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La BD qui nous aide à mieux comprendre l'après-Charlie

Un an après, la marche du 11 janvier a-t-elle perdu tout son sens? Essai en BD, «L'Esprit du 11 janvier» donne une étonnante mais séduisante lecture mythique de l’événement. Et si, à force d’interprétations biscornues à base de zombies, on était passé à côté de l’essentiel?

L’Esprit du 11 janvier? La manifestation monstre de l’année dernière, avec ses 4 millions de participants en France (dont 2 sur Paris), a engendré tellement de commentaires et d’interprétations que ce titre, apposé sur la couverture d’une bande dessinée, peut d’abord provoquer un sentiment de rejet. Oui, un an plus tard, on peut avoir envie de prendre ses distances avec cet événement qui, à force de trituration et de récupération, a été dépossédé de son essence –en résumé des citoyens défilant pacifiquement quatre jours après des sanglants actes de terrorisme visant la liberté d’expression et ceux qui l’incarnent.

Sauf qu’à la vue des noms des auteurs, en tout cas pour les personnes familières avec leur bibliographie, les soupçons s’atténuent et la répulsion initiale laisse place à un sentiment intrigant. Depuis dix ans, l’écrivain scénariste Serge Lehman et le dessinateur Gess (alias Stéphane Girard) ont construit ensemble une œuvre de fiction d’une grande puissance avec La Brigade Chimérique (coécrite avec Fabrice Collin) ou L’œil de la Nuit. Ils ont puisé dans un héritage bêtement laissé de côté, celui de la science-fiction et de l’imaginaire français, très vivace au début du XXe siècle. 

«Une enquête mythologique»

La preuve qu’on n’attendait pas Lehman et Gess sur le terrain du 11-Janvier, c’est que, la dernière rencontre avec le premier des deux, c’était pour parler des super héros français«Une enquête mythologique», le sous-titre de leur album sur le 11 janvier, éclaircit en partie le chemin qu’ils vont emprunter. Serge Lehman explicite leur approche:

 «Dès le départ, j’ai eu le sentiment de vivre un événement complètement hors-norme qui excédait très largement la dimension policière, géopolitique ou même sociale des discours que l’on pouvait tenir dessus. Je trouvais que l’état d’esprit qui était le nôtre à ce moment-là avait quelque chose à voir avec la puissance des mythes. C’est cet angle-là qui est venu assez naturellement quand je suis me mis à écrire.»

Les six premières semaines de janvier, il les passe en effet dans un état second, à prendre des notes de manière compulsive, à lire la presse internationale. Du coup, il met en stand-by le travail de fiction en cours. «Tant que je ne m’étais pas débarrassé de ma vision, je ne pouvais rien faire autre, elle me hantait.» Comme beaucoup parmi nous, Parisiens ou non, l’écrivain a vécu janvier 2015 en mode effroi. Mais sa stupeur différait de la nôtre:

«Elle n’était pas seulement liée à la sidération ambiante, au fait incroyable que les gens de Charlie avaient été attaqués. Ce qui m’a le plus frappé, c’est la triple coïncidence. S’ils voulaient faire le plus de dégâts possibles, les frères Kouachi devaient choisir un mercredi, jour de réunion de rédaction à Charlie. Que ça tombe le jour de la sortie de Soumission d’Houellebecq, le jour où pour la première fois de son histoire Charlie fait sa une sur Houellebecq, le jour de l’anniversaire de Luz qui dessine cette une…c’ était tout bonnement incroyable. En tant qu’auteur de fiction, je n’aurais probablement pas osé l’inventer. Déjà, en 2001, la première grande polémique de Houellebecq sur l’islam à la sortie de Plateforme avait été suivie par les attentats du 11-Septembre. Là, la sortie de Soumission est suivie quasi en temps direct par un attentat islamiste! Ça a été pour moi une sorte de panique de la raison. Il y avait quelque chose à comprendre mais que je ne pouvais pas analyser de manière cartésienne. Il fallait trouver un autre régime mental et psychologique pour comprendre la signification de ces coïncidences.»  

