Depuis 2005, la fulgurante percée du «djihadisme de proximité» français

Aulnay-sous-Bois en novembre 2005 I THOMAS COEX / AFP

Aulnay-sous-Bois en novembre 2005 I THOMAS COEX / AFP

Dans «Terreur dans l’hexagone –Genèse du djihad français», l’islamologue Gilles Kepel se livre à l’analyse la plus pénétrante des mutations sociales, politiques et religieuses qui ces dix dernières années ont conduit aux attentats de 2015.

Le mérite avec Gilles Kepel, c’est qu’à le lire, tout devient lumineux pour ceux qui peinent à comprendre la complexité des phénomènes liés à l’islam et l’implantation en France du djihadisme. Je me souviens des premiers rassemblements de musulmans –des milliers, en 1986, à la grande Foire de Lyon– qu’il suivait déjà avec passion et objectivité. Nous étions alors peu de journalistes et de chercheurs à nous intéresser à cette «visibilité» nouvelle de ce qu’on commençait à appeler «l’islam de France», plus démonstratif que celui des «blédards» immigrés dans les années 1950.

Je me souviens de son premier grand succès, Les Banlieues de l’islam, publié en 1987 au Seuil, qui témoignait avec acuité de la première «ré-islamisation» des jeunes nés en France, à cheval entre deux cultures, pas encore citoyens, ni électeurs, mais déjà en butte aux pannes de l’intégration et surtout à la recherche de repères religieux. Ce qui ne étonnait une société sécularisée où l’islam, étranger aux débats historiques sur la séparation (1905) et la laïcité, n’avait pas vraiment droit de cité et était traité uniquement de manière sécuritaire.

«Retour des religions»

Je me souviens de cet autre ouvrage de référence de Kepel, sorti au Seuil en 1991, intitulé La Revanche de Dieu, dans lequel il démontrait l’extraordinaire concommitance, à la fin des années 1970, entre la montée des «partis noirs» en Israël, la Révolution islamique d’Iran, la vague du protestantisme pentecôtiste sur l’Amérique et même la réaffirmation catholique derrière un pape comme Jean Paul II, apôtre de la «ré-évangélisation» du monde. Autant de manifestations d’un «retour des religions» qui, avec beaucoup de confusions, n’avait pas fini de bouleverser le monde.

Kepel avait bien vu la montée de Ben Laden dans les années 1990, à une époque où la France ne prenait pas au tragique les rodomontades de ce milliardaire saoudien

Sa connaissance des mutations, démographiques et sociales, de l’islam de France et des évolutions politiques des pays arabes, qu’il parcourt avec assiduité depuis quarante ans, en fait aujourd’hui l’un des islamologues les plus reconnus. Il avait bien vu la montée de Ben Laden dans les années 1990, à une époque où la France ne prenait pas au tragique les rodomontades de ce milliardaire saoudien. Et naturellement, par la suite, on lui a reproché de n’avoir pas vu venir l’attentat du 11-Septembre!

2005, l’année du tournant

Son dernier livre sur le djihadisme en France constitue la plus pénétrante analyse des événements politiques, sociaux, religieux qui ont précédé les attentats de 2015 en France. Kepel a l’art de mettre en phase des données chiffrées, décrire des mutations, croiser des courbes, suivre des trajectoires. Il choisit une date de référence –2005– qui peut paraître arbitraire mais a le mérite de remonter le temps d’une décennie complète. Une incroyable décennie qui commence avec les émeutes de Clichy-sous-Bois après la mort des jeunes Zyad et Bouna. Se poursuit avec la polémique internationale à propos des caricatures de Mahomet, publiées dans un journal danois et Charlie-Hebdo du 8 février 2006, avec le malaise qui a suivi la loi de 2004 interdisant le port du hijab et et de tout signe religieux ostensible à l’école.

2005, c’est le début de l’âge adulte de la «troisième génération» de l’islam de France, celle des enfants nés au lendemain de la Marche des Beurs de 1983. C’est la génération des «quartiers», des «jeunes» qui ont désormais la nationalité française, sont citoyens et électeurs. Une troisième génération qui n’a plus la timidité des premiers «blédards», ni des premiers «ré-islamisés» embrigadés par l’UOIF, proche des Frères musulmans. Elle est éduquée en France, de langue maternelle française, ne s’intègre pas dans les réseaux de socialisation proposés par la communauté ou l’État et va trouver dans internet son mode privilégié d’expression et de propagation.

