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«Offense aux croyants» et «excuse sociologique»: la dictature de l'émotion mine le débat public

Gaël Brustier, mis à jour le 13.01.2016 à 3 h 58

Deux livres sortis en ce mois de janvier, signés Anastasia Colosimo et Bernard Lahire, nous éclairent sur les enjeux de l’après-Charlie et nous permettent de sortir de la confusion.

3D Bright Idea / StockMonkeys.com via Flickr CC License by.

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La dernière une de Charlie Hebdo, celle commémorant l’attentat du 7 janvier 2015, a évidemment suscité un débat sur «l’offense faite aux croyants», comme si l’existence des dessins de Riss ou de ses camarades pouvait entamer la spiritualité ou la croyance de quiconque. Quant aux différents travaux en sciences sociales sur les attentats et leurs auteurs, sur le mouvement djihadiste et son adaptation au contexte français, ils sont parfois pointés du doigt comme étant porteur d’une «excuse sociologique». Philippe Val s’en prit ainsi, au cours de l’année passée, au «sociologisme» tandis que le Premier ministre Manuel Valls déclarait encore en fin de semaine dernière qu'«expliquer, c'est déjà vouloir un peu excuser». Heureusement, quelques livres nous donnent à comprendre et à penser, nous aident à sortir de ces confusions.

Des livres parus après le 11 janvier et utiles au débat public, il y en a eu. Paru assez tôt après les marches citoyennes qui avaient rassemblé environ 4 millions de personnes, le livre de Jérôme Fourquet et Alain Mergier, Le catalyseur, avait permis d’y voir plus clair et de comprendre l’ampleur des dynamiques idéologiques à l’œuvre dans notre société après les attaques des 7, 8 et 9 janvier 2015. Loin d’être démenties, les analyses du livre se sont trouvées confirmées par les scrutins départementaux et régionaux de l’année 2015. Pointons aussi Terreur dans l’Hexagone (Gallimard), livre remarquable conjuguant le travail de Gilles Kepel à celui du politiste Antoine Jardin. Aujourd'hui, deux autres ouvrages, ceux d'Anastasia Colosimo (Les bûchers de la liberté, Stock) et de Bernard Lahire (Pour la sociologie. Et en finir avec une prétendue «culture de l’excuse», La Découverte), s'emploient à invalider ces deux idées récurrentes, celle selon laquelle une couverture de Charlie Hebdo pourrait «offenser les croyants» et celle qui met en accusation le «sociologisme» et la «culture de l’excuse». Et, partant de là, rendent service au débat public.

Vive la liberté d’expression!

Le 11 janvier 2015, d’immenses cortèges empruntaient les grands axes des principales villes françaises pour défendre la liberté d’expression. Pourtant, cette dernière est beaucoup moins évidente que les élans post-Charlie ne le laissent penser. D’abord, parce que la France vit dans un contexte mondial de résurgence du «blasphème» comme instrument politique, spectaculaire depuis une trentaine d’années. Ensuite, parce qu’en France même, un imposant arsenal juridique tend à encadre la liberté d’expression et fournit quelques outils aux entrepreneurs d’actions en justice pour «blasphème».

Anastasia Colosimo livre une puissante réflexion sur ce que signifie le blasphème au XXIe siècle et sur l’état de la liberté d’expression. Son analyse permet de resituer l’attaque contre Charlie Hebdo, dont les caricatures prenant pour thème la religion représentaient «7% de l’activité satirique» depuis 2005, une infirme partie concernant l’islam (ce qui invalide l’idée d’un prétendu «racisme» ou d’une «islamophobie» du journal), dans un contexte beaucoup plus vaste, comprenant le basculement idéologique de l’Europe du Nord et le bouillonnement du «chaudron pakistanais». Le «délit de blasphème» (forme de «mal parler», forme de refus de partage de ce qui fait la croyance commune de la communauté) y pousse à la température de fusion une forme de rétractation identitaire qui sert d’abord d’outil de légitimation politique à des pouvoirs souvent faibles –on remarquera d’ailleurs l’activisme de certains pouvoirs du monde arabo-musulman, tombés depuis ou en grande difficulté.

Alors que c’est un journal danois qui avait publié les fameuses caricatures reproduites par Charlie Hebdo, c’est une France plongée dans des interdépendances de plus en plus fortes avec d’autres parties du monde qui devient la caisse de résonance de phénomènes largement extérieurs, à l’origine, à notre société mais qui se déploient en son sein selon des conditions qui lui sont propres, avec les conséquences dramatiques que nous connaissons. On ne comprend pas, outre de nombreux autres facteurs, l’attentat du 7 janvier si l’on ne prend pas en compte ces phénomènes. Dans un monde médiatiquement mondialisé, de par la situation de la France, l’acte courageux de Charlie Hebdo est devenu l’objet de stratégies politiques à vocation mondiale, dont al-Qaida n’était d’ailleurs qu’un des acteurs (légitimé par le trouble jeu d’acteurs étatiques). Les usages du «délit de blasphème» ont des fonctions différentes: ils répondent à une volonté d’unifier les sociétés du Sud et d'agiter, sur le plan géopolitique, quelques ressources contre le Nord, comme l'avait prouvé la fatwa de l’ayatollah Khomeiny contre Salman Rushdie.

