Monde

L'interview d'El Chapo par Sean Penn, une insulte aux journalistes mexicains

Repéré par Claire Levenson, mis à jour le 12.01.2016 à 10 h 13

Repéré sur Washington Post

La presse du pays est très remontée contre l'acteur hollywoodien, elle qui a souvent été victime de la violence du baron de la drogue.

 REUTERS/Rolling Stone/Handout

REUTERS/Rolling Stone/Handout

Ces dernières années, plusieurs journalistes mexicains ont été menacés et blessés par des membres du cartel de Sinaloa, particulièrement lorsqu'ils publiaient des articles sur El Chapo, le leader de l'organisation, qui vient d'être arrêté. En 2010, une tête humaine avait été déposée devant le bâtiment du journal local Noroeste, et en 2014 le rédacteur en chef de ce média avait reçu plusieurs balles dans les jambes.

Depuis dix ans au Mexique, plus de soixante journalistes ont été tués ou ont disparu alors qu'ils tentaient de faire leur travail, selon l'association Committee to Protect Journalists. Dans ce contexte, de nombreux professionnels des médias ont mal vécu la publication de l'interview d'El Chapo par Sean Penn dans Rolling Stone, où l'acteur américain pose des questions gentilles au chef du cartel de Sinaloa: «Est-ce que vous avez des rêves? Si vous pouviez changer le monde, le feriez vous? Comment vous entendez-vous avec votre mère?» À la question: «Est-ce que vous vous considérez comme une personne violente?», le narcotrafiquant a répondu «Non, monsieur» alors qu'il avait par ailleurs avoué être responsable de la mort de deux à trois mille personnes. Cette désinvolture n'a pas plu à tout le monde:

Dommage que Sean Penn n'ait pas demandé à El Chapo de parler des journalistes mexicains assassinés et disparus, dont beaucoup étaient des victimes de cartels de la drogue.

«Du divertissement hollywoodien»

Comme le note le journaliste Alfredo Corchado, interviewé par le Washington Post, les médias indépendants mexicains ont été réduits au silence dans plusieurs régions affectées par la violence, notamment les États de Sinaloa, Tamaulipas et Durango, où de nombreux articles publiés doivent en général être pré-approuvés par les cartels. L'acteur américain n'a pas dérogé à la règle, et le magazine Rolling Stone a laissé Joaquín Guzmán, dit El Chapo, vérifier le contenu de l'interview avant publication.

«Lorsque tu ne remets pas en cause la personne que tu interviewes et que tu as accepté que la source pré-approuve l'article, c'est du divertissement hollywoodien. Ça n'a rien à voir avec le sacrifice de tant de mes collègues au Mexique et dans le monde qui ont perdu leur vie en se battant contre la censure.»

Décrire la rencontre entre Chapo et Sean Penn comme une interview est une énorme insulte aux journalistes qui sont morts au nom de la recherche de la vérité.

Comparé à la réalité sur le terrain, le style insouciant de l'acteur est en effet plutôt de mauvais goût. Gawker a fait un best-0f des pires phrases de l'article, dont celle-ci dans le premier paragraphe:

«À 55 ans, je n'ai jamais appris à utiliser un ordinateur portable. Est-ce que ça se fait encore les portables? Putain, je ne sais pas du tout!»

Il faut rappeller qu'avant l'interview elle-même –courte et peu informative–, le lecteur a surtout droit au long récit de comment Sean Penn est parvenu à obtenir son entretien avec Joaquín Guzmán.

Comme le rappelle un article du Guardian, l'acteur nous gratifie de phrases sur son pénis quand il fait pipi dans la forêt et craint de se le faire couper par des narcos, et sur le pet qu'il fait quand il dit au revoir à El Chapo.

«Dans sa quête pour El Chapo, Sean Penn traite le trafic de drogue international comme un spectacle: une toile de fond sensationnaliste, exotique et potentiellement dangereuse pour son article de dix mille mots dans Rolling Stone.»

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