Culture

Quentin Tarantino alimente-t-il la culture du viol?

Thomas Messias, mis à jour le 13.01.2016 à 10 h 48

Une scène de récit de viol dans «Les Huit Salopards» relance le débat autour de la complaisance du cinéaste américain pour ce type de violence. Une polémique complexe, mais nécessaire.

Samuel L. Jackson dans «Les Huit Salopards» I Copyright SND

Samuel L. Jackson dans «Les Huit Salopards» I Copyright SND

Avertissement: l'article contient un spoiler assez léger: on y raconte le début (et uniquement le début) d’une séquence située au milieu du film et dans laquelle aucun événement-clé (mort d’un personnage, retournement de situation) ne survient. Chacun(e) peut donc lire le texte ci-dessous en toute tranquillité.

Parce qu’il est un storyteller hors pair qui aime raconter et écouter de bonnes histoires, Quentin Tarantino laisse souvent ses personnages prendre la parole et raconter un souvenir ou un événement marquant qui permettra d’éclairer différemment leur passé ou, au contraire, de reconsidérer leur futur autrement. On se souvient par exemple de la scène d’anthologie de Pulp Fiction dans laquelle le capitaine Koons (Christopher Walken) confiait au petit Butch la montre protégée avec abnégation par feu le père du jeune garçon, jusqu’à la conserver au chaud dans son rectum pour éviter qu’elle ne lui soit prise par ses geôliers vietnamiens. Même totalement gratuit, le monologue de Walken aurait été délectable; mais il permettait en outre d’expliquer pourquoi Butch (Bruce WIllis), pourchassé par des gens dangereux et pas contents, était néanmoins prêt à risquer sa peau afin de récupérer la montre confiée par Koons des années plus tôt.


Chez Tarantino, l’histoire est une arme, ou en tout cas un déclencheur. C’est encore le cas dans Les Huit Salopards, son huitième film, qui permet notamment à Samuel L. Jackson de s’en donner à coeur joie à grands coups de tirades enjouées. Mais remettons les choses dans leur contexte: dans ce film qui se déroule quelques temps après la guerre civile américaine, Jackson interprète le Major Marquis Warren, chasseur de primes qui croise le chemin Sanford Smithers (Bruce Dern), ancien général confédéré mieux connu comme le «sanguinaire tueur de nègres de Bâton-Rouge».

Le récit d'un viol

Par vengeance, Warren entreprend de narrer à Smithers comment, quelques années plus tôt, il s’est retrouvé face à face avec le fils de celui-ci. Contraint de marcher nu dans la neige, Chester Charles Smithers avait alors imploré Warren de lui offrir une couverture. Warren accepta, mais à une condition: que Smithers Junior lui prodigue une fellation. «Je l’ai attrapé par les cheveux et je lui ai collé mon gros chibre bien au fond de la gorge», raconte Warren. S’ensuit alors une description plutôt détaillée des instants qui ont suivi, avec en plan de coupe les yeux terrifiés et révoltés du vieux Smithers, ainsi que ceux de Warren, pleins de jubilation.


Il est permis de douter de la véracité de l’histoire relatée par Warren, qui n’a peut-être trouvé que ce moyen pour parvenir à ses fins: pousser le général Smithers à bout et le forcer ainsi à commettre l’irréparable (on n’en dira pas plus). La question n’est de toute façon pas là: véridique ou non, ce que décrit Warren dans la scène est un viol. Un mot dont on peut par exemple rappeler la définition française: «Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui par violence, contrainte, menace ou surprise» (article 222-23 du Code Pénal).

Une fascination suspecte

On le sait, Tarantino a déjà fait jaser en pratiquant dans certains de ses films une ultra-violence qui ne lui a pas valu que des compliments. L’explosion d’une tête à l’arrière de la voiture de Vincent Vega et Jules Winnfield (John Travolta et Samuel L. Jackson) avait particulièrement déplu à une certaine partie des observateurs. Aujourd’hui encore, dès qu’un film est à la fois fun et sanglant, il a toutes les chances d’être qualifié de tarantinesque, a fortiori si sa narration est déconstruite. Ce qu’on oublie en revanche, c’est que d’autres formes de violence traversent le cinéma de Tarantino depuis toujours, au gré d’obsessions pouvant faire grincer des dents.

