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La République vide et le culte des morts

La cérémonie de commémoration du 10 janvier 2016, place de la République à Paris. REUTERS.

La cérémonie de commémoration du 10 janvier 2016, place de la République à Paris. REUTERS.

Les commémorations des attaques terroristes sont devenues une matrice pour faire la France mais elles sont passéistes, ringardes, pleines de clichés. Les gens de pouvoirs ne sont pas insincères, mais ce qu’ils proposent et célèbrent ne fait que leur ressembler.

Dans une République vide, le pouvoir se donne en spectacle et seule la gueule ravagée de Johnny le sauve, parce qu’elle donne une idée de la chair de ce pays. Sans lui, il n’y aurait rien qu’un culte étouffé de symboles, une messe sans dieu que François Hollande ordonne d’un silence ostentatoire. Il s’agit, nous dit-on, de célébrer nos morts de 2015, ces victimes qui nous font France, puisque nous sommes désormais la terre où les hommes arrêteront la terreur. Vieille terre que celle-là. Tout ce que l’on a montré, ce dimanche 10 janvier au matin, nous enserre de poussière sacrée.

Planter un chêne? Les arbres de la Liberté, 1792, quand la Révolution était furieuse et belle, 1848, quand la République était fraîche et fragile. Cette statue au centre d’une place lisse, elle aussi burinée par le temps? Elle fut la volonté politique d’un Paris pas encore guéri de sa révolte, pour imposer la République aux élites conservatrices, après la catastrophe de 1870 et le sang de la Commune. Elle fut des combats et des manifestations, des révoltes. La voilà devenue lieu saint, réceptacle d’ex-votos, autel du culte, le lieu même des mort sur terre, pierre préservée des profanations, et la toucher –comme les casseurs malséants des manifestations interdites– est désormais un blasphème. Victor Hugo, que l’on fait réciter, évidemment, par un couple mixte et métissé. Il faut des saints dans un culte et il est celui-là, et on le ressort comme relique, et qu’importe sa vérité.

Quel rapport, enfin, entre le fier exilé qui retrouvait Paris en 1870, l’Empire effondré et la guerre civile aux portes, et ce que vit la France d’aujourd’hui que les terroristes ciblent? Les mots hugoliens, «Paris est le centre même de l’humanité», «Je ne vous demande qu’une chose, l’union! Par l’union, vous vaincrez», semblent du Hollande –du Hollande fortifié et nourri, mais du Hollande enfin! Et alors, comment résister… Chanter, quand Johnny s’est tu? Voilà du Brel, évidemment. C’eut pu être Barbara, ce fut Barbara aussi pour le Bataclan, ou quelqu’autre gloire d’une grande chanson française pour toujours célébrée… Brel évidemment, et qu’en aurait-il dit, l’amoureux consumé échappé des églises, d’être psalmodié par un chœur de militaires.

Les commémorations, une matrice à fabriquer du patriotisme

Ce n’est pas méchant, citoyens. C’est même beau d’aveu. Ils n’ont rien trouvé, donc, qui parle d’aujourd’hui, d’une France de maintenant, d’une jeunesse d’ici même. Ils n’ont pas osé faire chanter Oxmo Puccino ou les Bérurier Noir, eux aussi charlistes de mots, ils n’ont pas cherché un mot de maintenant, un poète ou un écrivain d’aujourd’hui, ils n’ont l’idée de la culture que dans la reproduction éternelle de ce que nous avons eu de meilleur. Ils sont allé chercher aussi la Commune et «Le Temps des Cerises», mis dans la bouche des militaires –les héritiers des fifres de Thiers chantant l’hymne des fusillés du Père-Lachaise, le crois-tu camarade?–, dans une édulcoration distraite qui est la marque du temps. Il n’est de révolution possible que venue du passé –témoignée et folklorisée, lissée, disciplinée. Il n’est de culture que la majestueuse, et même la chanson suit ses règles de classe. Johnny était la seule transgression possible –tellement français en somme, attrapant tout… Mais pas de punks ni d’échevelés ni de capuches ni de bijoux dorés.

Vieille terre et vieille culture. C’est la nôtre, évidemment. J’écoute Brel. Je suis de chez moi. Aux États-Unis, Jay-Z est un bourgeois. Chez nous, le rappeur est une menace, une étrangeté ou un mineur, que l’on regardera au mieux avec la tendresse inquiète que l’on réserve aux bons élèves venus des classes dangereuses. Nous rejoindra-t-il ou sera-t-il Heathcliff et nous veut-il du mal? Laissons-le à la porte, et communions entre nous. Les gentils dominants se sont rassurés d’entendre et de faire jouer ce qu’ils savent déjà.

Cela ne serait rien si tout ceci, depuis un an –la mort, la poudre, les assauts, la peste qui envoie ses rats mourir dans nos villes heureuses (Camus au moins parlait de nous), les deuils et les commémorations–, n’était devenu une machine à faire France, la matrice du patriotisme que le pouvoir prétend célébrer. Être Français, qu’est-ce? Être Charlie, en deuil, en deuil mais debout, redressé, laïque, volontaire pour aller écouter du rock ou être heureux en terrasse, une identité de douceur et de bienveillance, que le mal veut détruire: notre mode de vie, et nous pouvons mordre pour le défendre –mordre et ostraciser ceux qui refuseront de nous ressembler.

Les peines et les peurs pour combler le vide

La ringardise de la cérémonie de la République n’est rien, sauf qu’elle témoigne d’eux: ceux qui redéfinissent une identité nationale, tissée de peine et de clichés, et nous la servent en paradis possible. De l’irruption d’un peuple effaré par la barbarie, il y a un an, de la mer humaine du 11 janvier 2015, on a tissé mollement, dans les paroles officielles, une idéologie de rattrapage. Sous le kitsch s’entremêlent des couches de confort hypocrite et de blessures authentiques.

Les gens de pouvoirs ne sont pas insincères et pas seulement habiles. Mais ce qu’ils proposent ne fait que leur ressembler. A l’arrivée, ils se regardent commémorer pour conjurer leurs limites. Cela se voit soudain, quand Johnny se tait, quand Hugo sonne tel un politicien habile, quand Brel ne se marie pas avec la Marseillaise, quand on se pince à vivre une reconstitution des cérémonies d’après la Grande Guerre, et on voudrait un grand rire profanateur pour balayer tout cela, mais personne ne rit désormais.

Le deuil ne libère plus. Il enserre. Johnny, un arbre, soit laïque, Brel, tu n’iras pas plus loin, tu ne verras pas demain. Transmets encore, et déteste aujourd’hui.

La vie vaut mieux que cela; les morts n’y sont pour rien; ceux qui pleurent et marchent ou marcheront quand même sont plus libres que les illusionnistes, et même les illusionnistes sont pitoyables. Ce pouvoir n’a plus de raison, parce que gouverner n’est pas un art de gauche, et ça ne date pas d’aujourd’hui. Le pouvoir fait son devoir, c’est déjà cela, cela ne suffit pas. Il s’est revigoré d’une irruption populaire il y a un an, et s’attache à revivre cette grâce amère, quand la mort est venue à sa rencontre et le deuil est devenu son histoire. Mais les peines et les peurs ne remplacent pas les idées égarées, et ils devront bientôt nous dire ce qu’est ce patriotisme que Manuel Valls veut «nouveau». En attendant, ils ne sont qu’eux-mêmes et ce qu’ils subissent. Dans la République vidée, ils célèbrent leur culte. On s’étonne encore d’y avoir assisté.

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