Une fiente et «Charlie n'est pas mort»

Forcément, les plus cartésiens et les moins ouverts d’esprits seront tentés de réduire Lehman à un hurluberlu délirant, un auteur trop tourné vers l’imaginaire pour avoir les pieds sur terre. Hé oui, ça serait bien pratique de le ranger dans la catégorie des brillants illuminés. Alors que si on prend le temps d’accepter l’approche de cet auteur –cursus d’histoire des sciences à la Sorbonne, ancien prof de lycée et libraire, bibliographie SF et BD XXL, pas un guignol–, on comprend que sa vision est justement précieuse et recevable parce que son regard diffère du nôtre, parce qu’il prend une distance quasi spatio-temporelle avec l’objet de son enquête. «Bon, il y a des choses que tout le monde voit sauf moi. En revanche, il y en a d’autres qu’on est peu à voir parce qu’il faut être pénétré de fantastique pour sentir qu’un événement est étrange.»


Forcément, l’épisode de la chiure du pigeon tombée sur François Hollande, incident qui provoqua l’hilarité de Luz, n’a pas échappé à son regard acéré. Il a même renforcé ses convictions. 

«Si un événement comme celui-là était arrivé dans une cité antique il y a deux mille ans, il aurait donné naissance à une nouvelle religion! Dans l’empire romain, le métier des prêtres qu’on appelait les augures était de lire l’avenir dans le vol des oiseaux. Là, un oiseau donne le signal de départ de la marche en chiant sur l’épaule du président. On peut argumenter rationnellement comme l’a fait le mathématicien invité par “Le Petit Journal” selon lequel Il y avait 0,038% de chance que ça arrive. Ce qu’il faut, c’est chercher la signification.  Cette chiure a fait rire Luz, lui a sans doute ouvert la voie de la couverture du numéro dit des survivants. Elle dit ce qui était le message de la marche: “cet humour-là n’est pas mort, Charlie n’est pas mort”. On a un signe du ciel qui signifie exactement le contenu politique et philosophique de la marche, c’est quand même une coïncidence bouleversante.»  

Chaque image a son contraire

Dans L’Esprit du 11 janvier, Lehman suggère ainsi qu’un esprit s’est manifesté à travers toutes ses coïncidences, et emploie le terme de «miracle». Au détour d’une page, il écrit: «les bombes à fragmentation mentale qui devaient embraser l’espace public sont désamorcées l’une après l’autre». Ce qu’il explique de vive voix: «prenez les frères Kouachi, deux français d’origine algérienne et musulmans. Ils sont contrés par les frères Merabet, deux Français d’origine algérienne et musulmans (après qu’Ahmed, le policier, a été abattu, son frère Malek a tenu un émouvant discours de rassemblement, ndlr). Face à Coulibaly, Français d’origine malienne et tueur de juifs, il y a Lassana Bathily, Malien naturalisé français et sauveur de juifs. Il y a une espèce de dédoublement, de symétrie. Chaque image horrible que les terroristes voulaient imposer à la société a été immédiatement contrée par une image qui est son exact contraire.»

Ça vous paraît fou, tiré par les cheveux, hors sujet? Pourtant, plus on lui laisse sa chance, plus on se rend compte que le raisonnement de Serge Lehman se tient. De toute façon, il n’affirme rien de manière péremptoire –«évidemment, le livre ne tend pas du tout à démontrer quoi que ce soit»– et nous invite à partager l’état mental qui était le sien il y a un an. En plus, en mettant en exergue une citation d’Alfred Jarry, Lehman annonce la couleur. «Si j’avais été parfaitement honnête, j’aurais sous-titré le livre “enquête pataphysique”. Cette démarche, scruter avec un sérieux imperturbable des coïncidences, Jarry aurait sans doute aimé le faire.» La pataphysique? Inventée par Jarry à la fin du XIXe siècle, elle est définie comme «la science des solutions imaginaires» et consiste à ne rien prendre au sérieux. À propos de L’Esprit du 11 janvier, Lehman emploie d’ailleurs le terme de rêverie. «Au lieu de procéder avec un récit construit et des cliquets pour enchaîner la causalité, c’est plutôt l’association libre, regrouper de façon thématique des événements a priori séparés pour voir de nouvelles significations. On n’est pas sous le soleil de la raison mais on est dans la lumière lunaire de la rêverie.»

