BLOGS & CHRONIQUES
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- Par Frédéric Filloux
- Frédéric Filloux, éditeur de la Monday Note, est un contributeur régulier de Slate.fr
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Frédéric Filloux
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A vos blogs, journalistes!
S'affranchir d'un mode de rédaction ultra-formaté permet la même révolution que le «New Journalism» des années 70.
Dans les années 1970 aux Etats-Unis, un groupe d'écrivains journalistes avant-gardistes avaient osé le terme «New Journalism». Les rigoureux canons du métier y étaient mis a mal par des innovations narratives empruntées à la fiction : la mise en scène de l'auteur, le recours à la première personne, la subjectivité, les dialogues. Tom Wolfe y a même consacré un livre dans lequel il rassemblait le travail de cette nouvelle vague éditoriale issue de «Rolling Stone» ou «Esquire».
Question (vous avez une heure trente pour répondre, en commentaires): qu'est ce que serait le nouveau journalisme trente ans plus tard à l'ère de l'Internet et de la déchéance du support papier?
Proposition : et si c'étaient les blogs?
Il y a de tout dans ce qu'on appelle la blogosphère. La grande majorité n'est qu'un vaste «bruit» issu de l'accès universel à la publication en ligne dans lequel les Hunter Thompson, Norman Mailer ou Truman Capote qui ont construit leur travail sur la fusion entre le journalisme et la littérature ne sont pas légions. Le gros des blogs serait plutôt produit par des auteurs qui clament leur mal-être dans la solitude de leur soupente.
Pour eux, le sens est secondaire, seule la présence compte. Ils sont assidus et prolixes, souvent pour ne pas dire grand-chose. On ne va pas s'en plaindre. La dimension démocratique de l'Internet est précisément d'avoir supprimé l'intermédiation entre un émetteur et son public potentiel.
Le blog a dix ans. Et donc l'âge de la raison. Celle-ci ne s'exprime plus seulement par le foisonnement, mais aussi par les pépites qui émergent du bruit de fond. Et c'est tout l'intérêt des blogs qui permettent aussi l'expression d'une expertise individuelle jusqu'ici indécelable. Or, non seulement le principe du blog permet à tout auteur de se faire entendre mais son architecture lui assure également promotion et notoriété - s'il la mérite. Le lien hypertexte est la sanction qui fait qu'un blog de qualité, pertinent, a finalement peu de chances de rester ignoré. Et cette popularité a de fortes chances d'être exponentielle: plus un blog fait l'objet de liens convergents, plus il est référencé par d'autres, etc.
Cette expertise concerne aussi bien les sciences, l'économie, que la politique. Aujourd'hui, le suivi de la crise mondiale est ainsi nettement enrichi par un blog «pro» comme celui de l'économiste Nouriel Roubini, Cassandre absolutiste du système financier dont dix ans plus tôt, le travail serait resté cantonné aux cercles universitaires. Cette expertise indépendante est entrée en concurrence avec le journalisme. Désormais, l'autorité individuelle peut s'affranchir de celle du vecteur éditorial. L'auteur-expert ne vaut plus seulement par le support d'où il s'exprime, il vaut par la popularité que lui confèrent ceux qui s'intéressent aux mêmes sujets.
Le journalisme est en train de connaître une évolution symétrique. Les grands sites de presse intègrent de plus en plus le blogueur-expert dans leur champ éditorial. Le Financial Times, le Wall Street Journal en ont des légions Les sujets font d'ailleurs l'objet d'une compétition sévère entre les titres. Un exemple : les deux grands journaux ont chacun capturé le segment de l'économie alternative et un peu loufoque en affermant deux auteurs de best-sellers: Tim Harford avec The Undercover Economist pour le FT et Steven Levitt auteur de Freakonomics pour le WSJ.
Seconde mutation: les journalistes ont de plus en plus tendance à adopter le format du blog. Spécialement dans les pays anglophones où il permet de s'affranchir d'un mode de rédaction ultra-formaté où l'expression d'une opinion est proscrite dans la couverture de l'actualité (en France, on n'a pas ce souci).
Là où un article va être structuré au point d'en être rasoir, le blog va permettre une forme plus alerte, plus incarnée de l'analyse; là où le commentaire ou l'éditorial est pontifiant, le blog est percutant avec une longueur variable en fonction du sujet et une périodicité aléatoire; là où l'article classique est unidirectionnel, le blog est conversationnel. L'article n'est plus figé, il est commenté, débattu, l'auteur revient sur son thème, le corrige éventuellement. Et comme toujours, la qualité appelle la qualité. Les sites qui laissent se développer un liseron de commentaires sans intérêt de la part de leur lectorat tirent leur contenu vers le bas; à l'inverse, ceux qui choisissent d'élaguer rendent l'arborescence plus belle.
