France

Un an après l'Hyper Cacher, Yohann Dorai reste en France, «en attendant»

Lucile Berland, mis à jour le 11.01.2016 à 18 h 15

Le 9 janvier 2015, à midi, il était parti faire une course de dernière minute à la veille d’un départ en vacances. Il en est ressorti quatre heures plus tard, libéré par les forces spéciales. Depuis, sa vie n’est plus la même.

Photo: Lucile Berland.

Photo: Lucile Berland.

Yohann Dorai est rentré d’Israël ce matin avec sa compagne. Ils ont pris quelques jours de vacances avant d’entamer la promotion de son livre, Hyper Caché, quatre heures dans la tête d’un otage, coécrit avec le journaliste Michel Taubmann (Editions du Moment). Dans ce bouquin de 150 pages, on trouve dans le désordre: un hommage à Yoav Hattab, mort en héros en tentant d’attraper la kalachnikov de Coulibaly, quelques mots pour relativiser le rôle de Lassana Bathily, dont la presse a fait un symbole («C’est un type bien! Pourquoi en rajouter?»), des anecdotes drôles et émouvantes sur la relation qu’il a nouée avec ses compagnons d'infortune dans le frigo du sous-sol.

Dans ce témoignage, on trouve surtout beaucoup d’allers-retours entre la vie de Yohann avant les évènements et son quotidien aujourd’hui. Entre incapacité à reprendre le travail, tentation du départ en Israël et nouvelles habitudes, il tente de décrire sa nouvelle vie.

1.Le début de l'attaque«Je n'ai pas obéi et j'ai essayé de convaincre les autres de rester aussi»

C’était un jour de shabbat, un peu avant 14 heures, une veille de départ au ski pour Yohann et une dizaine de copains. La semaine a été tourmentée: attaque de Charlie Hebdo le mercredi, assassinat d’une policière à Montrouge le jeudi, les frères Kouachi finalement cernés par le GIGN dans une imprimerie à 50 kilomètres de Paris le matin-même… «Deux de moins», se dit-on pour se rassurer à Maisons-Alfort, là où travaillent Yohann et une quarantaine d’employés de petites sociétés dans le bâtiment, le chauffage et le dépannage. Seul l’assassin de la policière de Montrouge, un certain Amedy Coulibaly, court toujours...

Ses copains de ski ont déjà fait les courses, mais ils ont oublié le vin. Yohann et son collègue Rudy, qui est aussi du voyage, prennent la décision de faire un aller-retour éclair dans une épicerie pour faire le plein. «Curieusement, nous ne nous dirigeons pas vers le magasin Hyper Cacher le plus proche, à Créteil.» Yohann se rend là où sa femme Séverine a ses habitudes, Porte de Vincennes, dans le XXe arrondissement. «Les enfants finissent l’école à 14 heures le vendredi, confirme la jeune femme. D’habitude, j’y passe juste avant d’aller les chercher. C’est moi qui aurait du y être ce jour-là…»

Dans un rayon de l’Hyper Cacher, Yohann reconnait Ilan, le mari de sa cousine, qui porte son petit garçon de trois ans dans les bras. Ils se saluent. Le trentenaire se dépêche de choisir quelques bonnes bouteilles de rouge. «Kalach, kalach!», crie son pote Rudy à quelques mètres derrière lui.  Yohann sursaute et lâche son butin instantanément. Le liquide rouge éclabousse le sol. Les deux hommes se ruent vers l’arrière du magasin, comme une vingtaine de clients paniqués. Les rafales fusent. Face à la «sortie de secours providentielle au bout de l’allée», Yohann donne des coups de pied aussi fort qu’il peut. Mais rien n’y fait, la barre de fer est retenue par deux cadenas. Elle n’aurait pas du l’être. Il l’apprendra plus tard au détour d’une conversation avec une responsable de la chaîne Hyper Cacher, en marge d’une réception des rescapés au ministère de l’Intérieur.

Avec le recul, ça a été une chance inouïe qu’il soit seul. S’il avait eu un complice, l’un des deux serait descendu vérifier

Les tirs fusent. Il faut trouver refuge. Par un hasard fou, Rudy a travaillé il y a quinze ans dans ces locaux, alors qu’ils abritaient un magasin d’autoradios. «Suivez-moi, c’est par là-bas!», dit-il en ouvrant la marche. Au sous-sol se trouve la réserve: des tas de palettes et de cartons, une femme cachée dans les toilettes, une chambre froide et une armoire électrique qui ne ferme pas à clé. Il y a aussi une porte d’un frigo entrouverte. Cinq personnes y sont retranchées: Jean-Luc, un quinquagénaire, deux jeunes femmes, Carole et Noémie, et une mère avec son enfant d’un an à peine, Sarah. Ils laissent la porte ouverte dans un premier temps pour laisser s’échapper le froid et entendre ce qui se passe là-haut.

