La haine a-t-elle une raison?

Inquisition, gravure médiévale via Wikimedia Commons (Domaine public)

Inquisition, gravure médiévale via Wikimedia Commons (Domaine public)

Un ouvrage qui étudie la logique de la haine: les phénomènes historiques de persécution peuvent-ils être éclairés par les concepts psychologiques de constitution du Moi?

Ils m'ont haï sans raison: de la chasse aux sorcières à la Terreur

Jacob Rogozinski

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Ce nouveau livre de Jacob Rogozinski–professeur de philosophie à l’université de Strasbourg, auteur d’une œuvre déjà importante, qui a porté en particulier sur Kant, ou plus récemment sur Artaud et sur Derrida–est un ouvrage imposant, par ses dimensions et par la multiplicité des thèmes qu’il aborde. Il constitue en quelque sorte la suite de son ouvrage Le Moi et la Chair (Le Cerf, 2007), texte ambitieux dans lequel l’auteur se présentait en fondateur d’une nouvelle discipline, l’ego-analyse. Il s’agit d’une certaine manière d’appliquer les concepts de l’ego-analyse à des phénomènes historiques et sociaux, comme Freud l’avait fait en appliquant les concepts de la psychanalyse à l’étude des cultures et des religions.

Comprendre la logique de la haine

L’ouvrage se penche sur un phénomène que l’on pensait connu, mais qui n’a jusqu’à présent guère suscité l’intérêt des philosophes, à savoir la persécution des sorcières au cours des XVIe et XVIIe siècles. Jacob Rogozinski a le mérite de nous rappeler l’ampleur du phénomène: entre 80 000 et 200 000 victimes, dénoncées, humiliées, torturées puis brûlées. Mais il nous rappelle aussi que ce phénomène ne s’est pas produit au cours d’un Moyen Âge que l’on imagine volontiers obscurantiste et sujet à des croyances religieuses irrationnelles, mais en plein processus de modernisation et de sécularisation. On brûle les sorcières au moment où Descartes écrit son Discours de la méthode (1637); et c’est ce même Jean Bodin qui prend des positions humanistes sur les guerres de religion et fonde la théorie moderne de la souveraineté (dans les Six livres de la République, 1576), qui rédige un traité intitulé De la démonomanie des sorciers (1580), écrit qui dénonce l’omniprésence des sorciers dans la société (jusqu’à la cour du roi lui-même) et détaille les meilleurs moyens de les torturer. L’idée naïve–mais encore partagée par certains historiens–d’un progrès de l’histoire vers les Lumières, n’en sort pas indemne.

Jacob Rogozinski ne se contente toutefois pas de faire œuvre de mémoire et de rappeler les circonstances historiques, politiques et intellectuelles de cette terrible persécution–en rendant par la même occasion à ces femmes persécutées leur nom et leur parole: on se souviendra longtemps de cette Aldegonde, répliquant à celui qui l’accuse publiquement: «Mais quoi. On dit que toutes les femmes sont sorcières»–, son projet est bien plus profondément de «comprendre la logique de la haine». Projet ambitieux, d’autant qu’il part d’un constat paradoxal, qui permet de comprendre le titre de l’ouvrage: c’est que la haine est «sans raison» (cf. p.29):

«Comme l’angoisse ou l’amour, la haine est sans pourquoi.»

Penser la logique des affects ne signifie donc pas les ramener à une cause explicative, manière de se débarrasser du problème plus que de le résoudre: l’ouvrage ne cède jamais à ces simplifications rationalisantes que l’on trouve dans certains livres d’histoire, où l’on explique par exemple la persécution des sorcières par la «petite glaciation» qui a lieu au XVIIe siècle.

Crises du pouvoir et constitution d'un Ennemi capital

Néanmoins, si l’on ne peut expliquer le pourquoi de ce déchaînement de haine, qui tantôt prend les lépreux pour objet, tantôt les sorcières, tantôt les Juifs, on peut décrire comment des dispositifs de persécution se mettent en œuvre, comment le pouvoir peut capter des affects de haine ou de dégoût en utilisant des schèmes de persécution ou d’exclusion. L’ouvrage de Jacob Rogozinski propose à cet égard des analyses très précises et très convaincantes de la manière dont une souveraineté en crise–et c’est bien le cas par exemple de la souveraineté de l’État français au XVIe siècle, miné par les guerres de religion et le spectre des révoltes populaires–constitue un Ennemi capital, afin de détourner contre certaines catégories de la population le mécontentement du peuple, ou encore pour conjurer le pouvoir de la multitude, cette puissance qui menace toujours de dissoudre le grand corps du Souverain. Le complot des sorciers devient ainsi «l’ombre de la multitude rebelle», sans que pour autant Jacob Rogozinski sombre dans un quelconque romantisme de la multitude, car, comme Spinoza le savait déjà, il y a des multitudes féroces.