Avec pour conviction que «sous les barricades d’hier couvent les bûchers de demain», Anastasia Colosimo pointe le danger d’une judiciarisation de l’atteinte aux sentiments par la parole, qui plonge nos sociétés dans une spirale dont on ne voit comment elle ne pourrait attenter aux libertés individuelles. La loi Pleven, qui «protège des personnes en raison de leur "appartenance" à une religion», permet aujourd’hui à des associations religieuses d’intenter des procès en blasphème sous couvert «d’offense aux croyants».

Le glissement opéré de la protection des individus à la protection de supposées «communautés» est l’un des risques encourus par notre société. La judiciarisation de la parole révèle une absence de distance par rapport aux sentiments, absence de distance qui rompt le processus de pacification nécessaire à l’humanité (ce que, pour faire simple et concis, Norbert Elias appelait le «processus de civilisation»). Cette réflexion pousse aussi à s’interroger sur la loi Cazeneuve permettant de condamner à la prison ferme les individus ayant fait «l’apologie d’actes de terrorisme», sans que l’on sache précisément où commence cette apologie (et où commence le terrorisme).

Au moment du retour du religieux, où sa confrontation avec la modernité est évidente, n’est-il pas temps de désarmer juridiquement toutes les «milices et patrouilles du propos impie»? Telle est la question utilement provocatrice qu’Anastasia Colosimo nous adresse afin que vive la liberté d’expression.

Vive les sciences sociales!

Autre ouvrage non moins important, celui de Bernard Lahire est autant un plaidoyer pour les sciences sociales qu’un réquisitoire implacable contre une forme d’anti-intellectualisme qui a envahi un espace public encore marqué par des phénomènes de «méconnaissance» et de «résistance» aux sciences sociales.

Les différents pouvoirs politiques, soucieux d’apparaître comme pleinement maîtres de la société, accusent fréquemment les sciences sociales de trouver des «excuses» aux délinquants ou criminels. Accusation récurrente et désormais classique. Il y a en effet une forme de constante dans cette dénonciation par les responsables politiques, qu’ils agissent ici en France ou bien aux Etats-Unis, où la croyance en l’absolu de la responsabilité individuelle ne saurait tolérer l’idée centrale des sciences sociales selon laquelle l’individu n’est pas isolé et ne constitue pas, au milieu du monde, «un petit centre autonome».

D’aucuns objectent à la méthode sociologique une vérité liée à l’idéologie, mais omettent de penser celle-ci comme une représentation du monde trouvant des moyens de diffusion et de développement différents selon les terrains. Selon les accusateurs des «sciences sociales», chaque terroriste aurait fait des choix qui lui sont propres et rien d’autre que ces choix ne saurait expliquer son cheminement. Ils laissent en suspens de nombreuses questions, pourtant fort utiles pour la lutte contre le terrorisme. Pourquoi ces terroristes font-ils ces choix? A quel moment? A quelles conditions? Quelle différence y-a-t-il entre le djihadiste qui vit au Nord-Mali et celui qui vit à Drancy? N’est-il pas important de saisir les différences et de les objectiver? Cette connaissance utile en soi (c’est le propre de la science) ne serait-elle pas de surcroît utile, sur un autre plan, pour juger ces actes?

Lorsque Norbert Elias s’intéressa, dans ses Studien über die Deutschen, à la montée du nazisme, aux conditions propres de son émergence et de son essor, à la rupture qu’il marqua dans le «processus de civilisation», il suscita des controverses (avec Zygmunt Bauman notamment) mais il ne vint à personne l’idée d’accuser Elias de trouver des «excuses sociologiques» aux nazis… Or, nous vivons une période de contestation au fond de l’utilité des sciences sociales…

La compréhension d’un fait social n’est pas l’excuse d’un délit ou d’un crime. Comprendre un crime, rappelle Bernard Lahire, n’est pas «l’excuser» mais en saisir les dynamiques liées au «contexte», aux «causes», aux «conditions de possibilités». Le scientifique n’étant pas un moraliste, cette recherche des faits sociaux n’implique pas de position normative. Il cherche à comprendre comment les choix individuels sont faits dans un univers de «contraintes multiples», dans des «contextes sociaux» différents.

La «culture de l’excuse» ressemble en cela à la «théorie du genre»: elle n’existe pas, sauf dans la tête de ses détracteurs, au discours desquels elle contribue à donner cohérence. Dans les deux cas, la confusion entre le domaine de la connaissance scientifique et le domaine normatif est totale. A chaque fois, cette dénonciation s’accompagne d’une absence de prise de distance par rapport au monde des émotions (Bernard Lahire invoque Norbert Elias, lequel mettait l’accent sur la nécessité de la prise de distance par rapport aux phénomènes sociaux et de «sortir du rapport émotionnel à la vérité»). Cette dénonciation de la «culture de l’excuse» a aussi une conséquence directe: la négation des rapports de domination. Lorsque cette vision du monde mettant l’accent sur les choix individuels se déploie, elle porte logiquement à la légitimation des vainqueurs de toutes sortes.

Ce plaidoyer pour les sciences sociales, dont Bernard Lahire considère qu’elles devraient être enseignées dès le plus jeune âge, revêt une importance majeure. Elles contribueraient à arracher le débat public à l’empire de l’émotion, à prolonger la construction du débat public et d’une citoyenneté éclairée par la raison.

Voici donc deux livres pour mettre en garde notre société contre l’emprise croissante de l’émotion sur le débat public et la vie sociale. Qu’il s’agisse du retour du «blasphème» ou du dénigrement du «sociologisme» et de l’intellectualisme, notre société est en proie à des menaces concrètes qu’il ne tient qu’à nous d’écarter.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (110 articles)
Chercheur en science politique
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