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David Bowie, révolutionnaire identitaire d'un nouveau genre

Image-choc: l'apparition de Bowie en 1972 à «Top of the Pops», pour interpréter «Starman».

Image-choc: l'apparition de Bowie en 1972 à «Top of the Pops», pour interpréter «Starman».

L'influence du musicien a été immense sur toute la communauté LGBT.

On a beaucoup de mal à imaginer combien, en 1970, la pop, et la culture en général, manquaient de visages reflétant la révolution identitaire provoquée par les émeutes de Stonewall de l'année précédente. Avec ses premiers disques, David Bowie était un troubadour ambigu, comme sorti d'un folk décadent, et son image a influencé des millions de personnes, gay ou straight.

Les discussions étaient sans fin pour savoir s'il était gay ou non. Au fond, nous nous doutions que ces suppositions étaient superflues, que la musique, les pochettes de disques, les paroles de ses chansons et ses concerts fournissaient assez de matériel pour nourrir nos imaginations adolescentes. J'avais 13 ans à peine quand mon grand frère Lala a ramené l'album Hunky Dory à la maison et ce fut une révélation pour nous tous. Cette pochette, quelle proclamation de l'ambiguïté!

Lala s'est mis à rechercher ses disques précédents, très rares, introuvables dans les magasins de disques de province de l'époque. Avant que ne sorte Ziggy Stardust en 1972, nous avions déjà remonté la source de sa carrière: l'album David Bowie en 1967, Space Oddity en 1969 et The Man Who Sold The World en 1970. Très peu de fans de rock ont alors fait ce travail de recherche: il fallait absolument connaître les origines du phénomène Bowie avant la révélation mondiale que fut Ziggy. Nos parents n'ont pas du tout apprécié l'arrivée de ces disques dans nos chambres. Bowie était le symbole d'un risque, celui de voir des garçons devenir homosexuels.

Un pont entre New York et Londres

Avec le Velvet Underground, Bowie fut le premier reflet du tumulte maniéré et destructeur de la génération Warhol. A travers lui, on pouvait enfin voir la reconnaissance de ce milieu décadent de l'époque, celui de New York bien sûr, et du Max's Kansas City où se retrouvaient les stars de la Factory, mais aussi du théâtre et du mime anglais de Lindsay Kemp. Le magazine Interview d'Andy Warhol publiait des pleines pages de publicité sur Bowie, il existait un pont culturel entre New York et Londres et nous, pauvres Français provinciaux, très loin de cet axe géographique, étions obsédés par ces rumeurs. Il faut imaginer un monde préhistorique sans YouTube, où les articles sur Bowie provenaient essentiellement de Rock & Folk et Best, sans oublier l'émission phare des années 70, «Pop Deux», qui nous a fait découvrir T. Rex avant même leur explosion glam rock.

Bowie était-il gay? Son mariage avec Angela Barnett, en 1970, ressemblait à une couverture. Ces interrogations étaient réellement importantes car Bowie était à son sommet en termes de gestuelle camp. Personne, dans le rock, n'était allé si loin. Son image, ses maquillages, ses costumes conçus par Kansaï Yamamoto, sa voix constituaient un aimant pour des millions de personnes attendant une nouvelle ère sexuelle. Avec lui, une descendance de groupes qui adoptaient la même préciosité de l'écriture, «All The Young Dudes» de Mott The Hoople, Roxy Music, Jobriath, Lou Reed, Iggy Pop, les New York Dolls et bien sûr T. Rex, qui l'avait devancé dans les charts avec les albums fantastiques que furent Electric Warrior (1971) ou The Slider (1972).

Bowie fut le premier gender bender mondial, quelqu'un qui dépassait les limites du genre. A une époque où le sigle LGBT n'était pas né, où les lesbiennes acceptaient encore d'être rassemblées sous la bannière gay, il était un briseur de chaînes. Les vrais hétéros étaient gênés, ils préféraient les Doors. Les gays, eux, se retrouvaient dans son look flamboyant et intellectuel à la fois. Bowie n'était pas Liberace (alors peu respecté) ou Little Richard (alors moins connu), les autres artistes incontrôlables de son temps. Il mettait de l'art dans sa récupération androgyne: ses textes étaient remplis de références culturelles, son écriture découlait du cut-up. Il disposait d'un média musical beaucoup plus important que les Candy Darling et Holly Woodlawn de la Factory. C'était un freak, mais tout en haut des charts. Les filles criaient pendant ses concerts. Les gays et les filles se comprenaient. Finalement, Bowie créditait les créatures les plus influentes de son époque, les travestis et les transsexuels.

A la croisée des chemins

Il faut aussi se rappeler que l'apparition de Bowie date de l'époque de l'éclatement du look homosexuel. Si Lou Reed était déjà plus masculin (je l'ai expliqué ), le glam rock est à l'intersection entre deux choix d'image. L'année de Ziggy Stardust est celle de Jeremiah Johnson de Sydney Pollack, le film proto-hipster avec un Robert Redford barbu, trappeur, déjà écolo. La même année, Delivrance de John Boorman présente un Burt Reynolds proto-cuir. Ces films vont avoir un énorme impact sur l'imagerie gay avec le début d'un look masculin, viril, poilu.

Face à la domination imaginaire de Bowie, les gays sont alors partagés entre deux options, diamétralement opposées mais tout aussi excitantes. D'un côté, une libération à travers l'excès, le maquillage, le théâtre. De l'autre, la création du look clone, moustachu, viril, déjà présent dans le porno de la côte Ouest des Etats-Unis. C'est le début des Studios Falcon à San Francisco. Au delà de l'héritage musical, Bowie a donc été un révolutionnaire identitaire qui a permis à des millions de personnes de vivre une sexualité en pleine mutation.

Une première version de cet article mentionnait par erreur Yohji Yamamoto. Il s'agissait en réalité de Kansaï Yamamoto.

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