Le dispositif de persecution comme instrument de pouvoir

Jacob Rogozinski ajoute ainsi un concept précieux–celui de «dispositif de persécution»–aux dispositifs d’exclusion et de normalisation que Michel Foucault avait déjà théorisés dans ses Séminaires ou dans Surveiller et punir, tout en contestant par ailleurs certaines positions foucaldiennes sur les rapports du sujet, du pouvoir et de la résistance. Car, ne l’oublions pas, même si le sujet persécuté participe souvent des représentations du persécuteur (et partage ainsi un même imaginaire), il y eut de la résistance au sein du sujet lui-même par rapport aux procédures qui le forcent à avouer: ces fameuses procédures inquisitoires, dont Jacob Rogozinski rappelle l’origine et le sens, au sein d’une sécularisation des dispositifs de vérité. Un autre apport théorique majeur de cet ouvrage nous semble être la notion de schème, utilisée ici d’une manière différente de celle de Kant et que Jacob Rogozinski définit (cf. p.86) comme «une représentation synthétique, unifiant plusieurs éléments hétérogènes, et dynamique». C’est l’usage de ces schèmes qui permet de comprendre comment le pouvoir peut capter des affects de haine, ou détourner la colère du peuple, son désir de vengeance à l’égard d’un ennemi réel, vers cet Ennemi capital dont le souverain a besoin pour se relégitimer.

«L’étranger en moi» au fondement de la haine de l'autre

Néanmoins, on en resterait à un niveau superficiel si l’on voyait dans Ils m’ont haï sans raison un simple travail de reconstitution des logiques politiques et historiques à l’œuvre dans les phénomènes d’exclusion et de persécution, ce qui serait déjà considérable. Car – et c’est là que l’ouvrage devient, à notre avis, le plus intéressant et sans doute en même temps le plus problématique – Jacob Rogozinski s’efforce d’articuler les concepts de l’ego-analyse et les phénomènes historiques qu’il étudie, en redescendant à un niveau plus fondamental, qui est celui de la «vie originaire du moi», cette vie qui avait fait l’objet du Moi et La Chair. Rappelons que Jacob Rogozinski a proposé dans ce précédent ouvrage une phénoménologie de la Chair, permettant de fonder une véritable analyse de la constitution du Moi, un Moi qui comporte toujours en lui une part d’étrangeté, cette part qui lui permet de ne pas s’effondrer dans l’aphanisis: l’impossibilité de sa propre manifestation. Cette part d'étrangeté, Jacob Rogozinski propose de l'appeler le restant–ce reste de ma chair, cette partie de moi qui rend possible le chiasme originaire, qui n’est donc pas étranger au Moi mais qui est l’étranger en moi. La haine correspond à ce sentiment lié au désir non pas simplement d’expulser, mais de détruire ce qui semble menacer le Moi.

Les phénomènes de persecution peuvent être reliés à des phénomènes plus originaires, qui tiennent à la relation du Moi à sa propre chair

Les phénomènes de persécution–à commencer par cette persécution des sorcières, qui ne touche pas l’Autre radical, mais au contraire le proche, celui qui appartient à la même famille ou à la même communauté que moi, l’«étranger du dedans»–peuvent donc être reliés à des phénomènes plus originaires, qui tiennent à la relation du Moi à sa propre chair: les schèmes historiques se nouent ainsi à des schème originaires (cf. p. 83), «opérant à un niveau plus élémentaire, dans l’expérience immanente du moi». Le phénomène de la persécution pourrait ainsi s’éclairer–sinon s’expliquer–par le fait que je transfère sur autrui ma propre Chair, ou plutôt les relations ambivalentes que j’entretiens avec cette Chair, que je fais donc d’autrui un «suppôt du restant», selon l’expression utilisée par Jacob Rogozinski. Il faut le reconnaître: les analyses très denses de la persécution des sorcières, dans la première partie, de la persécution des lépreux ou des Juifs, de la place des Intouchables dans la société indienne, ou encore de la logique à l’œuvre lors de la Terreur révolutionnaire dans la seconde partie de l’ouvrage, semblent confirmer avec brio les hypothèses de l’auteur.

Peut-on articuler une psychologie des masses à l’analyse du Moi?