Quelques minutes plus tard, une jeune caissière de 22 ans descend sur ordre du terroriste. S’ils ne remontent pas, il promet de faire un carnage. Yohann réfléchit. «On savait que le terroriste était seul. Je me suis dit qu’il ne pourrait pas descendre pour vérifier, au risque de laisser ceux d’en haut sans surveillance… Je n’ai donc pas obéi et j’ai essayé de convaincre les autres de rester aussi.» «Avec le recul, ça a été une chance inouïe qu’il soit seul, songe-t-il. S’il avait eu un complice, l’un des deux serait descendu vérifier et on ne sait pas ce qu’il aurait fait pour se venger contre nous ou contre la caissière…»

Quelques personnes remontent tout de même, dont ce retraité catholique qui avait mis les pieds par hasard dans l’Hyper Cacher en pensant y trouver du houmous. Convaincu qu’il reste des gens cachés en bas, le tueur de Montrouge ordonne à la caissière d’y retourner. Cette fois, Yoav Hattab, un beau garçon tunisien de 21 ans, hésite. Yohann essaye de le dissuader de monter à plusieurs reprises mais il échoue. Ce regret le hante encore aujourd’hui.«Reste là!», lui intime le trentenaire en voyant le jeune homme déjà au milieu des marches. Il capitule lorsqu’il voit qu’il continue à monter: «A tout à l’heure frérot…» Arrivé en haut, Yoav remarque la kalachnikov de Coulibaly, qu’il croit sans surveillance, et tente de s’en emparer pour viser le preneur d’otages. Il est exécuté sur le champ. Pour Yohann, c’est ce jeune homme «d’un courage incroyable» le vrai héros de l’Hyper Cacher. Il lui a d’ailleurs dédié son livre.

2.Dans la chambre froide«Quand vous avez une femme avec un gamin de quelques mois en face...»

Par chance, Yohann est chauffagiste de profession. Il débranche lui même le système de refroidissement du frigo en arrachant quelques fils, puis referme à clé la porte du congélateur sur le petit groupe de sept. Juste avant, il a dissimulé un second jeu de clefs dans un recoin du sous-sol de l’Hyper Cacher, que la police récupèrera au moment de la libération des otages.

Séverine se souvient: «Quand il m’a dit qu’il était enfermé dans un frigo où l’on tient à peine debout, je me suis dit, "C’est pas possible, il ne va pas tenir, il est totalement claustro! Il ne va pas mourir de froid, il va mourir de claustrophobie!".» Son compagnon lui envoie des nouvelles par SMS tout au long du siège. «Certains passaient des coups de fil en chuchotant mais moi je ne voulais pas lui parler par téléphone, il avait trop peur de se mettre à craquer.» Yohann et Rudy font tout pour cacher leur angoisse. «Quand vous avez une femme avec un gamin de quelques mois dans les bras en face de vous, vous êtes obligés de tenir.»

L'assaut contre l'Hyper Cacher, le 9 janvier 2015. GABRIELLE CHATELAIN / AFPTV / AFP

Yohann est désormais bras nus: il a donné sa veste à la mère du petit. Dans un combat acharné contre le froid, ses pensées se bousculent. Pour tenir, il imagine ses retrouvailles avec sa femme, il pense à sa cousine, dont le mari et le fils sont là-haut, face à face avec le terroriste. Il craint de découvrir un carnage s’il a la chance de s’en sortir. Le groupe apprend rapidement, grâce à des échanges avec l’extérieur, que Coulibaly dispose d’une vingtaine de bâtons d’explosifs... Ses membres sont terrifiés de sentir l’immeuble s’écrouler sur eux, si ce n’est pas Coulibaly lui-même qui vient cribler la porte de balles pour les déloger. Tous songent enfin à la raison qui les a conduits à être là, prostrés dans ce qu’ils voient tantôt comme un refuge, tantôt comme un tombeau: «le fait d’être juif.»

Plus les minutes passent, plus l’espoir d’un assaut imminent des forces spéciales grandit. Yohann correspond régulièrement avec eux par SMS. Vers 15 heures, lorsqu’il a le patron du Raid en direct au bout du fil, il implore: «Nous n’en pouvons plus, nous allons mourir de froid. Pensez au bébé, il ne pourra pas tenir très longtemps. Libérez-nous vite, par pitié.» S’ensuivent deux heures d’une attente interminable. Par moment, Yohann renoue avec ses habitudes: il blague. Dans quelques jours, c’est la bar-mitsva de son fils aîné, un évènement majeur dans la communauté juive. «Le mec là-haut a intérêt à nous relâcher vite car je dois m’occuper des préparatifs!», tente-t-il. Il obtiendra des rires étouffés.

