille et ses voisins), ce sont tous les clichés qui sont mis en situation de trouble, d’interrogation.

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Ce triple écart, entre Anna et Faraj, entre le village et la capitale, entre la vie et les images et les sons de la télé, ouvre un immense espace d’interrogation sur ce que désignent des mots comme «Révolution» ou «Peuple». À bas bruit, ce film produit en effet de la politique, au sens où il ouvre pour chacun, personnes filmées (Faraj n’est pas seul même s’il est au cœur du dispositif), personnes qui filment, spectateurs, et même indirectement agents politiques et médiatiques (les dirigeants, les activistes, les producteurs de programmes d’information et de distractions) un espace qui n’est pas déjà attribué et formaté, en même temps qu’il rend perceptible les pesanteurs auxquelles chacun (nous autres spectateurs inclus) est soumis: c’est-à-dire, simplement, les conditions d’existence des ces différents acteurs.

Interroger l'imaginaire politique

Pas grand chose en commun, à première vue, avec Gaz de France, deuxième long métrage de Benoît Forgeard. Dans un futur proche, un chanteur de variété appelé Bird s’est fait élire président de la République, fonction pour laquelle il manifeste une telle incompétence, ou un tel manque d’appétence, que sa popularité s’effondre, la révolte gronde, et son mentor-spin doctor (joué par l’excellent Olivier Rabourdin) est obligé d’inventer une réunion de la dernière chance avec un panel de conseillers farfelus. Les arcanes du storytelling supposé salvateur sont alors explorés en même temps que les sous-sols bunkérisés d’un Palais de l’Élysée aussi décalé que l’ensemble de la situation.


Situation de mascarade à propos de réalités politiciennes très actuelles, le film semble d’abord viser une sorte de «Guignols» incarnés, un spectacle de chansonniers post-modernes. Fort heureusement, Forgeard et ses acolytes jouent sur plusieurs registres, dévient leur propre dispositif, son registre comique aussi bien que sa seule dérision envers les hommes et les femmes de pouvoir, politiciens, chargés de communication et experts de tous poils.

Autour du président semi-comateux campé par Philippe Katerine, l’enchaînement des situations, et la tonalité générale ne cesse d’être remis en jeu, au lieu de se contenter d’enfoncer le clou de la farce. Gaz de France se révèle moins charge convenue contre les ridicules et les malfaisances du pouvoir et de ceux qui l’incarnent, qu’insidieuse interrogation sur le rôle de la fiction, des imaginaires en politique –avec moins de naïveté que la bien-pensance qui revendique «le réel» contre les récits ou les idéologies, partition myope qui ouvre la porte à d’infinies manipulations et catastrophes, il suffit de regarder les infos à la télé pour s’en convaincre. 

Copyright Shellac

Nous voici bien loin d’un documentaire mobilisant les ressources propres à cette approche, dans un monde totalement artificiel de clowns blêmes et d’augustes crétins évoluant devant des décors de synthèse numérique, monde où le comique se réarme en changeant de nature. Et pourtant ici aussi se creusent des écarts qui à nouveau ouvrent au spectateur une place, et la possibilité de s’interroger.

Le social, sujet gadget

L’existence simultanée de ces deux films offre un contrepoint bienvenu à l’indigence du cinéma politique, en tout cas français. Si les «phénomènes de société» ont conquis une place nouvelle sur les grands écrans, ce dont il n’y a d’ailleurs pas forcément lieu de se plaindre, le malentendu s’est développé que c’est là ce qui relevait du cinéma politique –ainsi par exemple avec La Loi du marché et La Tête haute, dont la sélection à Cannes avait avivé l’importance. Mais les films sociaux, et volontiers sur décors de misère contemporaine, ne font pas de politique, ils auraient plutôt tendance à l’anesthésier –fut-ce sous l’effet de sentiments compassionnels qui n’ont rien de dégoutants. C’est parce qu’il échappait entièrement à ce processus que Fatima, le beau film de Philippe Faucon, était lui un des rares films politiques français de l’an 2015 (avec Journal d’une femme de chambre de Benoît Jacquot).


Autre variante du déni du politique, les gadgétisations, sous couvert de film de genre, de situations en crise, au premier rang desquelles les banlieues, avec Dheepan désormais en référence, ou la montée de l’islamisme radical –dont le très racoleur Made in France tentait de faire ses choux gras avant qu’une actualité tragique ne le contraigne à aller se réfugier sur les sites d’e-cinema. Mais aussi, autre forme de jonglage avec des signes issus de l’actualité récente (Tarnac), Le Grand Jeu, pourtant largement salué comme «grand retour du cinéma politique en France», et qui lui non plus n’ouvre pas la moindre compréhension du monde dans lequel nous vivons, ni aucun capacité d’y construire, individuellement et collectivement, une évolution. Exactement ce à quoi tendent avec ses moyens et son langage Je suis le peuple et Gaz de France.

Post-scriptum: la question est ici abordée uniquement dans le cas français, mais elle se pose aussi ailleurs. D’où la légitimité accrue du très très beau, très très long (9 heures) et très très politique Death in the Land of the Encantos du réalisateur philippin Lav Diaz, où se croisent et se recroisent en un tissage miroitant documentaire et fiction, catastrophe naturelle et comédie, érotisme et dictature. 

 
 

Je suis le peuple

d’Anna Roussillon. Durée : 1h51. Sortie le 13 janvier.

LES SÉANCES

Gaz de France

de Benoit Forgeard, avec Olivier Rabourdin, Philippe Katerine, Alka Balbir, Philippe Laudenbach, Benoit Forgeard. Durée : 1h25. Sortie le 13 janvier.u

Les séances

 

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