Rien d'étonnant à ce que les soixante blogs du New York Times soient globalement plus intéressants à lire que les papiers d'actualité du site qui sont comme d'autres soumis à une «commoditization» d'une information qui est souvent partout au même moment. Les synthèses et les reportages du Times sur la guerre en Irak sont irréprochables mais le blog «Baghdad Bureau» donne une idée plus vivante du quotidien en Irak.
Le blog autorise un plus large spectre dans la couverture éditoriale comme par exemple la couverture en direct («Live Blogging») des auditions des grands patrons de l'automobile aux Etats-Unis. Détail révélateur sur l'importance prise par les blogs: dans le New York Times encore, ce long récit a été fait par Floyd Norris, le rédacteur économique le plus senior du grand quotidien américain. Il n'avait pas hésité pour l'occasion à jouer les sténotypistes. De la même façon, le NY Times doit être le seul journal au monde à compter parmi ses blogueurs un prix Nobel (Paul Krugman).
Alors, un «Nouveau Journalisme», le blogging pro? Sans doute pas au sens de l'évolution littéraire des années 70. Mais il est certain que la flexibilité du blog, la mise en concurrence des journalistes et d'une expertise extérieure jusqu'ici invisible, vont contribuer à améliorer le débat démocratique.
Frédéric Filloux
Image de une: Johnny Depp joue Hunter Thompson dans Las Vegas Parano. DR.
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Comments
autre point à soulever
Très bon article, les questions soulevées sont d'actualité et révèlent une approche longuement réfléchie du sujet. A vos Blogs les journalistes, ok mais qu'en est il de la profitabilité? Bien souvent, journalistes et experts alimentent leur Blog en annexe d'une activité principale, rémunératrice. Démocratiser l'information et la connaissance, d'accord, mais comment maintenir en vie ceux qui les fournissent? La question de l'avenir du journalisme est, je pense, encore plus large que la simple migration du support papier aux balises HTML. Certains comme "la plume d'Aliocha" s'y intéressent de près, font avancer le débat et mériteraient, à mon sens, une rétribution financière cette fois. Comment? A vous de jouer penseurs et techniciens !
www.meltingtrip.wordpress.com
Sans blog?
Je suis très globalement d'accord avec Frédéric Filloux, à l'unique condition de rappeler toujours que "la liberté d'informer, c'est la liberté de tout dire, non la licence de raconter n'importe quoi".
Confraternellement.
Marc Menonville
Liberté des blogs
Bonjour,
Contrairement à ce que dit Marc, je pense qu'une vraie liberté nécessite d'accepter les outrances et la médiocrité. La liberté qui commence par "Oui, mais.." c'est de l'hypocrisie. J'accepte cette médiocrité présente dans les blogs en "bruit de fond " comme l'indique l'auteur, parce qu'elle est un signe rassurant qu'ils sont encore libres. Et bien sûr surgit alors le problème de trier les bons papiers.
Amitiés, Agnès
http://doutagogo.com
Agnès
http://doutagogo.com
Les pros et les autres
Ma réflexion s'adressait, il va de soi, aux journalistes qui s'adonnent ou s'adonneront au "blogging pro". Le journalisme professionnel doit répondre à l'impératif de recherche de la vérité, si le commentaire reste libre. Les blogueurs amateurs, eux, sont libres de participer au bruit de fond et, sur ce point, Agnès n'a pas tort.
Confraternellement.
