La peur de la «sale guerre» plane à nouveau sur le Kurdistan turc

Des heurts entre la police turque et la population à Diyarbakir, le 3 janvier, 2016. Ilyas Akengin/ AFP

Des heurts entre la police turque et la population à Diyarbakir, le 3 janvier, 2016. Ilyas Akengin/ AFP

Dans le sud-est de la Turquie, la reprise de la lutte contre les rebelles kurdes du PKK s’accompagne d’une multiplication des exactions contre les civils, réveillant la crainte d’un retour de «l’État profond», ces escadrons de la mort qui terrorisèrent la région dans les années 1990.

A Diyarbakir, Turquie

Depuis le mois d’août, les habitants de nombreuses villes du Kurdistan turc ont dû s’habituer à vivre dans le fracas des explosions et des rafales de fusils d’assaut. Ces bruits proviennent des combats entre forces de sécurité et jeunes rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Après plus de deux ans de trêve et de discussions de paix, la guerre a repris ses droits sous une nouvelle forme, urbaine, exposant directement les civils au danger lorsqu’ils ont le malheur d’habiter une des nombreuses «zones interdites» temporaires instaurées par les autorités.

Dans ces quartiers assiégés, diverses unités des forces spéciales règnent en maîtres, multipliant les exactions. «Plusieurs civils ont été tués d’une balle unique dans la tête. Quand une personne est abattue de cette façon, que ce soit par un sniper ou tout autre type de tireur, on peut en conclure que cette personne était bien prise pour cible. Notre évaluation, c’est que l’objectif était de tuer ces gens, des civils, des enfants», constate Ahmet Özmen, vice-président du barreau de Diyarbakır, la principale ville kurde de Turquie, dont le bâtonnier, Tahir Elçi, a lui-même été abattu dans des circonstances troubles en novembre dernier.

A Diyarbakir, le 3 janvier 2016. Ilyas Akengin/ AFP

Selon un rapport de l’Association des droits de l’Homme (IHD), quelque 130 civils, dont une quarantaine de mineurs, ont été tués en marge des affrontements avec le PKK entre le 7 juin et le 9 novembre. Un bilan qui s’est alourdi depuis: le HDP, principal parti défendant les droits des Kurdes, évoquait mercredi le décès de 152 civils dans les zones urbaines assiégées depuis la reprise du conflit. Sur Internet, photos et vidéos témoignent de la brutalité des forces de sécurité: cadavre d’un rebelle tiré au bout d’un câble par un blindé à Şırnak en septembre, corps dénudé et profané d’une militante kurde à Muş en août, insultes et menaces proférées par haut-parleur contre les habitants ou écrites à la peinture sur les murs de leurs maisons, accompagnées d’une signature à consonance religieuse, les «équipes Esedullah»… Il y a surtout ces groupes d’hommes lourdement armés, sans uniformes ni affiliation apparente, évoqués par de nombreux témoignages. Des équipes qui circulent à bord de jeep noires, et dont la présence réveille les terreurs du passé, quand les escadrons de la mort arpentaient le bitume à bord de leurs Renault 12 blanches, modèle «Toros».

Les Ford Ranger aujourd’hui et les Renault Toros hier

Au plus fort de la guerre contre le PKK, dans les années 1990, «il y avait deux signes qui annonçaient que quelqu’un allait être tué: la disparition soudaine des policiers en faction dans la rue et l’apparition dans le secteur des R12 blanches», se souvient Gareth Jenkins, ancien correspondant de l’agence Reuters au Kurdistan turc, désormais spécialiste des questions de sécurité pour le Silk Road Studies Program. «Souvent, le meurtre avait lieu au vu de tous, avec l’utilisation (comme exécutants) de combattants repentis du PKK, qui de la sorte n’avaient plus de possibilité de rejoindre la rébellion.»

Dans une maison après un tir de mortier pendant des heurts avec la police à Diyarbakir le 3 janvier 2016. Ilyas Akengin / AFP


 

Que ce soit dans des exécutions au grand jour ou en catimini après avoir été enlevés et torturés, des milliers de Kurdes ont péri sous les balles des équipes qui composaient ce qu’on a appelé l’«État profond», une nébuleuse aux contours mal définis mêlant des militaires membres de cellules clandestines spécialisées dans la contre-insurrection, des mafieux et des repentis kurdes.

