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Que risque un utilisateur de Twitter qui se fait passer pour l'AFP pour diffuser de fausses informations?

Une personne se faisant passer pour un journaliste de l'agence a voulu faire croire que l'homme abattu devant un commissariat du XVIIIe arrondissement était Salah Abdeslam, l'un des suspects des attentats du 13 novembre.

Non, Salah Abdeslam, suspect en fuite des attentats du 13 novembre, n'était pas l'homme armé d'un couteau et d'un dispositif factice ressemblant à un gilet explosif, qui a tenté d'agresser un agent à l'entrée d'un commissariat de la Goutte d'or (XVIIIe arrondissement de Paris) avant d'être abattu. La rumeur a pourtant circulé quelques minutes sur Twitter en milieu de journée, ce jeudi 7 janvier. À l'origine, ce tweet:

Le tweet possède une structure similaire à ceux produits par l'agence et ses journalistes. Pour mieux prêter à confusion, l'auteur a inscrit dans son profil qu'il était journaliste au service société/médias de l'agence, précision suivie de la mention «Mes tweets n'engagent que moi», que l'on retrouve régulièrement chez les journalistes de l'AFP (et de nombreux journalistes et twittos en général, alors que cette mention ne veut pourtant rien dire légalement).

Plusieurs personnes –dont des journalistes– ont donc relayé cette information à leurs abonnés, pensant bien faire, avant de la supprimer quand elles ont découvert la supercherie:

Un simple détour sur son compte pouvait pourtant permettre de s'assurer rapidement qu'il n'était très probablement pas un journaliste de l'agence:

«Sujet extrêmement sensible»

Plusieurs journalistes de l'AFP ont vite réagi, indiquant que l'agence n'avait jamais annoncé une telle information. 

Grégoire Lemarchand, responsable des réseaux sociaux à l'AFP, nous explique que ce genre de tweets arrive souvent, mais que leur écho reste «confidentiel». Celui qui occupe ce poste depuis quatre ans ne se souvient avoir eu à démentir de telles informations avec le compte de l'AFP qu'une ou deux fois:

«Là, on l'a fait parce que pas mal de gens l'ont vu. Il n'y a pas eu 500 retweets, mais il est revenu très vite vers nous. Compte tenu du sujet extrêmement sensible, et qu'il suffit de pas grand chose pour que la rumeur enfle, on a préféré démentir, d'abord avec nos comptes personnels, puis ensuite avec le compte de l'AFP. Si cela avait été une information moins importante, nous n'aurions probablement pas pris le temps de la démentir, mais là on est sur du terrorisme, avec des gens très à vif, très concernés par ce qui se passe, toujours inquiets... donc cela nous semblait plus sage.»

Grégoire Lemarchand souligne par ailleurs que plusieurs indices pouvaient laisser penser que cette information n'était pas bonne. Tout d'abord, elle ne se trouvait pas sur le fil: or, parmi les règles que les journalistes de l'agence doivent respecter figure celle de ne pas tweeter les informations avant de les fournir aux clients. Ensuite, il conseille de regarder si la personne est suivie par l'AFP, comme c'est le cas de tous les journalistes de l'agence, et de regarder si elle fait partie d'une des listes de l'AFP.

Pour ne pas lui donner plus de crédit, le compte à l'origine du tweet n'a pas été cité par l'AFP, suivie par 1,57 million de personnes, qui a préféré conseiller de faire attention aux informations diffusées:

«Très concrètement, on a signalé le compte, je ne sais pas ce qu'en fera Twitter. [...] On n'a pas porté plainte pour l'instant, mais on ne l'exclut pas.»

Le compte @eric_abadou a été suspendu en fin d'après-midi par Twitter.

Répercussions juridiques

Quant aux répercussions juridiques, Bruno Anatrella, avocat au barreau de Paris, nous renvoie vers l'article 27 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les journalistes ne sont pas les seuls visés par cette législation:

«La publication, la diffusion ou la reproduction, par quelque moyen que ce soit, de nouvelles fausses, de pièces fabriquées, falsifiées ou mensongèrement attribuées à des tiers lorsque, faite de mauvaise foi, elle aura troublé la paix publique, ou aura été susceptible de la troubler, sera punie d'une amende de 45.000 euros.»

Si ce tweet n'a effectivement pas troublé la paix publique, il en était susceptible, indique l'avocat. Et dans ce cas-là, le délit ne peut être poursuivi qu’à la requête du parquet.

Et pour les petits malins qui décideraient d'aller plus loin et de faire croire à un attentat, sachez qu'un autre article du Code pénal punit ce délit encore plus sévèrement:

«Le fait de communiquer ou de divulguer une fausse information dans le but de faire croire qu'une destruction, une dégradation ou une détérioration dangereuse pour les personnes va être ou a été commise est puni de deux ans d'emprisonnement et de 30.000 euros d'amende.»

Quant à savoir si cela vaut vraiment le coup de s'attaquer à ce qui n'est –après tout– qu'un simple troll, l'avocat explique que ce type de tweet «peut s'avérer dangereux et remettre en cause le travail d'information des entreprises et agences de presse».

Mais pas de panique pour ceux qui auraient peur pour leurs blagues: l'avocat rappelle que tant qu'il n'y a pas volonté de créer une confusion dans l'esprit du public, tout devrait bien se passer.

 

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