Un an après, on sait qui étaient les «Je ne suis pas Charlie»

Dérivation du logo «Je suis Charlie» en «Je ne suis pas Charlie» sur internet.

Dérivation du logo «Je suis Charlie» en «Je ne suis pas Charlie» sur internet.

Une étude a analysé la contestation que le slogan «Je suis Charlie» a pu susciter.

Les attentats du 7 janvier 2015 contre Charlie Hebdo ont provoqué une grande vague de soutien, principalement exprimée à travers le fameux slogan «Je Suis Charlie», créé par Joachim Roncin, qui avait dès le jour suivant été tweeté 3,4 millions de fois dans le monde.

Des détracteurs sont naturellement apparus. Que ce soit des complotistes (aux théories moins populaires que ce que l’on aurait pu penser) ou des personnes faisant l’apologie du terrorisme (en deux semaines, il y avait eu 150 procédures à ce sujet). Mais aussi des personnes marquant leur désaccord sous le slogan «Je ne suis pas Charlie». Une étude du chercheur Romain Badouard, maître de conférence à l’Université de Cergy-Pontoise, disponible sur le site Académia et nommée «“Je ne suis pas Charlie”, Pluralité des prises de parole sur le web et les réseaux sociaux», a analysé ce phénomène du début du mois de février 2015.

Si l’étude note que les premiers cas précédemment mentionnés (complotisme et apologie du terrorisme) sont minoritaires, le phénomène du «Je ne suis pas Charlie» est «davantage significatif»:

«Les “Je ne suis pas Charlie” condamnent unanimement les attentats et ne remettent pas en cause la manière dont ceux-ci se sont déroulés. Ils refusent cependant d’afficher leur soutien à la rédaction de l’hebdomadaire, et cherchent à expliciter les raisons pour lesquelles ils ne se reconnaissent pas dans le slogan devenu symbole d’une “unité nationale”.»

Les chercheurs notent que les requêtes concernant ce terme commencent le 7 janvier et connaissent un pic le 10 du même mois.

Capture d’écran d’un graphique proposé par l’étude «“Je ne suis pas Charlie”, Pluralité des prises de parole sur le web et les réseaux sociaux»

Trois catégories de «Je ne suis pas Charlie»

Ces derniers ont ensuite récupéré les cent premiers contenus proposés par Google pour les requêtes «Je ne suis pas Charlie» et «Pas Charlie», ne retenant «que les contenus qui correspondaient à des prises de position» ou des articles leur donnant la parole. Dans le corpus de 113 articles retenus, trois catégories ont été identifiées.

Les ‘Je ne suis pas Charlie’ condamnent unanimement les attentats et ne remettent pas en cause la manière dont ceux-ci se sont déroulés

Romain Badouard, dans «“Je ne suis pas Charlie”, Pluralité des prises de parole sur le web et les réseaux sociaux»

Une première, qui concerne le plus d’éléments (quarante-trois), critique l’union nationale et surtout la récupération politique et les dérives sécuritaires que l’émotion pourrait véhiculer. Ils s’inscrivent plutôt dans une dimension «Je suis Charlie, mais». Une petite partie dans la même catégorie apporte également une critique sur Charlie Hebdo pour avoir stigmatisé les populations musulmanes et s’inscrivent dans une lutte plus générale contre le racisme. Philippe Val et Caroline Fourest, qui ne travaillaient plus au journal, sont particulièrement visés.

Capture d’écran d’un graphique proposé par l’étude «“Je ne suis pas Charlie”, Pluralité des prises de parole sur le web et les réseaux sociaux»

Une autre catégorie représente les réactions «conservatrices» d’origines diverses: «catholiques “ordinaires” ou traditionnalistes, mouvements d’extrême droite, identitaires ou réactionnaires». Ils critiquent Charlie Hebdo sur un mode «idéologique», notamment pour sa pensée issue de Mai-68 (quarante-et-un éléments).

Enfin, la dernière catégorie est constituée par des personnes de la communauté musulmane qui critiquent un journal «alimentant consciemment l’islamophobie», note l’étude. Ces dernières reconnaissent la liberté des caricaturistes mais souhaitent aussi exprimer le droit de se sentir offensées, d’autant qu’elles craignaient un regain des discriminations. Un point de vue «culturel et identitaire», selon Romain Badouard, contacté à ce sujet par Slate.fr, qui diffère avec les quelques éléments antiracistes de la première catégorie, lesquels s’inscrivaient davantage dans un domaine politique. 

«Le web agit comme un négatif du débat public»

Curieusement, si cette tranche de critiques est celle qui comporte le moins d’éléments (vingt-neuf), c’est aussi celle qui est la plus représentée sur la première page de Google (qui est souvent la seule consultée par les internautes). Cela montre que ce débat a été «plus visible que les autres sur le web».

Si l’étude, également publiée dans Le défi Charlie: les médias à l’épreuve des attentats (éditions Lemieux), s’est attachée à analyser l’identité de ces «pas Charlie» (intellectuels, société civile...), c’est surtout le rôle médiatique qui est détaillé. Ces «Je ne suis pas Charlie» ont été très peu entendus au départ. Entre temps, ils se sont donc tournés vers le web et les réseaux sociaux pour «faire exister dans l’espace public une parole invisible dans la presse, la radio ou la télévision».

«En situation de controverse, le web agit ainsi comme un négatif, au sens photographique du terme, du débat public tel qu’il est organisé dans les autres médias: les populations exclues de l’espace médiatique peuvent y prendre la parole pour faire valoir leurs positions; elles produisent des contre-cadrages et proposent des grilles de lecture alternatives des événements; elles construisent des opinions collectives à partir de critères et de méthodes de débat bien différentes de celles en vigueur dans les autres médias», conclut l’étude.

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