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L'Opep survivra-t-elle au conflit entre l'Arabie saoudite et l'Iran?

Le siège de l'Opep à Vienne en Autriche I REUTERS/Heinz-Peter Bader

Le siège de l'Opep à Vienne en Autriche I REUTERS/Heinz-Peter Bader

Les pays exportateurs de pétrole paient cher le conflit entre les deux puissances rivales et l’organisation, qui représente le tiers de la production mondiale, échoue dans son rôle de régulation.

L’Opep surmontera-t-elle la crise ouverte entre Riyad et Téhéran? Les deux frères ennemis sont des piliers de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, créée en 1960. En novembre dernier, selon les dernières statistiques, l’Arabie saoudite a produit un peu plus de 10 millions de barils/jour, contre 3,3 millions pour l’Iran, dépassé seulement par l’Irak (3,7 millions de barils/jour). Or, l’Opep avec une moyenne de 31,5 millions de barils/jour ne représente plus que le tiers de la production mondiale de pétrole.

On connaît le problème auquel est confrontée l’organisation, depuis qu’il a éclaté au grand jour lors de la réunion de ses membres début décembre. Alors que la demande mondiale a oscillé autour de 93,5 millions de barils/jour au deuxième semestre 2015, la production mondiale (pays Opep et non-Opep confondus) a dépassé la demande de 1,45 million de barils. D’où l’affaissement des cours du pétrole. Comme l'indiquait Le Monde, le cours du baril de «light sweet crude» (WTI) est tombé, mardi 12 janvier, sous les 31 dollars, son plus bas niveau depuis douze ans.

L’Opep neutralisée

Habituellement, dans ce genre de situation, l’Arabie saoudite régulait l’offre en fermant  un peu ses robinets pour éviter une dégringolade des cours. Mais en cette fin 2015, elle s’y est refusée si les pays non–Opep ne participaient pas à une réduction de la production mondiale et si l’Iran persistait à vouloir augmenter ses exportations.

Téhéran, voulant profiter en 2016 de la levée progressive des sanctions internationales décidées il y a dix ans et relancer ses ventes d’or noir, a tourné le dos. Son plan de marche a été défini: une hausse de production d’un demi-million de barils par jour au début de 2016 et d'un million de barils supplémentaires par jour en mars, principalement pour l’export. Un programme qui, passant outre les dispositions de l’Opep dans l’établissement des quotas, pourrait déstabiliser les équilibres du marché; encore faut-il que les infrastructures puissent suivre.

Leur bras de fer pourrait même durer longtemps, si l’on considère leurs abondantes réserves respectives d’or noir

Mais pas question pour Riyad, dans ces conditions, de fermer ses robinets et perdre des parts de marché au bénéfice de son adversaire iranien.

Quant aux pays hors Opep, ils ne s’estiment pas liés à la stratégie de l’organisation, ni les États-Unis qui –au contraire– assouplissent leur réglementation sur les exportations de pétrole, ni la Russie qui compense la baisse des cours en augmentant les volumes placés sur le marché.

Des économies en déroute

Le choc des deux puissances sur le terrain pétrolier n’est que le prolongement de leur conflit ancestral. Leur bras de fer pourrait même durer longtemps, si l’on considère leurs abondantes réserves respectives d’or noir (à l’avantage toutefois de l’Arabie saoudite). Mais dans ces conditions, c’est le rôle même de l’Opep comme régulateur de la production de ses membres qui est remis en question. D’autant que les autres pays qui font partie de l’organisation n’ont pas les moyens des deux belligérants pour faire face longtemps à l’effondrement des cours. Entre les producteurs de pétrole, une véritable guerre d’usure est engagée.

Les pays importateurs en profitent. Mais pour les exportateurs, c’est la déroute de leur économie. Et l’Opep n’est plus un bouclier contre les fluctuations des prix du pétrole lorsque l’organisation est impuissante en enrayer une division par trois des cours en dix-huit mois.

Par exemple, un pays comme l’Algérie tire 97% de ses exportations et 60% de ses recettes budgétaires de ses ventes de pétrole et de gaz, indique la Direction du Trésor en France. Au Venezuela, les exportations pétrolières représentent 95% des ressources en devises. En Irak, elles assurent  83% des revenus de l’Etat. Et au Nigeria, premier pays producteur en Afrique, les revenus budgétaires sont toujours très dépendants des hydrocarbures qui représentent 90% des exportations. Pour tous ces pays, la situation économique est devenue critique, voire socialement explosive. Même l’Arabie saoudite dont le déficit budgétaire atteint les 20% du PIB, a dû prendre des dispositions pour renflouer ses caisses.