A 16h55, un ultime coup de fil annonce l’imminence de l’assaut. Une petite demi-heure plus tard, les sept otages du sous-sol de l’Hyper Cacher sont dehors. Les policiers leur ont demandé de regarder devant soi en sortant, mais Yohann ne suit pas la consigne. En traversant le rez-de-chaussée, il découvre avec horreur le corps du jeune Yoav, baignant dans une mare de sang. La nausée. Puis la sortie à l’air libre, qui n’a jamais aussi bien porté son nom. Les otages respirent à nouveau à plein poumons. Sur les images d’archives de leur libération, on entend distinctement Yohann et Rudy crier: «Merci les gars ! Vive la France!» Et pourtant, nuance-il dans son livre, «partagé entre le sentiment de bonheur et l’écœurement, je ne me suis jamais senti aussi mal de ma vie».

3.L'après«Ma fille est rentrée en disant: "C'est vrai papa, c'est toi qui étais là-bas?"»

Au départ, Yohann a espéré pouvoir cacher son implication dans les évènements à ses parents, âgés, mais ceux-ci ont tout découvert 24 heures plus tard. Un ami de Yohann avait appelé chez eux. Le rescapé a aussi cherché à épargner ses quatre enfants en faisant comme si de rien n’était. «Ils comprennent de plus en plus de choses en grandissant. Mon aîné a 14 ans, il a un téléphone, il suit l’actualité...» La deuxième, de deux ans sa cadette, a vraiment réalisé quelques jours après les attentats, après une discussion à l’école. «Elle est rentrée en disant: "C’est vrai papa, c’est toi qui étais là-bas?" Elle avait dit à ses copines que son père était un "héros"», raconte Séverine, un brin de fierté dans l’oeil.

Un an a passé. Ce mardi 5 janvier, il y a eu d’abord l’inauguration d’une plaque sur l’ancien immeuble de Charlie Hebdo puis sur le boulevard Richard-Lenoir, où le policier Ahmed Merabet a perdu la vie. Vers onze heures, François Hollande et Manuel Valls sont ensuite venus rendre hommage aux quatre victimes de la porte de Vincennes. «On n’a pas été invités à la cérémonie», s’étonne encore Yohann, «les rescapés du rez-de-chaussée je ne sais pas, mais les autres otages du sous-sol, c’est pareil…»

«Les Français ont repris une vie normale, mais pas nous!», constatent Yohann et Séverine. «Personne ne s’est remis...» La grande majorité des adultes enfermés au sous-sol n’a d’ailleurs pas repris le travail. Yohann le premier. Il gérait depuis quinze ans une entreprise familiale grâce à laquelle il faisait travailler sa femme, son frère cadet et ses deux soeurs. Il se sent aujourd’hui incapable d’en reprendre les rênes. Ses proches devront trouver une place ailleurs.


 

Le quotidien n’est plus le même. L’été dernier, lorsque Yohann entre pour la première fois dans un magasin depuis la prise d’otages –un Hyper Cacher du XIXe arrondissement–, Séverine le voit pâlir. «J’ai eu des bouffées d’angoisse, je me sentais en danger. Les portes étaient ouvertes, je me suis dit que n’importe qui pouvait entrer et nous tirer dessus.» Ils sortent sur-le-champ sans rien acheter. Maintenant, ce sera livraison à domicile uniquement.

Aujourd’hui, lorsque Yohann et Séverine se quittent, même pour deux heures, le bisou est «o-bli-ga-toire». Au cas où ce serait le dernier. «Yohann espère aussi chaque dimanche qu’il va pleuvoir, pour éviter de sortir avec les enfants!», se désole Séverine. De son côté, la jeune femme a pris l’habitude de se cacher sous une casquette, vissée sur la tête en toutes circonstances. «Quand je me sens regardée dans le métro ou ailleurs, je la baisse sur mon front… C’est devenu un tic, je ne peux plus sortir sans!» Elle se sent épiée, jugée. Elle a conscience que ce n’est pas réellement le cas la plupart du temps, mais elle ne peut pas s’empêcher d’y penser. Elle hésite même à appeler ses enfants par leurs prénoms dans les lieux publics. «Quand je crie "Levi viens ici" dans la rue, j’ai l’impression que tout le monde se retourne…» Un geste pourtant anodin pour toutes les mamans du monde.