De cette génération émerge une classe de jeunes «entrepreneurs», certains bien formés et intégrés, mais dont la majorité valorise l’identité communautaire islamique. Elle souffre sous les années sécuritaires de la présidence Sarokozy. Elle vote très majoritairement Hollande en 2012, mais est très vite déçue par la gauche au pouvoir, à cause de son échec économique, mais surtout de ses réformes sociétales comme le «mariage pour tous» qu’elle récuse. Les plus extrémistes pronent une ré-islamisation ostensible et fortement prosélyte, un «islam intégral» inspiré du salafisme originaire d’Arabie et proposant, dans l’islamosphère, des normes et des injonctions pour rompre avec le modèle «mécréant» de l’Occident.

L’islamisme de «proximité»

Le carburant vient de l’étranger. Gilles Kepel souligne l’apport magistral, ignoré ou sous-estimé dans les milieux politiques et policiers, d’un dangereux  djihadiste syro-espagnol d’al-Qaïda, appelé Abu Musab al-Suri, auteur –la même année 2005– d’un «Appel à la résistance islamique mondiale» de 1.500 pages, dont la diffusion va transformer l’idéologie du djihadisme international.

Par une sorte de destinée tragique, toutes les trajectoires, politiques, sociales, internationales, religieuses, se sont croisées au même moment

À l’organisation pyramidale d’al-Qaïda, privée de réelle implantation sociale, Al-Suri substitue un «djihadisme de proximité». Il prône la guerre civile en Europe, ventre mou du monde face à la montée de l’islam, appuyée sur la jeunesse musulmane immigrée, mal intégrée et révoltée, mais endoctrinée, recrutée et militairement préparée pour «enclencher la dislocation finale de l’Occident, préalable au triomphe mondial de l’islamisme», dit Gilles Kepel. C’est sur cette trame idéologique que les guerres en Irak, en Syrie, les stratégies d’enrôlement et l’hystérisation de la violence selon Daesh qui va suivre ont élevé à la terreur cette minorité de salafistes des banlieues françaises exaltée par les champs de bataille du Moyen-Orient.

Fondée sur le travail minutieux d’une décennie, l’enquête de Gilles Kepel est accablante, convaincante pour comprendre cette annus horribilis 2015. Elle montre comment, par une sorte de destinée tragique, toutes les trajectoires, politiques, sociales, internationales, religieuses, se sont croisées au même moment et fécondées. On ne pouvait qu’aboutir à la conclusion et, au fond à l’anticiper, que la France ne serait pas épargnée. Elle ne resterait pas longtemps innocente du sang versé dans cette nouvelle ère terroriste.

Un islam alibi

Il reste pourtant ce qui ce qui ne ressort pas des données de la «sociologie», aussi indiscutables soient-elle. C’est l’interpellation très forte qui est liée au parcours «individuel» de cette poignée de tueurs français. Gilles Kepel n’ignore pas l’histoire, les échecs, les actes des Merah, Nemmouche, Kouachi, Coulibaly ou Abbaoud, qu’il décrit même amplement.

Mais il ne répond pas à cette question capitale: où est vraiment l’islam dans une dérive fantômatique qu’il décrit aussi comme une dérive de pure délinquance? Où est vraiment la religion rationnelle –hormis un catéchisme rudimentaire– chez ces êtres cyniques, ignorants et marginaux qui se réclament de l’islam, mais n’ont reçu aucune instruction religieuse, ne fréquentent jamais les mosquées, vivent de trafics, de braquages, de rapines, consomment alcool et drogue, multiplient les séjours en prison.

«Dieu» a-t-il à vraiment à voir avec ces petits soldats d’un islamisme venu de loin, ingurgité à hautes doses à des êtres frustres, sans repère, sans savoir, socialement à l’abandon. De Savonarole à Raspoutine, les fanatiques religieux de l’histoire avaient une autre structure mentale que celle de ces braqueurs de banlieue, dont la main, tenue et armée par des lâches, vise des cibles d’abord définies –les juifs, l’armée, la police, les «mauvais» musulmans– et, depuis le 13 novembre, tire «dans le tas». Ils n’ont aucune once de respect pour la vie, y compris pour la leur, et si la sociologie des religions de Gilles Kepel a évidemment sa contribution scientifique à apporter à ce débat, elle l'a moins que la sociologie des masses, de la délinquance ou de la violence identitaire.    

L’islam, aujourd’hui en accusation, est mis en question. De manière légitime, il est appelé à un effort de révision exégétique et doctrinale. Mais il n’est, dans le cas de ces tueurs, qu’un islam-prétexte, un islam alibi à tout un exutoire de violences, sur fond d’eschatologie meurtrière, de vertige apocalyptique, de lavage de cerveau, de manipulation mentale, de rupture avec l’environnement, qui sont le propre de toute «secte» à travers l'histoire.

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