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L’année où nous avons cessé de jouer les autruches

Au zoo de Vincennes à Paris, le 6 avril 2015. AFP PHOTO / LIONEL BONAVENTURE

Au zoo de Vincennes à Paris, le 6 avril 2015. AFP PHOTO / LIONEL BONAVENTURE

Pour beaucoup de Français, 2015 est l'année qui les aura forcés à s'intéresser au reste du monde, aux guerres qui se jouent au Moyen-Orient et aux répercussions sur notre territoire. Nombreux étaient pourtant les signes. Si seulement nous avions regardé.

En 2015, nos yeux se sont décillés, notre insouciance s’est envolée. La bulle dans laquelle nous vivions, loin des fracas de la guerre, a éclaté. Nous, Français, avons enfin réalisé que nous n’étions pas seuls au monde.

Avec l’arrivée massive de réfugiés, nous ne pouvons plus ignorer les guerres lointaines car elles ont des répercussions sur notre sol. Avec les tueries de janvier et de novembre, nous avons découvert que la France constitue une cible «privilégiée» de l’Organisation de l’Etat islamique (OEI) et que «l’ennemi» peut aussi avoir les traits d’un jeune Français de nos cités ou campagnes, parti s’entraîner en Syrie pour revenir perpétrer des attentats sur sa terre natale.  

Bref en 2015, nous avons renoué avec l’Histoire, dont nous avions oublié qu’elle était «tragique».

Mais comment avions-nous pu jouer les autruches à ce point?

Ne croulons-nous pas sous les informations, les photos macabres, les témoignages désespérés,  les «live» angoissants, les analyses et les mises en perspective? Sur nos écrans, rien n’est censé nous échapper du désordre d’un monde qui n’a jamais paru aussi petit.

N’était-il pas d’ailleurs quasi-surréaliste par exemple que Libération publie à la mi-juin 2014, alors que la Syrie était à feu et à sang depuis plus de trois ans, une chronique intitulée «Adieu définitif au Proche-Orient et à ses guerres»?

L’auteur, Luc le Vaillant, y dit qu’il n’a «plus qu’une envie, faire l’autruche» justement. Afin de «plonger profond la tête dans le sable pour ne plus entendre parler de ce Proche-Orient et de ses guerres de religion insolubles, insondables, insensées». Et de conclure: «Pour ce qui est du Proche-Orient, désormais, ce sera sans moi». Comme si au moment où l’auteur rédigeait ce texte les répercussions de ces guerres ne touchaient pas déjà la  France. La globalisation du djihad était évidemment en route, et la France menait des opérations en Afghanistan, au Sahel; elle s'apprêtait à le faire en Irak.

Mais derrière cette posture, Luc le Vaillant personnifiait, non sans talent, cette capacité d’une large partie de la population française à ne pas se sentir concernée, un peu comme si elle pouvait de sa propre volonté se mettre à part, comme le Front national y prétend encore.

La conscience aigüe des bi-nationaux

Or il y a une autre partie de la France qui serait, elle, bien en peine de mettre la tête dans le sable. Cette autre France c’est celle des «bi-nationaux», l’œil rivé sur ces zones en guerre ou en conflit dont ils sont aussi originaires, où ils comptent de la famille, des amis, une seconde maison parfois et où ils se rendent régulièrement en vacances et pour voter.

Il suffisait ces dernières années, ces derniers mois, de parler avec des Franco-maliens pour comprendre un peu mieux la guerre que la France mène au Sahel contre les djihadistes de l’Aqmi (Opérations Serval, Epervier, Barkhane). D'écouter des Kurdes franco-turcs vous expliquer comment leurs cousins se battent contre l’Organisation de l’Etat Islamique en Syrie ou en Irak, avec le soutien –armes et formation– de la France et combien déjà ont péri dans ce combat.   

A l’Université Paris Dauphine, c’est un Franco-tunisien qui me dit la peur dans laquelle vit un de ses copains francophone, syndicaliste et laïc de gauche, régulièrement menacé par des djihadistes, dont il craint les attentats du fait de la porosité des frontières avec la Lybie voisine où la France a mené l’Opération Harmattan. Tandis qu’un autre franco-tunisien, membre d’Ennahda (parti des «frères musulmans» tunisiens) confie son affolement devant l’expansion du «salafisme satellitaire financé par l’Arabie saoudite en Tunisie et en France».  

Les Franco-algériens ne cachent pas leur désespoir de voir que le pays de leurs ancêtres, désormais aussi visé par les djihadistes, ne parvient pas à trouver son équilibre après les durs conflits issus de la colonisation française puis de la lutte contre l’islamisme radical.  

Les Français, binationaux n’ont pas attendu 2015 pour savoir que nous sommes embarqués dans un long processus historique

Enfin, n’importe qui peut se joindre aux rassemblements de solidarité avec la Syrie qui ont lieu régulièrement depuis 2011 à Paris ou en province. Celui qui en prendra la peine y rencontrera des Franco-syriens plutôt favorables aux frappes françaises contre l’OEI, même si la plupart auraient souhaité qu’elles aient eu lieu beaucoup, beaucoup plus tôt et contre le régime d’Assad.