Marc Menonville
Le bruit et l'honneur
Les blogueurs invités du journal Le monde :
http://www.lemonde.fr/web/blogs/0,39-0,48-0,0.html
(+ 883 blogueurs qui se sont invités eux même)
Ceux de Libé :
http://www.liberation.fr/blogs
Ceux du Figaro :
http://www.lefigaro.fr/blogs/index.php
Ce n'est pas nécessairement une guerre des supports
Cette analyse est remarquablement intéressante, merci ! Si je puis me permettre, je ne suis pas sûr que l'on assiste à une guerre des supports, papier contre Internet, mais plutôt à une forte évolution des contenus permise, amplifiée, provoquée par la révolution technologique. Produire une information sur le papier ou sur un écran, c'est toujours produire une information écrite. Il n'y a que le support qui change, c'est-à -dire rien. Ce qui fait le succès, en revanche, d'Internet, c'est l'immédiateté (une fois validée, l'info est à la disposition de la terre entière en 10 sec.), et la réactivité (on peut commenter, c'est ce que je fais en ce moment !). Mais le fond reste le même : ou bien on est intéressant, et on est lu, ou bien on n'est pas intéressant, et on n'est pas lu. Aujourd'hui, la nouveauté (10 ans ce n'est rien...) masque cette vérité de toujours. Pour être lu, il faut avoir quelque chose à dire, et un public qui ait envie de l'entendre... Je me souviens que, dans une émission récente ("C'est dans l'air" pour ne pas la nommer), un blogueur avait prédit la fin du journalisme ; en gros, il disait avoir commenté en direct le "tsunami" sur son blog ; et il n'avait pu eu besoin de sa carte de presse pour le faire. Mais le Président de France Télévision, M. Teissier, qui était face à lui, lui a dit : mais vous n'étiez pas là bas ? Comment avez-vous eu l'information ? Il a répondu qu'il avait eue en lisant... un journal. Tout ça pour dire qu'il ne faut pas confondre "journaliste" et "éditorialiste" (c'est-à -dire "blogueur" dans l'univers Web 2.0). On aura toujours besoin des premiers. Pour les seconds, ça dépendra de leur talent. C'est somme toute l'ordre des choses, non ?
Cyril
De quelle nature sont les pépites ?
Frédéric Filloux laisse à penser que la majorité des blogs ne sont que le fait d’auteurs qui clameraient « leur mal-être dans la solitude de leur soupente ». Image qui me fait penser aux artistes peintres du siècle dernier, image plutôt miséreuse transposée aux blogueurs d’aujourd’hui.
Tous ceux qui se sont essayé à créer un blog, connaissent des difficultés de mise en forme, de structuration du contenu, de son suivi et de sa mise à jour, du temps que l’on peut lui consacrer.
Le vaste bruit constitue un magma bouillonnant d’essais en tout genres dont l’exercice constitue en lui-même un apprentissage, une gymnastique intellectuelle qui consiste à analyser, structurer sa pensée et mettre en forme.
Etre mauvais au départ dans l’exercice de l’écriture ne veut pas dire que l’on ne s’améliore pas.
La valeur d’une « pépite » ne se mesure pas qu’à un quantitatif de convergence des liens hypertexte. La nature de la pépite doit aussi être prise en compte. Il existe dans le vaste bruit de la blogosphère, une multitude de blogs spécialisés qui peuvent êtres considérés comme des pépites, uniquement par ceux auquel ils s’adressent.
Sont il pour autant des pépites ?
Non, et il serait illusoire de le penser. Un blog dont la nature du contenu serait discutable du point de vue de la déontologie, de la morale, ou pour toute autre raison, pourrait très bien être pointu dans son domaine, rédigé par un « spécialiste » dont « l’architecture » lui assurait promotion et notoriété.
Serait ce pour autant une « pépite » ?
Quelles sont les raisons pour lesquels les journalistes se mettent aux blogs ?
Ils disposent déjà de tribunes, qu’elles soient sur du papier réel ou virtuel, ou dans l’audio-visuel au travers d’interventions dans divers magazines.
Lorsque des journalistes se risquent au blog, ils le font sans doute pour s’affranchir champ éditorial et pour une plus grande liberté d’expression, mais sans pour autant échapper à un désir de promotion et de notoriété.
Il risques néanmoins, ni plus ni moins que les autres, de faire parti du vaste bruit.
Sur les blogs de « pro » on retrouve les mêmes schémas que dans les éditoriaux, une mise en forme rigoureuse, les mêmes sujets, et le même absentéisme vis-à -vis des internautes qui donnent leurs avis.
Là ou interactivité entre l’internaute et le blogueur devrait se faire de manière intense, cela se limite souvent avec parcimonie à une réponse laconique (quand il y en a une) de la part du blogeur et à un débat entre posteurs. Le blog n’est plus alors, qu’une vitrine, une bibliothèque, un lieu de plus sur la toile ou l’auteur se contente de déposer son article et puis s’en va...
La flexibilité du blog permet pourtant à l’écriture de vivre dans le temps. Mettre en avant le commentaire permet de revenir sur un article passé quand les événements qui se sont déroulés après sa rédaction lui donnent tort ou raison.
Quelque soit la raison que tout un chacun a de créer un blog, le vaste bruit de la blogosphère offre un panel d’émotions, de réflexions, qui sont aussi le miroir de notre société, que ce soit de son mal être ou de son bien être.
En tout cas, c’est un beau champ de recherche pour les sociologues.
Jen