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Pourquoi le 13 novembre n'a pas encore produit de photo iconique

Les unes du New York Times, Libération et El Pais le 14 novembre 2015.

Les unes du New York Times, Libération et El Pais le 14 novembre 2015.

La comparaison des derniers attentats avec les images du 11 janvier ou la photo d'Aylan Kurdi prouve encore une fois le rôle des médias dans la construction de l'historicité des images.

Lorsqu’un événement contemporain marque l'Histoire, on s’attend souvent à ce qu’une image vienne le symboliser, le condenser. Alors, comment explique-t-on que, pour l'instant, aucune photo iconique des attentats du 13 novembre ne semble émerger? 

Si l'on regarde le traitement médiatique effectué au lendemain des attentats, les photos publiées dans la presse sont assez «neutres». Les unes sont illustrées bien souvent par des images de secouristes devant les différents lieux touchés ou de victimes évacuées, dont trois (celle-cicelle-ci et celle-ci), reviennent souvent.

Une photographie a par ailleurs été utilisée par plusieurs titres et son auteur, Jérôme Delay de l'Associated Press, s'est exprimé dans de nombreux articles. Elle montre un corps étendu sur un trottoir recouvert d’un drap sur lequel se reflète une forte lumière. Mais aucune ne semble marquer les esprits plus qu'une autre. 

Les autres images «virales» qui ont émergé les jours qui ont suivi ne semblent pas non plus s'être imposées sur la durée, soit parce qu'elles étaient personnelles et représentaient des personnes que des familles recherchaient, soit parce qu'aucune d'elles n'était en réalité assez forte.

«De nombreux événements importants ne produisent pas ces photos iconiques», met en garde Robert Hariman, blogueur et coauteur du livre No Caption Needed: Iconic Photographs, Public Culture and Liberal Democracy. La raison peut être «accidentelle –un photographe n’était pas à la bonne place au bon moment». Le 13 novembre, les événements ont eu lieu de nuit et étaient à la fois fragmentés dans le temps et l’espace, «ce qui rend le travail des photographes plus compliqué». Certains photographes présents sur place le soir des drames ont d'ailleurs témoigné dans une vidéo de ces difficultés.

Pour André Gunthert, chercheur en histoire culturelle et en études visuelles et blogueur sur L'image sociale, il n'a pas non plus été nécessaire en France «d’ajouter de l’émotion à l’émotion. Quand on est au cœur de l’événement, on a pas besoin d'icônes car les icônes sont très utilitaires et l'émotion a une fonction instrumentale.» A contrario, lorsqu'elle traite d'attentats qui se sont passés dans des pays plus lointains, comme au Moyen-Orient, la presse a souvent recourt à des choix iconographiques qui ne présentent les acteurs que comme des victimes afin de susciter l'émotion.

Ainsi la seule image qui s’est réellement imposée le 13 novembre n’est pas une photo, mais un dessin, celui de Jean Jullien. 

«Artificielles»

A l'inverse, en janvier, deux photographies avaient retenu l’attention des réseaux sociaux puis de la presse. Elles montraient la foule place de la Nation à Paris, le soir du 11 janvier. L’une avait été prise par Stéphane Mahé, photographe à Reuters, l’autre par Martin Argyroglo, photographe indépendant. 

Il y a un an, ces deux photographies avaient été comparées à La liberté guidant le peuple, tableau d'Eugène Delacroix qui illustre Les Trois Glorieuses, la révolution des 27, 28 et 29 juillet 1830. On a parlé immédiatement de «photographies iconiques» (elles ont même leur page Wikipédia). 

Nous leur avions alors consacré un article pour rappeler que ni la valeur symbolique d'une image, ni sa ressemblance avec un tableau ne sont suffisantes pour en faire des icônes. La viralité d'une image au lendemain d'un événement n'est pas non plus suffisante.

D'ailleurs, si l'on regarde les différents Top des photos de l'année 2015 réalisés onze mois plus tard, ces deux images n'y figurent presque plus. La photo de Stéphane Mahé est publiée sur The Atlantic et Le Monde, mais les deux clichés sont absents des portfolios de Libération, du New York Times, du Guardian et du magazine Time par exemple.

Pour André Gunthert, ces photos sont «importantes pour souligner la résilience, pour cacher l’aspect tragique du drame et montrer une France qui se redresse, mais elles sont très artificielles»«Ces images du 11 janvier ont rencontré un besoin très immédiat à court terme, poursuit Lewis Bush, auteur du blog Disphotic, consacré à la photographie, mais sur le long terme ces besoins changent et il arrive qu'elles ne soient pas aussi forte que ce que certains ont pu supposer.»

Mais ce ne sont pas les seules raisons. Ces «portfolios de l'année» ont été réalisés par un ou plusieurs membres du service photo de chaque rédaction. Ils sont donc le résultat d’un choix totalement subjectif réalisé par quelques personnes. On peut aussi penser que si ces deux images ne ressortent pas, c'est parce que certaines rédactions étrangères n'ont choisi qu'une image des attentats de janvier. Le New York Times, par exemple, n'a publié qu'une photo des manifestations qui ont suivi les attentats et la rédaction a choisi la photo des chefs d'Etat défilant à Paris le 11 janvier.

Déclencheur

En revanche, toutes les «photos de l'année 2015» reprennent la photo du petit Aylan Kurdi, mort à l'âge de trois ans sur une plage turque alors qu'il essayait, avec sa famille, de rejoindre l'Europe pour fuir la Syrie. Publiée par une partie de la presse mondiale dès sa diffusion par les agences le 2 septembre, cette photographie est devenue l'emblème de la crise des réfugiés et d'une politique européenne qui peine à y apporter une réponse adaptée. 

Un policier turc se tient près du corps d'Aylan Shenu, sur une plage de Bodrum dans le sud de la Turquie, le 2 septembre 2015. NILUFER DEMIR / DOGAN NEWS AGENCY / AFP

 

Cette photo a constitué le déclencheur d'un mouvement d'opinion. «Si les photos du 11 janvier n’ont été qu'une illustration de l’Histoire, la photo du petit Aylan a été publiée dans un but militant et a impulsé un changement de discours», constate André Gunthert. 

Mais les semaines qui ont précédé la publication de cette image, d'autres enfants avaient trouvé la mort et avaient été photographiés. Si celle-ci a fait le tour du monde c'est parce que son message et son statut d'image iconique ont été construit par les organes de presses pour servir un projet éditorial. «Le choix de l’émotion est un choix volontaire narratif», résume le chercheur. 

De plus, les images iconiques sont issues d'un processus à long terme. Certaines émergent même bien plus tard, comme la célèbre photo de Daniel Cohn-Bendit face à un CRS, qui n'a pas fait l'objet de publication pendant mai 68. D'autres sont remobilisées lors d'évémenents comme les commémorations ou les remises de prix. Reste à observer les choix qu'opéreront le World Press Photo en mars prochain par exemple, et être attentif dans dix ans aux photos qui ressortiront lors des commémorations de cette année si particulière.

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