Partager cet article

La nuit de Cologne ne changera pas la politique allemande

Angela Merkel le 9 janvier 2016 Fredrik von Erichsen / AFP

Angela Merkel le 9 janvier 2016 Fredrik von Erichsen / AFP

En réclamant que les coupables soient punis et le droit respecté, Angela Merkel ne marque pas une inflexion de sa politique mais la poursuit: à travers une ligne morale et éthique.

Le défi à la politique d’ouverture envers les réfugiés est arrivé plus vite et autrement que les Allemands l’attendaient. En 2015, ils auront accueilli 1,2 million de migrants, dont une grande majorité de Syriens et d’Afghans qui fuient la guerre dans leurs pays. «Nous y arriverons». Tel était le mot d’ordre d’Angela Merkel. Pour elle, aucun doute, l’intendance suivrait les bonnes intentions.

Certes les autorités locales se plaignaient de l’insuffisance des capacités d’accueil et des lenteurs administratives qui ralentissaient l’installation des nouveaux arrivants hors des foyers, les offres de formation professionnelle ou la scolarisation des enfants. Mais l’Etat prévoyait de consacrer près de 20 milliards d’euros à l’intégration des réfugiés. Il était donc permis de penser que les difficultés matérielles pouvaient être surmontées. Refusant de fixer un «plafond» au nombre de réfugiés en Allemagne, contrairement à ce que réclame depuis des mois le ministre-président de Bavière Horst Seehofer, la chancelière comptait sur la Turquie pour limiter les départs vers l’Europe, sur un contrôle renforcé des frontières de l’UE et sur une répartition des migrants par quotas dans l’ensemble de l’Union.

Les graves événements qui se sont produits près de la gare de Cologne durant la nuit de la Saint-Sylvestre ont brusquement précipité une mise en cause de la politique d’ouverture. Des groupes de jeunes hommes ont molesté des femmes, les ont volées, se sont livré à des attouchements –deux plaintes pour viol ont même été enregistrées– sous l’œil d’une police impuissante. D’autres incidents du même type mais de moindre ampleur ont eu lieu dans d’autres villes allemandes, comme Hambourg et Stuttgart. Et les agresseurs étaient en grande partie d'origine étrangère

Comme un boomerang

Dans un premier temps, les autorités ont tenté de calmer le jeu. La police de Cologne a même parlé d’une «nuit sans histoires». Les médias, notamment audiovisuels, ont ignoré les événements pendant plusieurs jours et se sont interdit d’évoquer l’éventuelle présence de réfugiés parmi les assaillants. Il a fallu attendre le vendredi 8 janvier, soit plus d’une semaine après les faits, pour que soit admis officiellement que des demandeurs d’asile pouvaient se trouver parmi les suspects. La volonté de ne pas faire d'amalgames s’est retournée comme un boomerang. L’extrême-droite s’est déchaînée. Le mouvement Pegida, pour Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident, jusqu’alors plus actif dans l’est de l’Allemagne qu’à l’ouest, a organisé des manifestations à Cologne. L’Afd (Alternative pour l’Allemagne) qui cherche à gagner des voix à la droite de la démocratie chrétienne, espère en tirer un profit électoral.

Pour éviter que l’incendie ne se propage, la coalition au pouvoir entre les démocrates chrétiens et les social-démocrates a annoncé un renforcement de l’arsenal sécuritaire. Les lois permettant la reconduite à la frontière des délinquants immigrés vont être durcies. Jusqu’à maintenant un étranger ne peut être expulsé que s’il a été condamné à plus de trois ans de prison ferme et si cette expulsion ne met pas sa vie en danger. Dorénavant, il pourrait être interdit de séjour s’il encourrait une condamnation d’un an, y compris avec sursis. Les reconduites à la frontière devraient aussi être accélérées pour les immigrants en situation irrégulière.

Les valeurs et la morale

L’Allemagne, et la chancelière en particulier, sont défiées sur le terrain des valeurs. Angela Merkel a toujours justifié la politique d’ouverture qui lui est reprochée, y compris dans les rangs de son propre parti, par le devoir d’humanité découlant de l’histoire tragique de son pays. Lors du dernier congrès de la CDU, au mois de décembre, elle a réussi à faire taire la contestation et à obtenir une standing ovation de plus de neuf minutes qu’elle a dû interrompre elle-même en appelant les délégués à se mettre au travail. Sa recette: un discours où, une fois n’est pas coutume, elle a abandonné le pragmatisme de la scientifique, au profit de la morale. Pour expliquer la «culture de l’accueil» qu’elle a proposée à ses compatriotes, elle en a appelé à Dieu et à la patrie. «Elle a tenu un discours authentiquement conservateur pour justifier une politique progressiste», a écrit justement le quotidien Die Welt (droite modérée). Trop est-allemande, trop protestante, trop progressiste, disaient d’elle ses détracteurs dans un parti démocrate-chrétien traditionnellement dominé par les catholiques de l’ouest. Et justement, Angela Merkel les a pris de revers en justifiant par les valeurs chrétiennes l’ouverture aux musulmans pourchassés dans leurs pays.

La chancelière a condamné sans équivoque les graves incidents de Cologne: «Les criminels en série, qui se livrent à des vols répétés ou à des agressions répétées sur des femmes, doivent subir toute la sévérité de la loi», a-t-elle déclaré, ajoutant que les réfugiés perdent leur droit à l’asile s’ils bafouent les règles de l’Etat de droit. Ces propos comme le durcissement de la législation concernant les étrangers sont-ils en contradiction avec l’attitude ouverte prônée par Angela Merkel depuis le début de la vague d’immigration? Ses adversaires de la politique d’accueil l’affirment dans un accès de Schadenfreude, cette joie maligne de voir l’autre se débattre dans la difficulté. Ils ont tort. Car c’est au nom des mêmes valeurs d’humanité, d’ouverture, mais aussi de respect de l’Etat de droit, de la dignité de la personne humaine et de l’égalité des sexes que les autorités allemandes doivent sévir contre les délinquants –qu’ils soient organisés, comme le croit le ministre de la justice, le social-démocrate Heiko Maas, ou non–, quelle que soit leur origine ou leur religion.

«Le sentiment de se sentir livré sans aucun secours –en l’occurrence pour une femme– est inacceptable aussi pour moi d’un point de vue personnel, a dit Angela Merkel. Il s’agit de donner un avertissement clair à ceux qui ne veulent pas respecter notre droit». Une obligation éthique et une nécessité politique.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites et vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt. > Paramétrer > J'accepte