«Une dignité incroyable»

Flashback. Retour au jour 11 janvier. Serge Lehman participe à la marche, s’y sent bien. Le soir même, Jean-Pierre Raffarin évoque la construction d’une sorte d’œuvre d’art. «Au soir d’une marche dont le contenu politique était gigantesque, sa métaphore renvoyait au domaine de l’esthétique. C’était l’entrée dans un monde mental très intéressant.» Le photographe Martin Argyroglo immortalise la marche via un cliché iconique pris place de la Nation«La photo symbole de Martin Argyroglo résumait exactement cette idée, la marche a spontanément donné naissance à des tableaux de Fragonard.» Mais, très vite, le monde politique transforme l’événement en une marchandise partisane et frelatée. 

«Ce jour-là il y avait une situation d’unité, d’une dignité absolument incroyable. On était une force politique majeure. La réponse à la question de l’identité française, on l’a alors sous les yeux, on est ce peuple qui fait ce choix de ne pas céder à la vengeance, de se rassembler et de montrer son unité. Un peu naïvement, je me suis dit que les politiques allaient prendre acte de ça. Non, ils se sont empressés de démonter la marche pour le transformer en un fait partisan. Donc quand j’ai commencé à écrire, j’étais en colère, je voulais aussi sauver le souvenir que j’avais de cet événement-là.» 

La grandeur d'âme de «Catharsis»

Quant à l’interprétation d’Emmanuel Todd, parlant d’hystérie et décrivant des zombies battant le pavé dans son livre Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, il choisit de l’ignorer. «Je n’ai simplement pas eu envie de le lire, je sais parfaitement pourquoi j’ai marché, je n’ai pas besoin que l’on m’explique que je suis islamophobe sans le savoir. Et puis, se servir du mot zombie pour qualifier une foule qui marche pacifiquement plutôt que d’appeler la vengeance, alors qu’elle a été agressée par des tueurs d’une férocité remarquable, je trouvais que c’était pousser la provocation un peu loin.» En revanche, il lira avec attention Catharsis de Luz, le livre qui a permis au dessinateur d’exorciser les événements. «C’est beau et émouvant. J’ai vraiment été très impressionné par la double page sur les frères Kouachi enfants. Luz y fait preuve d’une tendresse, d’un humour et d’une grandeur d’âme qui m’a beaucoup impressionné. Je ne sais pas combien de gens, échappant de justesse à un attentat où il perd douze amis, trouve la force de se mettre en scène avec les gens qui ont accompli ça en disant que, si enfants, on les avait éduqués à l’humour, à l’art, peut-être que ça ne se serait pas passé.»

En mars 2015, Serge Lehman sort de son état de stupeur avec une tonne de notes, reprend contact avec son éditeur chez Delcourt, David Chauvel. Celui-ci s’étonne de ne pas l’avoir vu pendant deux mois et lui suggère la forme d’un essai en BD. «Je ne m’attendais pas à cette proposition mais elle m’a paru intéressante. Les gens de Charlie faisaient de la BD, il y avait un matériel graphique très fort. Rassembler sous une forme unique toutes les images de janvier, qui avaient des provenances très hétérogènes, c’était déjà une manière de rendre possible une narration et ça avait du sens.»