Ailleurs, peut-être, ils se sentiraient mieux acceptés. Les yeux de Séverine montent au plafond: «Bien sûr qu’on peut partir en Israël, on y pense, on en a envie… On y va en vacances dès qu’on peut.» «Mais c’est pas si simple!», argumente son compagnon. «On a tout ici, notre famille, nos amis, j’ai construit mon entreprise, ma maison… Mon vrai pays, là où j’ai grandi, c’est la France!» Et puis, il y a les enfants. «Ils ne comprendraient pas pourquoi on déménage et ce serait leur communiquer notre peur…» Enfin, il y a aussi plusieurs obstacles à franchir avant de s’expatrier définitivement. Le premier d’entre eux: la langue. «Les enfants apprendront vite, mais Séverine et moi? Qui voudra nous embaucher?», s’inquiète le père de famille.

La vie continue donc ici, en France, «en attendant». Mais en attendant quoi? Le pire –tant redouté– qui déclencherait un départ précipité? Ou le meilleur, auquel ils ont tant de mal à croire? Le couple, comme beaucoup de Juifs à Paris, flotte dans une zone d’inconfort qui grandit un peu plus chaque fois qu’une nouvelle attaque vise la communauté. Pour s’en extraire, Yohann et Séverine aiment repenser à leur adolescence, vers 15 ans, quand ils se sont connus. L’époque bénie de la «génération "Blacks-beurs-feujs"», comme l’appelle Yohann. Chaque fois qu’il retourne à Belleville pour voir ses parents, il cherche à y regoûter. Au pied des tours, une bière ou une clope à la main, beaucoup d’anciens copains sont encore là vingt ans plus tard. En particulier des musulmans. «On se check, ils me demandent des nouvelles, comment vont les enfants… Je sais que quand ma mère fait une chute dans son appartement, ce sont les premiers à aller l’aider. Et quand l’ascenseur tombe en panne, ils la portent sur une chaise jusqu’au cinquième étage!» Mais «ce n’est plus pareil depuis les attentats…» Il décrit une sorte de méfiance réciproque larvée, un peu tabou. «Enfin, on se parle toujours, c’est déjà ça.»

Vendredi 13 novembre, jour de shabbat, encore un. Ce soir-là, le couple s’endort vers 20h30. Quatre heures plus tard, comme d’habitude, le corps de Yohann lui intime l’ordre d’aller s’injecter quelques grammes de sucre, direction la cuisine. Il passe devant la télé restée allumée –une astuce en temps de shabbat, où il est interdit de l’allumer mais pas de la regarder. Coup d’oeil machinal. Sur le bandeau bleu, en bas de l’écran, il croit lire les mots «attentats» et «morts». Les chiffres se refusent à ses yeux. Yohann file au lavabo pour se débarbouiller et revient devant le petit écran. «J’ai hal-lu-ci-né. Ils annoncaient 80 morts, des fusillades à différents endroits... Je n’y croyais pas…» Ils court réveiller sa compagne. Ce sera une nuit très courte. «Quand les journalistes parlaient des jeunes encore retranchés plusieurs heures après les attentats, Yohann répétait en boucle: "Y'a que moi qui peut comprendre ce qu’ils vivent!"», se souvient la jeune femme. «J’étais prêt à redémarrer ma société quelques jours auparavant, raconte Yohann, le psy avait dit que mon état s’était amélioré...» Mais c’est la rechute.

Aujourd’hui, il y a toujours quelque chose pour renvoyer Yohann à son passé. Début décembre, dans la rue, un garçon de 16 ou 17 ans lui propose de lui mettre des téfilines. Dans la liturgie juive, il s’agit de petits boîtiers noirs maintenus par des lanières portées au niveau des bras et de la tête, que sont censés porter les hommes au-delà de 13 ans quand ils sortent. «C’est bon, je les ai», répond Yohann d’un pas pressé. «Depuis que j’ai failli me faire tuer par Coulibaly en allant faire mes courses à l’Hyper Cacher, je ne les oublie plus!» En face, le jeune répond du tac au tac: «Mon père, lui, n’a pas eu cette chance!» Yohann est sidéré. Il vient de tomber par hasard sur le fils de Philippe Braham, cadre commercial de 45 ans, deuxième homme assassiné par Coulibaly le 9 janvier dernier.

En passant de «Je suis vivant» à «Je vais mourir» en une fraction de seconde, son cerveau a appris à se protéger. «Vous rentrez comment?», demandent Yohann et Séverine avec bienveillance. «A pied, à cette heure-là?», s’étonne le rescapé de l’Hyper Cacher. Nous sommes le mardi 5 janvier, il n’est pourtant que 20h30. Le couple s’est convaincu d’une chose. «Mieux vaut être trop prudent que pas assez…»

Lucile Berland
Lucile Berland (19 articles)
Journaliste qui navigue entre l'écriture d'articles et la production audiovisuelle (documentaires et enquêtes).
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