Frustrations, colères et impuissances

Ces Français, binationaux, vivent tout à la fois à l’heure de Paris, Lille ou Marseille et à l’heure de Bamako, Erbil, Kobane, Bagdad, Tunis, Alger ou Damas. Ils n’ont pas attendu 2015 pour savoir que nous sommes embarqués dans un long processus historique commencé le 11 septembre 2001 selon les uns, il y a une trentaine d’années en Afghanistan pour les autres, à la sortie de la première guerre mondiale lorsque les puissances occidentales se sont partagées le Proche-Orient selon les derniers. Leurs yeux, à eux, sont décillés depuis longtemps.

Ils savent comment les djihadistes, de l’OEI au premier chef, tirent parti des humiliations et des frustrations, des colères et des impuissances, de ceux qui ont eu à subir pauvreté, occupations et guerres successives ces dernières décennies. Car ces humiliations, ce sont celles de leur grand-parents et de leurs parents, qu’ils ont reçues en héritage.  

Nombre de ces Français en ont déjà vécu les stigmates dans leur «autre pays», où ils se sont souvent mobilisés, ont été arrêtés voire emprisonnés, où ils ont parfois enterré amis ou parents tués dans ces conflits dits lointains. Pour toutes ces raisons-là, ces Français binationaux, possèdent une capacité de projection et d’anticipation, souvent teintée de lucidité, qui manque tant à ceux qui ne sont «que» Français. J​usqu’ici nous ne les avons pas toujours écoutés ​ces «Français aux deux pays», sauf peut-être lorsque leurs propos rejoignaient ce que nous voulions entendre. Il est temps d'apprendre d'eux. ​

N'avoir jamais connu la guerre

Certes nous «que» Français, de 20-50 ans, n’avons connu aucune guerre sur notre sol, ni la seconde, mondiale, ni la «guerre d’Algérie» dont le récit nous est encore largement indicible. Nous n’étions pas nés ou à peine enfants lorsque la France a été ensanglantée par la série d’attentats commis durant les années 70-80, par des groupes terroristes en provenance du Moyen-Orient, du Liban et de Palestine. Et lorsque dans les années 90-95, ont éclaté les horreurs de la guerre en Yougoslavie et au Kosovo tout proches, nous avons vite fait de les oublier parce qu’elles ne collaient définitivement pas avec ce mantra dont on nous a ressassé les oreilles d’une «Europe faiseuse de paix».     

Il nous manque le vécu et la mémoire de l’horreur

Il nous manque donc le vécu et la mémoire de l’horreur, celle-là même inscrite à jamais chez un individu qui a été frappé par le terrorisme ou la guerre et qui peut développer ensuite, parfois, ce je ne sais quoi d’anticipation, une certaine capacité à comprendre très vite ce qui se passe.

Dans les années 60, une de mes amies arménienne a dû, tout enfant, quitter la Turquie du jour au lendemain dans des conditions violentes, psychologiquement et physiquement. Ce drame et ce choc personnels lui ont donné une sensibilité au danger à venir exceptionnelle, et pour la vie…

Cet aveuglement, cette incapacité à prévoir ne sont pas seulement  guidés par notre supposée naïveté, ou par ce petit confort moral et politique, une supposée innocence, que nous chercherions à préserver absolument.      

Car l’aveuglement est également «un déni qui empêche de tirer les leçons du passé», comme le dit l’historien Marc Ferro qui en énumère les «moteur»: «le racisme et la xénophobie, le nationalisme, le ressentiment des humiliations vécues et qu’on n’a pas pu venger, les tabous qu’on n’ose pas évoquer». Avec pour les Français, tous les Français, un passé colonial qui n’est pas seulement indicible mais impensé, ce qui empêche tout récit national commun.

La tromperie du discours politique

A notre décharge, il faut reconnaitre que pour sortir la tête du sable, cesser de jouer les autruches, et acquérir ce minimum de clairvoyance qui nous a tant manqué, nos dirigeants ne nous ont pas beaucoup aidés.  

En Irak et en Syrie, entre septembre 2014 et début décembre 2015, l'aviation française a, selon Le Monde, mené 2.500 sorties aériennes, largué 680 bombes au cours de 321 frappes et détruit 580 objectifs. Un millier de combattants de l’OEI ont été tués selon le quotidien. Ce n’est pas rien. Soyons assurés que pour ceux qui sont bombardés, cette guerre qui hésite à dire son nom en est une, et elle fait des victimes civiles.

Pourquoi alors le Président François Hollande n’a-t-il pas très vite prononcé le grand discours que l’on aurait pu attendre de lui? Pourquoi n’a-t-il pas expliqué dès fin 2014 que ces frappes sont une nécessité contre l’OEI, mais qu’elles ne sont pas sans risques pour notre sécurité ici et qu’elles nous exposent aux représailles, bref que l’«ennemi» pouvait lui aussi venir nous frapper chez nous. En aurait-il douté?

Et, si guerre il y a, comme on l’affirme si haut et fort pour justifier l’adoption de mesures drastiques, pourquoi ne pas avoir demandé au Parlement l’autorisation de la déclarer comme l’impose la Constitution?

Et c’est ainsi que, finalement, nombre de Français ont pu jouer les autruches, beaucoup trop longtemps pour ne sortir la tête du sable que lorsque les rues de Paris ont été ensanglantées.

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