Enquêteur en chambre

Le dessinateur Gess accepte de s’y mettre à la fin de l’été. Il ne reste plus à Lehman qu’à consigner proprement sa vision. Il va s’y atteler lors des vacances familiales en Andalousie. «Je n’ai pas vraiment profité du bord de mer et un peu pourri les vacances de ma famille, c’est pour ça que je la mets un peu en scène dans le livre.» Sa famille, parfois, lui transmet en direct ses doutes. «Quand on est écrivain, on n’a pas de boussole morale. En l’occurrence, je voulais quand même faire des choix éthiques –comme ne pas montrer les Kouachi ou Coulibaly– et que le récit soit moralement responsable. Je l’ai testé auprès de ma famille et j’ai parfois eu des commentaires.» 

En revanche, il a souhaité mener son «enquête» sans prendre contact avec des témoins. 

«D’abord ça correspond à mon caractère, je suis quelqu’un de solitaire. Si on se réfère à La Lettre volée, la nouvelle d’Edgar Poe fondatrice du roman policier, le chevalier Dupin, ancêtre de tous les détectives de fiction jusqu’en 1930 environ, travaille depuis sa chambre. C’est en lisant les journaux qu’il déduit la solution de l’énigme. Pareil pour moi, c’est une enquête en chambre, ou plutôt en bord de mer. Et puis, au départ, ma conviction intérieure  était assez fragile. Je ne suis pas sûr que j’aurais trouvé le courage d’aller discuter avec Luz, la mère de Clarissa Jean-Philippe (la policière tuée à Montrouge, ndlr) ou le frère d’Ahmed Merabet. Je me suis préservé pour écrire parce que je n’étais pas sûr qu’ils accepteraient d’entrer dans ce jeu intellectuel. Le seul que j’ai contacté c’est Martin Argyroglo pour lui demander l’autorisation d’utiliser sa photo. Il m’a dit tout de suite oui, il était intéressé par la démarche. 

 

Maintenant que le livre existe, je suis assez confiant sur le fait que personne ne le prendra comme une chose cynique, destinée à survoler l’événement ou à profiter du boom éditorial sur le 11 janvier. On peut trouver le livre inintéressant, ses arguments irrecevables, trouver que ce sont des conneries d’adolescent pour se raconter une jolie histoire et ne pas regarder la réalité… ça m’est égal. Mais personne ne dira que c’est un livre opportuniste pour profiter de l’émotion publique. Il a été fait du fond du cœur, il n’y a aucun calcul de ma part.»

Le choc de novembre

12 novembre dernie: Gess rend sa dernière planche, le livre est fini. «Pour quelqu’un qui n’est pas un dessinateur de presse, il a produit un travail remarquable, s’enthousiasme Lehman. Ce n’est pas évident comme matériau, dessiner des morts, fonctionner à partir de captures d’écran.» Le lendemain, choc, Paris est une nouvelle fois victime d’attentats. 

«Très vite, on décide avec Guy Delcourt de publier le livre avec un texte liminaire pour que les lecteurs ne se disent pas qu’il date du monde d’avant. Mais il paraît dans un monde un peu différent de celui dans lequel il a écrit. Bien sûr, ça a été un très gros choc, ma fille qui a 19 ans aurait dû être dans le coin du Bataclan ce soir-là mais elle avait une angine donc elle est restée à la maison. Plusieurs amis ont échappé de justesse à la mort. Mais, en ce qui me concerne, la dimension de surprise était incomparablement plus faible qu’en janvier. J’étais prêt à ce moment-là. Le livre se finit d’ailleurs sur l’évocation d’attentats à venir qui était inévitables. J’ai écrit L’Esprit du 11 janvier en sachant qu’il y en aurait d’autres un jour ou un autre, en me disant que ce n’est pas grave d’attendre ces attentats du moment où on les attend dans la foule, au milieu des autres, prêts à les affronter ensemble.»

L’Esprit du 11 janvier par Gess et Serge Lehman, éditions Delcourt.

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