Dans Pulp Fiction, le sujet est traité avec une relative sobriété, Tarantino insistant surtout sur la honte éprouvée par la victime

Plusieurs journalistes et blogueurs/ses ont relevé la fascination du cinéaste pour le viol. Aujourd’hui encore, il est difficile de déterminer la nature de cette fascination. Mais du viol subi par Marsellus Wallace (Ving Rhames) à la tentative de viol perpétrée sur l’héroïne de Kill Bill 1, le sujet revient très régulièrement dans les films de Tarantino. Le problème est que, sans faire ouvertement l’apologie du viol, le réalisateur a tendance à donner l’air de rien un peu de coolitude à ce qui est, rappelons-le, un crime.

La coolitude «Pussy Wagon»

Dans Pulp Fiction, le sujet est traité avec une relative sobriété, Tarantino insistant surtout sur la honte éprouvée par la victime ainsi que sur la vengeance immédiate et brutale qui s’ensuit. Dans le premier volet de Kill Bill, c’est une autre histoire: bien qu’il soit très lourdement puni par la Mariée jouée par Uma Thurman, l’homme qui tente de la violer est avant tout décrit comme un mec un peu fêlé et un peu rigolo, qui arpente les rues dans sa voiture rebaptisée Pussy Wagon. Aujourd’hui encore, certaines boutiques vendent le porte-clés frappé des mots «Pussy Wagon» dans une écriture psychédélique, comme si c’était là un vrai symbole de coolitude. Or c’est purement et simplement le logo d’un violeur en série (on comprend bien qu’il n’en est pas à sa première tentative de violer une femme dans le coma).

Les vendeurs de porte-clés Pussy Wagon ne sont pas les plus à blâmer: ils ne font que reproduire l’esprit véhiculé par Tarantino dans le film, qui ne semble guère faire la différence entre un criminel et un hurluberlu un peu fantasque et un peu tordu. Le fait que le personnage finisse sauvagement écrabouillé n’est qu’une maigre consolation: avant de châtier un violeur, on aura pris le temps de s’amuser un peu avec lui.

Quelle responsabilité?

Il se produit le même phénomène dans la séquence des Huit Salopards décrite ci-dessus. Le Major Warren joué par Samuel L. Jackson est sans doute le personnage le plus cool du film: retors, futé, il est aussi le plus bavard et le plus charismatique (ce qui lui permettra de tirer son épingle du jeu à plus d’une reprise). De là à affirmer qu’il est le héros du film (statut partagé avec le personnage de Jennifer Jason Leigh), il n’y a qu’un pas. Et voir ce héros super cool nous raconter qu’il a introduit son pénis dans la bouche d’un homme en échange d’une couverture que, spoiler, il ne lui offrira finalement jamais, ça coince sérieusement.

Comprenons-nous bien. Le cinéma a le droit de filmer des actes immoraux, voire même de faire preuve d’une certaine immoralité, mais cela permet-il aux cinéastes de pouvoir aborder n’importe quel sujet sans prendre leurs responsabilités?

Le viol, une problématique pas comme les autres

J’entends d’ici les avocats du diable affirmer que l’on voit chaque jour des gens se faire tuer dans les films, et que ce n’est pas pour cela que chaque spectateur de cinéma se transforme en tueur sanguinaire en sortant de la salle. La réalité, c’est que nous avons bien plus de recul face au meurtre que face au viol. Il existe encore tant et tant de situations dans lesquelles des hommes qui ont violé ou même des femmes qui ont été violées ne réalisent même pas qu’il s’agissait bien d’un viol. Tant et tant de personnes (des hommes en grande majorité) qui tournent le viol en dérision, trouvent toujours une façon de relativiser les faits ou de culpabiliser les victimes. Il ne s’agit pas d’interdire aux cinéastes de parler du viol, ni même de punir systématiquement les personnages de violeurs (ce qui ne reflèterait pas la réalité), mais au moins de veiller à ce que les violeurs ne soient pas décrits comme des types juste un peu facétieux.