L’angoisse est grande de voir dans les Ford Ranger d’aujourd’hui la résurgence des Renault Toros d’hier. D’autant que le Premier ministre Ahmet Davutoğlu a lui-même prévenu, dix jours avant les élections législatives du 1er novembre, qu’en cas de perte du pouvoir par son Parti de la justice et du développement (AKP), «ce seront soit les bandes de terroristes qui déambuleront, soit les Toros blanches qui tourneront comme dans le temps». L’avertissement intervient au moment ou d’anciennes figures notoires de la contre-guérilla des années 1990 sont innocentées par la justice turque –dernier en date, l’ex-colonel de gendarmerie Cemal Temizöz, poursuivi pour le meurtre de 21 détenus à Cizre, a été acquitté avec son équipe le 5 novembre- ou réhabilitées par les autorités, comme Abdullah Çatlı, chef de la pègre mort en 1996, dont la tombe a reçu en novembre la visite médiatisée du ministre de la Culture, Yalçın Topçu.

L'État coupable

Pour Gareth Jenkins, l’hypothèse d’un retour aux commandes des vétérans de la «sale guerre» est peu envisageable –«ils sont trop vieux», résume l’analyste, assurant que l’organisation originale de l’«État profond» s’est débandée dès la fin des années 1990, entre départs à la retraite et évolution vers la criminalité de droit commun. Autres temps, autres mœurs, les nouveaux nervis semblent animés d’une ferveur religieuse –attestée par des graffitis proclamant par exemple «Que le sang coule, la victoire reviendra à l’islam», ou leurs invocations collectives de la grandeur d’Allah, parfois surprises par les caméra – qui s’exprimait moins ouvertement chez leurs devanciers, d’avantage portés au patriotisme exacerbé et au suprématisme ethnique turc.

Vous imaginez ce que peut ressentir un citoyen qui lit sur sa maison un graffiti disant ‘on va vous tuer’, écrit par des agents de l’État, et qu’il n’y a aucune enquête?

Ahmet Özmen

 

Les groupes armés actuels ont également peu à voir, en termes de structure, avec le réseau initial, dont les différentes cellules agissaient de manière autonome l’une de l’autre et en marge du contrôle étatique. «L’ancien État profond était une structure parallèle à celle du véritable État, mais les événements qui se produisent aujourd’hui semblent arriver à la conclusion d’une chaîne de commandement qui remonte jusqu’au ministère de l’Intérieur», et au-delà jusqu’au tout puissant président Recep Tayyip Erdoğan, commente Jenkins. «Ce n’est pas l’État profond, c’est l’État tout court qui contrôle ces hommes et qui leur donne l’impression qu’ils peuvent faire à peu près tout ce qu’ils veulent.»

La situation n’en est pas moins inquiétante, en raison justement de cette impunité dont semblent bénéficier les hommes de main, et qui constitue peut-être le principal point commun entre les deux époques. «En octobre à Cizre, six mineurs ont été tués. Pour un seul d’entre eux, un procès a été ouvert. Pour les autres, la procédure n’avance pas. Des dossiers comme ça, on en a des dizaines rien que pour l’année écoulée», s’insurge Ahmet Özmen. «Vous imaginez ce que peut ressentir un citoyen qui lit sur sa maison un graffiti disant ‘on va vous tuer’, écrit par des agents de l’État, et qu’il n’y a aucune enquête? Aucun policier n’a été appelé à déposer.»

On peut s’interroger sur les raisons de ce laissez-faire. Vise-t-il à donner plus de poids aux actes d’intimidation, à convaincre la population kurde de sa vulnérabilité et donc de la nécessité de renoncer à tout soutien au PKK? Après 31 ans de conflit kurde et quelque 45.000 morts, la tactique semble pourtant avoir fait la preuve de son inefficacité. Ou bien s’agit-il de la fuite en avant d’un régime islamo-conservateur qui, depuis les manifestations antigouvernementales de Gezi, en juin 2013, s’est maintenu au pouvoir en jouant la carte de la polarisation, agitant devant ses supporteurs la menace de complots internationaux, d’ennemis intérieurs et maintenant du «terrorisme» kurde? «Je vois dans la société turque des tensions que je n’avais jamais vues auparavant», confie Gareth Jenkins. «Tout ceci est très inquiétant. Je n’ai jamais été aussi inquiet depuis 26 ans.»

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