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Le «suicide par policier interposé» existe-t-il vraiment?

Deux membres du RAID mettent en joue un suspect au pied de la Tour Eiffel, lors d'un exercice d'entraînement le 8 octobre 2005. REUTERS/Charles Platiau.

Deux membres du RAID mettent en joue un suspect au pied de la Tour Eiffel, lors d'un exercice d'entraînement le 8 octobre 2005. REUTERS/Charles Platiau.

Évoqué par certains commentateurs à propos de la récente tentative d'attaque d'un commissariat de Barbès, ce concept est très complexe à définir et à prendre en charge.

«Foncer à pied sur des policiers en armes, portant des gilets pare-balles, avec une fausse ceinture d'explosifs, paraît complètement farfeluC'est même suicidaire.» Cité par Le Figaro, un policier anonyme réagissait ainsi à l'attaque d'un commissariat du XVIIIe arrondissement de Paris, le 7 janvier, quand un homme a été abattu après avoir tenté d'agresser des policiers. Armé d'un hachoir de boucher, il avait aussi en sa possession un «engin explosif factice», fait de pochettes scotchées d’où sortaient des fils électriques.

Aujourd'hui, l'identité de l'assaillant n'est toujours pas connue avec certitude, même si des proches affirment l'avoir identifié. Quant à ses motivations, l'enquête est toujours en cours: il est donc trop tôt pour affirmer quoi que ce soit. Mais le jour de l'attaque, sur Twitter, le journaliste du Monde spécialisé dans les questions de police Laurent Borredon évoquait une expression anglophone désignant la volonté, pour un individu, de forcer des policiers à le tuer: le suicide by cop.

«Forcer les policiers à les abattre»

En France, ce phénomène est qualifié de «suicide assisté par police interposée», mais il est bien plus répandu en Amérique du nord. Comme l’expliquait Slate.com en 2014, le concept suicide by cop y a été inventé au début des années 1980 par Karl Harris, «un officier de police devenu opérateur d’une ligne téléphonique d’aide aux personnes suicidaires». Dans une interview au New York Times publiée en 1998, ce dernier, devenu entre temps docteur, le définissait ainsi:

«Dans le domaine du suicide, j’ai vu toutes les différentes façons dont les gens tentent de se suicider et il s’avère que, peut-être, certains essayaient en réalité de forcer les policiers à les abattre parce qu’ils voulaient mourir.»

 

 

Ce n’est qu’après que le suicide by cop est devenu un sujet pris très au sérieux. Une étude publiée en 2009 par deux universités en Californie et à Toronto permet de mieux comprendre l’ampleur du phénomène en Amérique du Nord: 36% des fusillades impliquant des policiers y ont été qualifiées de suicide by cop entre 1998 et 2006, selon des données récoltées par les auteurs sur 707 affaires. Il s’avère également que dans 19% des cas, la personne voulant se suicider «simulait la possession d’une arme pour accomplir sa tentative de suicide». L’assaillant du commissariat de Barbès portait certes un hachoir mais aussi une fausse ceinture explosive, ce qui pourrait étayer l’hypothèse d’un suicide «provoqué».

En Grande-Bretagne, en 2003, un tribunal avait officiellement qualifié pour la première fois une mort de suicide by cop. Un homme du nom de Michael Malsbury avait été tué par un policier après avoir attaqué sa femme, armé d’un rouleau à pâtisserie, et s'être enfermé dans sa maison après avoir révélé à la police être armé d’un pistolet. Malsbury sera abattu et les policiers affirmeront par la suite qu’il avait adopté une attitude «téméraire et provocante».

Avec le temps, le phénomène est apparu en France, mais dans de moindres proportions. En janvier 2015, un homme a retenu en otage les vendeuses d’une bijouterie pendant deux heures à l'aide d'un pistolet factice, avant de les relâcher. Elles ont alors expliqué que l’homme leur avait révélé «en avoir marre de la vie» et «vouloir mourir sous les balles des policiers». Le preneur d'otages a ensuite tiré un coup de pistolet en l’air, affirmant que la police ne serait ainsi «pas venue pour rien».

Des situations extrêmement délicates pour les policiers

Du côté des policiers, ce genre de situation est «extrêmement complexe», explique Annie Gendron, chercheuse à l’École nationale de police de Québec et coauteure d'un rapport sur le sujet. Souvent, ces interventions prennent une tournure inattendue très rapidement et laissent peu de temps aux agents pour en reprendre le contrôle:

«Ce sont des interventions qui n'étaient pas forcément destinées au départ à une personne suicidaire. Au moment de l'appel, les policiers n'ont pas l'information, ils croient intervenir pour vol à l'étalage ou pour violence conjugale, mais cela prend une autre tournure.»