Le message de cette séquence, c’est que tout cela n’est pas si grave. Et c’est bigrement dangereux

Le désir de vengeance du Major Warren est totalement compréhensible: il s’agit de faire souffrir un homme ayant sciemment abattu un grand nombre de noirs, qu’il désigne d’ailleurs par un autre mot en n-. Mais passer par le viol (ou en tout cas son récit, puisqu’une fois encore on ignore si tout ceci est véridique) ne se justifie aucunement. Y compris dans un film où l’on peut empoisonner ou faire éclater des têtes en toute impunité. Le message de cette séquence, c’est que tout cela n’est pas si grave. Et c’est bigrement dangereux.

Une culture postféministe

Sur le blog Le cinéma est politique, un long article décrivait des problématiques similaires, détectées dans Boulevard de la mort (où certaines des héroïnes laissaient entendre à un fermier qu’en échange du prêt de sa voiture, elles pourraient lui prêter leur copine pour qu’il s’amuse un peu avec elle). Sur le site Mail & Guardian, un journaliste sud-africain soulevait les mêmes questions au moment de la sortie du film en salles. Les mêmes interrogations se prolongent avec Les Huit Salopards: Tarantino alimente-t-il la culture du viol, lui qu’on a souvent félicité d’écrire des personnages de femmes fortes (Mia Wallace dans Pulp Fiction, Jackie Brown, la Mariée de Kill Bill…)? 

Selon cet excellent article, il ne serait qu’un apôtre du postféminisme, c’est-à-dire d’un féminisme devenu une «valeur marchande vidée de sa composante radicale et de sa volonté de transformation sociale». Chez le cinéaste, il semble en effet n’y avoir guère de réelle conviction féministe au-delà de son désir de mettre en avant un girl power souvent très sexualisé. Les personnages campés par Uma Thurman dans les différents films, mais aussi les cascadeuses et autres cheerleaders de Boulevard de la mort, sont tous traversés par le désir et l’excitation du réalisateur, qu’il entend transmettre à ses spectateurs et spectatrices attirés par les filles. Seule Jackie Brown échappe à la règle, sans doute parce que son âge plus avancé a inspiré à Tarantino une sorte de respect teinté de condescendance plus qu’un réel désir.

 

Parce qu’on ne viole pas pour châtier (ni pour aucune autre raison, d’ailleurs), la scène donne juste envie de baisser les yeux de honte

Voix dissonante

Aussi talentueux soit-il, Tarantino n’est pas un cinéaste de conviction. On peut toujours suranalyser ses films pour y trouver sa vision de l’Amérique, mais même lorsqu’il aborde des problématiques graves et lourdes (le nazisme, l’esclavage), c’est souvent pour s’en servir comme d’un terreau destiné à écrire des personnages hauts en couleurs ou à filmer des situations qui aient de la gueule. Or, oui, s’il n’y avait la problématique du viol, cette séquence de fellation dans la neige serait absolument réjouissante, outil divinement filmé de la vengeance d’un homme déterminé à punir un monstre raciste. Sur les intentions, on aurait envie d’applaudir à tout rompre; hélas, parce qu’on ne viole pas pour châtier (ni pour aucune autre raison, d’ailleurs), la scène donne juste envie de baisser les yeux de honte.

On espère jusqu’au bout qu’une petite voix dissonante intervienne dans Les Huit Salopards pour expliquer au Major Warren que se délecter d’un récit de viol est une abomination. Il n’en sera rien, et une partie de l’assemblée rentrera chez elle en se rappelant avec amusement cette séquence si rigolote dans laquelle un homme colle son zguègue dans la bouche d’un autre sans son consentement. Ce qui est mille fois plus dangereux que le souvenir de têtes qui éclatent ou d’entrejambes pulvérisés par les balles.

Thomas Messias
Thomas Messias (139 articles)
Prof de maths et journaliste
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