Une influence réduite

Pour autant, la destruction de son ambassade à Téhéran et les représailles qui s’en sont suivies avec le bombardement de l’ambassade d’Iran au Yémen laissent peu de place à une solution diplomatique rapide au conflit entre les deux adversaires qui ont rompu leurs relations, d’autant que leur bras de fer s’étend dans d’autres pays musulmans entre les populations sunnites et chiites.

Certains spécialistes ont d’ailleurs déjà prédit la fin de l’Opep compte tenu du rôle dominant des pays non-Opep

Ainsi au sein de l’Opep, la situation est d’autant plus complexe que la concurrence des pays non-Opep sur le marché mondial des hydrocarbures conventionnels et la place prise par les non-conventionnels d’Amérique du nord, réduit l’influence de l’organisation.

Certains spécialistes ont d’ailleurs déjà prédit la fin de l’Opep compte tenu du rôle dominant des pays non-Opep. D’autres considèrent que, grâce aux réserves de ses membres, l’organisation regagnera de l’influence lorsque les non-Opep auront épuisé les leurs, ou devront les utiliser avec plus de parcimonie. À moyen terme en tout cas, l’efficacité du cartel pour ses membres est neutralisée à cause des enjeux géopolitiques au Moyen-Orient. Pour tenter de revenir dans le débat, la présidence de l’Opep a proposé une réunion des pays producteurs de l’organisation début mars alors qu’il n’en était pas prévu avant juin; mais rien ne dit que les piliers du cartel souscriront à cette proposition émise dans l’urgence.

Lutte pour le leadership au Moyen-Orient

L’Arabie saoudite voit d’un très mauvais œil l’accord obtenu par l’Iran sur le nucléaire et l’influence grandissante de son adversaire chiite au Moyen-Orient. L’affrontement des deux puissances au Yémen, stratégiquement plus important pour Riyad que la lutte contre Daech si l’on s’en tient à l’engagement de son aviation sur les deux théâtres d’interventions, est une illustration de la tension entre les deux capitales et du basculement des rapports de forces régionaux.

Car les États-Unis espèrent bien revenir à une situation d’autosuffisance dans la production de pétrole. Aussi, l’alliance de Washington avec Riyad qui prenait ses racines dans la sécurité d’approvisionnement de l’Oncle Sam n’a plus pour les Américains la priorité qu’elle connut au siècle dernier. Ce qui accentue la déstabilisation de la région, puisqu’entre les États-Unis et l’Arabie saoudite qui considère que ses intérêts n’ont pas été pris en compte face à l’Iran, les relations se sont dégradées.

Riyad doit donc défendre seul le leadership qu’il veut conserver dans la région. Le gouvernement saoudien s’y préparait à travers un lourd effort d’armement, quadruplant ses importations de matériels militaires entre 2010 et 2014 par rapport aux cinq précédentes années.

Un salut encore possible?

C’est dans ce contexte que Riyad a décidé l’exécution d’un dignitaire chiite opposant au régime, le cheikh Nimr Baqr Al-Nimr, décision considérée comme une véritable provocation par Téhéran alors que les relations entre les deux capitales semblaient sur la voie de l’apaisement. Mais derrière les affrontements religieux, les conflits politiques sont très anciens.

Le bras de fer pourrait déboucher sur un conflit militaire régional déstabilisant le marché

Ce nouvel épisode dans les antagonismes entre Saoudiens et Iraniens va rebondir sur le terrain économique, et forcément sur celui du pétrole. Car même si Téhéran a déclaré que la montée en puissance de ses exportations serait progressive, elle reste un objectif pour l’Iran auquel l’Arabie saoudite compte toujours faire barrage en saturant le marché de pétrole.

L’Opep, souvent débordée par ses membres depuis plus d’un demi-siècle mais qui sut toujours faire prévaloir leur intérêt économique pour se maintenir, risque d’être profondément affaiblie par cet affrontement. Et ne devra peut-être son salut qu’aux pays non-Opep qui, asphyxiés eux-aussi par les bas niveaux des cours du pétrole, pourraient réduire leur offre, apportant un peu d’oxygène aux membres de l’Opep qui n’ont pas su jusqu’à présent y parvenir sans eux.

À moins que le bras de fer ne débouche sur un conflit militaire régional qui, déstabilisant le marché, déclencherait une remontée des cours. La pire hypothèse.

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