Toutefois, il semble y avoir dans la position de Jacob Rogozinski une hésitation entre deux attitudes, qui ne parviennent jamais vraiment à se réconcilier : d’une part, une attitude qui consiste à fonder les phénomènes historiques à partir des concepts de l’ego-analyse, c’est-à-dire dans ces phénomènes plus originaires qui concernent la vie du Moi: «une généalogie historique des appareils de pouvoir doit se fonder sur une ego-analyse», écrit ainsi significativement l’auteur dans son introduction (cf. p.63); et d’autre part, une attitude qui consiste à refuser une telle fondation, en rappelant que les phénomènes propres au Moi se situent dans une sphère purement immanente, à laquelle on accède par une épochè phénoménologique, autrement dit par une suspension de la croyance dans l’existence du monde. Refusant toute comparaison avec René Girard ou ces auteurs qui tentent de penser les phénomènes historiques à partir d’un concept général (le bouc émissaire, l’homo sacer, etc.), Jacob Rogozinski affirme (cf. p.42) que «les concepts de l’ego-analyse n’ont pas pour vocation d’expliquer ce qui advient dans le monde». Mais alors, quelle peut bien être la fonction des concepts de l’ego-analyse? Le concept de «restant» ne rend-il pas raison de manière très convaincante de ces phénomènes historiques que sont la persécution des sorcières ou la relégation des Intouchables à ces tâches qui suscitent le dégoût?

Certes on peut comprendre la réticence de l’auteur à l’égard d’une attitude qui consisterait à psychologiser excessivement les événements de la vie historique ou à trouver une grille interprétative univoque à des phénomènes qui relèvent d’une multitude de déterminations. Il nous semble cependant que Jacob Rogozinski pèche par un excès de prudence méthodologique, en distinguant si radicalement le plan d’immanence (celui du Moi) et le plan des phénomènes sociaux et historiques. Il s’interdit en ce sens de faire ce que Freud faisait, d’une manière qui nous semble féconde, à savoir articuler une psychologie des masses (n’est-ce pas nécessaire à quiconque veut mettre au jour une logique de la haine?) et une analyse du Moi. Ou plutôt il ne s’interdit pas vraiment de le faire, puisqu’il montre par exemple comment les schèmes d’incorporation et de désincorporation, qui concernent pourtant la vie originaire du Moi, sont efficients lorsque l’on veut comprendre la haine qui se déchaîne à l’égard des sorcières ou à l’égard du roi Louis XVI, cet «étranger parmi nous».

Dépasser le dualisme de l’individuel et du social

Cette prudence méthodologique s’explique sans doute par la fidélité que Jacob Rogozinski manifeste à l’égard de la tradition phénoménologique, qui fait du Moi une réalité originaire, un ego transcendantal ou une Chair primordiale, qui ne peuvent pas être dérivés du monde. Pourtant, il serait temps de dépasser cette dualité de l’individuel et du social, qui est un véritable empêchement à penser: Ils m’ont haï sans raison en est bien la preuve, qui articule sans cesse des logiques proprement sociales (logique du pouvoir, par exemple, qui vise à se légitimer) et des logiques proprement psychologiques. La notion de schème, si brillamment utilisée par Jacob Rogozinski, nous semble précisément l’un de ces concepts qui permettent de dépasser l’absurde dualisme du psychologique et du social, intenable lorsque l’on veut penser des affects comme la haine. Ce qu’a par ailleurs montré Frédéric Lordon dans La Société des affects (Seuil, 2013).

Une communauté qui accepte en elle la présence de l’hétérogène est-elle possible?

Quoi qu’il en soit, on ne peut qu’être admiratif face à la densité et à la pertinence des analyses menées par Jacob Rogozinski–dont nous n’avons donné qu’un très bref aperçu, eu égard à la longueur et à l’ambition de l’ouvrage. Le livre ouvre par ailleurs, dans sa conclusion, des pistes politiques tout à fait intéressantes, puisque Jacob Rogozinski rappelle qu’il existe des «schèmes d’émancipation» qui peuvent heureusement contrebalancer les schèmes de persécution. L’humanité n’est pas condamnée à succomber aux facilités de la logique de la haine. Contre l’image de la communauté unifiée, réconciliée par l’exclusion ou par la persécution d’un restant (qui prend la figure du paria, du Juif ou encore de l’immigré, menaçant la cohésion du corps social), se dégage ainsi l’image, dans la conclusion du livre, d’une «communauté messianique» qui serait capable d’accepter la vérité de son incarnation, de la présence en elle de l’hétérogène. Reste à donner un visage plus précis à cette «communauté messianique»–communauté religieuse ou politique? Ce sera peut-être l’objet d’un prochain livre de Jacob Rogozinski.

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