Au moment de l'appel, les policiers n'ont pas l'information, ils croient intervenir pour un vol à l'étalage ou pour violence conjugale

Annie Gendron,
de l'École nationale de police de Québec

C’est pour cela que, en France notamment, un ou plusieurs médiateurs sont souvent présents, afin de mieux évaluer les risques potentiels. «Ils permettent de savoir si cette personne n'exprime pas un désarroi, une détresse, une crise personnelle, si elle ne voit pas d'autre solution que d'affronter la police», explique Michel Debout, psychiatre et professeur de médecine légale et de droit de la santé.

Mais que ce soit au moment de l’intervention ou après, définir le profil de ces personnes suicidaires peut s’avérer très complexe. Dans son étude, Annie Gendron a défini trois types différents. Tout d’abord, les suicidaires dit «spontanés», qui bien souvent ont un casier judiciaire et qui, lorsqu’ils commettent un nouveau délit et se retrouvent à nouveau face à la police, songent soudainement au suicide. Ces personnes, explique la chercheuse, se mettent «en colère de façon impulsive, et souhaitent mettre fin à leurs jours car elles estiment que c'est préférable à un retour en prison. L'acte est donc plus souvent commis sous l'effet de la colère ou du désespoir».

Il existe aussi le «suicide by cop» planifié et verbalisé lors de l’affrontement avec la police: il s'agit «de personnes qui vont volontairement planifier une exaction, un délit, pour attirer les policiers et mettre leur plan suicidaire à exécution. En fait, elles vont commettre par exemple un vol à l'étalage et l'objectif est très clairement d'attirer les policiers pour, une fois qu'ils sont rendus sur place, tenter de les agresser pour qu'ils utilisent leur arme à feu.»

Enfin, le dernier type concerne les personnes dont le premier plan était un suicide «auto-commis»:

«Il y a des circonstances où des proches de ces personnes appellent les policiers pour qu'ils interviennent. Sauf qu'ils agissent un peu comme un effet déclencheur en dérangeant la personne dans son plan, qui devient très en colère, très agitée et va agresser les policiers pour trouver la mort, là encore en verbalisant sa volonté.»

Une notion tout sauf évidente

Il y a un «besoin d'être vu, pris
en considération;
la mort
est secondaire,
elle est
la conséquence
de ce besoin»

Michel Debout, psychiatre

D’un point de vue médical, cerner le profil psychologique des personnes qui ont recours au suicide dit «par police interposée» est là encore un exercice complexe. «Il faut être très prudent dans l'analyse de ces situations, encore faut-il qu'elles soient démontrées», explique le docteur Michel Debout. En effet, d’un point de vue clinique, une personne diagnostiquée comme suicidaire «cherche la disparition de soi comme la conclusion de quelque chose». Or, dans les cas de suicide par police interposée, il y a d’abord «le besoin d'être entendu, vu, pris en considération; la mort est secondaire, elle est la conséquence de ce besoin», explique encore l’auteur de Le suicide, un tabou français. Cette recherche de considération et de reconnaissance manifestée chez les sujets fait ressortir en eux «une certaine immaturité psychologique».

Les individus ayant recours à une tierce personne pour mettre fin à leurs jours doivent la provoquer et mener cette entité extérieure à eux. Dans une grande partie des cas de suicides par police interposée, la personne s’arrange donc pour attirer la police jusqu’à elle. Prise d’otages, menaces ou tentatives de violence physique: tous ces éléments font que la mort en soi n’est pas le but ultime de la personne, selon le chercheur, qui insiste sur l’importance de se préoccuper de cette «quête de reconnaissance tragique», mais sans «pour autant transformer ces actes d'agressions en suicides pour essayer de leur donner une explication.» «On qualifie cet acte de suicide car le sujet meurt. Mais était-ce la mort qui était recherchée? Ou bien attirer l’attention, se venger, régler un problème? Il y a tout une palette d'explications avant de parler d'acte suicidaire», souligne-t-il, expliquant que la notion de suicide par police interposée ne le «convainc pas au niveau clinique».

La frontière entre le désir réel d'agression et la volonté de se suicider est souvent compliquée à percevoir, et l'est évidemment d'autant plus après coup dans les cas où l'assaillant meurt. Comme l'écrivait récemment Le Monde, la propagande de l'organisation Etat islamique joue d'ailleurs largement sur la fragilité de personnes isolées, avec ses mots d'ordre «susceptibles de déclencher des passages à l’acte, y compris chez des personnes suicidaires souhaitant passer à la postérité».

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