Culture

David Bowie, l'immortel qui avait anticipé sa mort

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 11.01.2016 à 10 h 12

Le vieillissement, la mort sont des thèmes qui ont fortement imprégné l'œuvre du musicien décédé ce dimanche 10 janvier.

Extrait du dernier clip de David Bowie, «Lazarus»

Extrait du dernier clip de David Bowie, «Lazarus»

Le dernier article que j'aurai lu sur David Bowie avant sa mort, dimanche 10 janvier, était donc intitulé «Bowie, une voix revenue de l'au-delà». Les journalistes de Libération Julien Gester et Didier Péron y revenaient sur la dernière sortie du musicien, l'album Blackstar, en insistant sur la coïncidence entre sa date de commercialisation, le 8 janvier 2016, et les 69 ans du musicien, comme il l'avait déjà fait en 2013 pour son single «Where Are We Now?»:

«Et si l’on ne doute pas qu’entre tous les jours du calendrier, Bowie chérisse particulièrement son anniversaire, on ne peut s’empêcher de déceler dans cette insistance du marketing sur sa date de naissance un curieux trait idiosyncratique, plutôt à rebours de la chronophobie d’usage chez les divas –vieillissantes ou pas. Rappeler qu’il prend de l’âge, faire ainsi de l’extension inespérée de sa discographie le marqueur, le révélateur même, d’une année nouvelle capitalisée, c’est sans doute pour Bowie, longtemps serti d’une aura d’alien ou de Dorian Gray pop, le moyen de mettre en échec les croque-morts trop hâtifs. De clamer la flagrance de sa longévité, et plus encore de sa survie.»

Bowie avait aussi choisi les mois de janvier, en 1976 et 1977, quelques jours après son anniversaire, pour sortir Station To Station et Low, deux de ses plus grands chefs-d'œuvre. À l'époque, il atteignait à peine les trente ans, mais avait déjà eu le temps de se réinventer deux, trois, quatre fois, de tuer sur scène son plus célèbre personnage, Ziggy Stardust, un soir de 1973 au Hammersmith de Londres, le temps d'un «Rock'n'Roll Suicide».


La dimension du passage du temps, avec l'évolution de son personnage à travers différents avatars et déguisements, était bien sûr particulièrement prégnante chez Bowie. Récemment, un site qui a beaucoup circulé, What Did Bowie Do?, proposait d'ailleurs aux internautes de tester ce que David Bowie faisait au même âge qu'eux –généralement, bien plus qu'eux, évidemment.

Sur «Changes», single publié en décembre 1971, méditation sur les changements de style et les modes qui passent, Bowie chantait: «Pretty soon now you're gonna get older/Time may change me/But I can't trace time» («Bientôt, vous deviendrez plus vieux/Le temps peut me changer/Mais je ne peux pas en trouver l'origine»), puis, sur la tristesse qu'il y a devoir obligatoirement grandir, vieillir: «Don't tell them to grow up and out of it» («Ne leur dites pas de grandir et d'en sortir»).


Trente ans plus tard, «Never Get Old», single extrait de l'album Reality, arborait un titre on ne peut plus explicite, avec des paroles en forme de proclamation ironique: «And there's never gonna be enough money/And there's never gonna be enough drugs/And I'm never ever gonna get old» («Et il n'y aura jamais assez d'argent/Et il n'y aura jamais assez de drogues/Et je ne deviendrai jamais, jamais vieux»). Une ironie renforcée par l'utilisation de la chanson dans une pub Vittel où un Bowie en plein mode détox croisait ses doubles –comme s'il reconnaissait l'inexorable passage du temps tout en affirmant sa volonté de le combattre.


Un double mouvement contradictoire qui est aussi au cœur de la dernière image musicale qu'il nous aura envoyée. Pour l'histoire, son dernier single s'appellera donc «Lazarus», et commence par les mots suivants: «Look up here, I'm in heaven/I've got scars that can't be seen» («Regardez là-haut, je suis au paradis/J'ai des blessures que personne ne peut voir»).


Souvenez-vous, Lazare, c'est ce personnage de la Bible qui, quatre jours après sa mise au tombeau, est ressuscité par Jésus. Pour Bowie, la pluie de réactions éplorées, attristées, intimes le prouve, la résurrection attendra encore moins longtemps.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (942 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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