Partager cet article

En matière de crimes de masse, expliquer n'est pas excuser

Place de la République, le 10 janvier 2016.  REUTERS/Charles Platiau.

Place de la République, le 10 janvier 2016. REUTERS/Charles Platiau.

Manuel Valls a tort quand il affirme qu'«expliquer, c'est déjà vouloir un peu excuser».

Lors d'une cérémonie d'hommage aux victimes de l'attaque terroriste antisémite de l'Hyper Cacher, le week-end dernier, le Premier ministre Manuel Valls a déclaré que «pour ces ennemis qui s'en prennent à leurs compatriotes, qui déchirent ce contrat qui nous unit, il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c'est déjà vouloir un peu excuser».

L'idée qu'il ne faudrait pas comprendre va bien sûr à rebours des valeurs tant de l'humanisme que de la recherche en sciences humaines et sociales. Casser le passé et le présent en morceaux inintelligibles ne saurait être un projet pour des citoyens agissant en toute rationalité. C'est donc dans le domaine de la puissance de l’irrationnel que se situe cette injonction –ainsi que dans un climat anti-intellectualiste assez prégnant, y compris chez les agitateurs médiatiques ayant une opinion sur tout plutôt qu'une analyse sur un point travaillé.

La forme structurante de cette conception d'un refus de l'explication remonte peut-être aux années 1980 et 1990, lorsque le réalisateur Claude Lanzmann affirmait force fois qu'il y aurait une «obscénité absolue» à vouloir expliquer la Shoah, radicalisant un point de vue qui s'était formé à la fin des années 1960 quant au caractère «incomparable» de celle-ci dans l'histoire. Or, comprendre, comparer, analyser est, par définition, le travail même des sciences humaines et sociales.

Elles ne sauraient accepter un devoir d'incompréhension, totalement contraire à la tradition des Lumières, quoique prétendant régenter la pensée en son nom. Car si le principe d'une impossibilité ontologique à «comprendre» et à «donner sens» aux crimes de masse est certes une chose, le refus de les introduire dans les champ des objets à analyser ne peut prétendre à une assise rationnelle. Il n'y a que la religion qui prône que certaines réalités soient inaccessibles car divines, mais le massacre est une réalité tout ce qu'il y a de plus humaine.

Consigner «avec clarté et précision»

En ce sens, dès le procès de Nuremberg, la méthode juridique recoupait les préoccupations historiographiques. Durant son instruction des crimes nazis, le juge américain Robert Jackson écrivit au président américain Truman:

«Nous ne devons pas oublier que, quand les plans nazis furent annoncés avec arrogance, ils étaient si extravagants que le monde refusa de les prendre au sérieux. Si nous ne consignons pas ce que fut ce mouvement avec clarté et précision, nous ne pourrons blâmer les générations futures si, lorsque la paix régnera, les accusations générales émises pendant la guerre leur paraissent incroyables. Nous devons établir des faits incroyables au moyen de preuves crédibles.»

Il disait bien les choses: ne pas comprendre serait laisser le champ libre à ce que l'on ne nommait pas encore les négationnistes. Ce n'est pas excuser, c'est même l'exact inverse que fait Jackson en cherchant à établir les responsabilités judiciaires des accusés.

Du côté des historiens de l'extermination des juifs d'Europe, prenons un seul exemple: les travaux indispensables de l'historien Philippe Burrin, qu'on ne saurait trop conseiller. Ils nous ont permis de comprendre bien mieux, non seulement le déroulé de l'extermination, mais la façon dont elle avait été possible: comment les sociétés européennes réagissaient elles à l'existence des camps, aux déportations, quelles dynamiques autoritaires les avaient façonnées avant-guerre?

Saisir la production de la subversion armée

Si on revient au présent, il est patent qu'en matière de maintien de l'ordre public, le Premier ministre devrait voir l'intérêt du redéploiement de ces questions, l'intérêt vital qu'il y a à saisir la production de la subversion armée. Il n'y trouverait rien pour excuser des criminels de masse, mais au contraire un instrument de la République.

Dans une cérémonie organisée par le Conseil représentatif des institutions juives de France, on eût pu rêver que, plutôt que d'applaudir le propos du Premier ministre, quelqu'un lui suggère avec courtoisie que sa déclaration était contredite par cette leçon de l'analyse historique de l'extermination. C'eût été mettre en avant la raison et l'explication du monde, au détriment de l'émotion et de son caractère mobilisateur. Mais tant pour le respect de l'histoire que par souci de prévenir les dangers d'aujourd'hui, c'eût été rendre service au chef de gouvernement et à la société française.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte