Johnny pour célébrer Charlie? Une très bonne idée

Un fan de Johnny le 14 juillet 2015 I XAVIER LEOTY / AFP

Un fan de Johnny le 14 juillet 2015 I XAVIER LEOTY / AFP

L'invitation faite au chanteur français d'honorer les victimes des attentats de janvier 2015 ce dimanche Place de la République fait grincer quelques dents. Pourtant, il n'y avait pas de meilleur choix possible.

Indécrottables querelleurs, impudiques jusque dans l’hommage aux disparus, sectaires encore, dans le parrainage des tombeaux, voilà ce que nous sommes, nous autres Gaulois? Il doit y avoir quelque chose de cela, depuis trois jours, à voir le tour curieux pris par la préparation des cérémonies au souvenir des victimes des attentats de 2015, prévues, le 10 janvier, place de la République.

L’idée avait pourtant la force de l’évidence. Le 7 janvier, au soir de l’assaut meurtrier contre la rédaction de Charlie Hebdo, des Parisiens s’étaient spontanément rassemblés sur l’esplanade et autour de la statue, venus avec des bougies et des bouquets de fleurs. Le mouvement «Je suis Charlie» était né là, dans l’obscurité, dans le silence ou les chants, indéfinissable et puissant, et les passants avaient pris l’habitude de faire un détour par la place, à chaque nouveau drame. Le réflexe s’était même imposé, le 13 novembre et les soirées suivantes, la République se trouvant équidistante de plusieurs lieux des attaques terroristes, entre le Xe et le XIe arrondissements, Charlie Hebdo, les terrasses des cafés, le Bataclan. Dernière station d’un chemin de croix de recueillements, après les amas de fleurs sur les trottoirs, contre les barrières des boulevards avoisinants, où s’étaient inclinés les amis de la France, Madonna, Merkel, Obama, le groupe U2…, la statue et son esplanade ne pouvaient que s’imposer comme le mémorial national des victimes du djihadisme.

«Un dimanche de janvier»

C’est dans cet esprit et pour cet usage que des bénévoles s’étaient mis à entretenir les pauvres preuves du souvenir, les dessins d’enfants et les messages, à rallumer les bougies, à la tombée de la nuit. La mairie de Paris avait fini par prendre le relais. Le mois de janvier revenu, un an après la première attaque, il était donc normal que la municipalité prépare une cérémonie sur la place-mausolée: un arbre, un chêne chenu, dit «du souvenir» doit être planté, dimanche, et les chœurs de l’armée chanteront «La Marseillaise». Mais il a aussi été prévu que Johnny Hallyday soit invité à chanter «Un dimanche de janvier», une chanson évoquant le rassemblement-fleuve de «Je suis Charlie», le 11 janvier, de la République à la Bastille, qui figure dans le dernier album de la rock-star.


«Un dimanche de janvier» avait ému Anne Hidalgo, la maire de Paris. Personne dans son entourage n’avait trouvé à redire à l’idée, et Johnny lui-même s’était déclaré honoré. La mairie avait estimé qu’une telle cérémonie, le chêne chenu, «La Marseillaise», Johnny, ne serait pas ridicule, un peu composée sur le même modèle, après l’impeccable hommage national rendu, le 27 novembre, aux Invalides. 

Se payer Johnny

Mais c’était sans compter avec les grincheux. Sans le dessinateur Siné qui est venu rappeler que Charb, le directeur de Charlie Hebdo, assassiné le 7 janvier 2015, «détestait Johnny Hallyday». «C’est précisément à lui que nos “autorités” ont fait appel pour pousser la chansonnette en son honneur», écrit le dissident de Charlie Hebdo sur le blog de Siné Mensuel, le périodique qu’il a lancé après son éviction. «Quand il y a une connerie à faire, on peut compter sur nos responsables, ils ne la ratent jamais.»

Ce qui énervait gentiment Cabu, c’était que tout le monde l’aimait, notre monument national, du Beauf aux intellos en passant par les politiques

De son côté, Le Canard Enchaîné, dans son édition du 6 janvier, consacre son titre de «une» et une page entière aux embarras qui doivent saisir Cabu, en son ciel des dessinateurs iconoclastes, devant les hommages qui lui sont rendus, un an après sa mort. Cabu décoré de la Légion d’honneur; Cabu célébré par l’armée; «Cabu chanté par Johnny, sa tête de Turc». «Jamais Cabu ne ratait une occasion de se payer Johnny, explique l’hebdomadaire. Cinquante ans qu’il nous vérole les tympans, répétait le caricaturiste. Ce qui l’énervait gentiment, c’était que tout le monde l’aimait, notre monument national, du Beauf aux intellos en passant par les politiques (…) Du coup, il s’en donnait à cœur joie.» Johnny et son exil fiscal en Suisse, ses femmes, ses modes successives, et son classement à droite…

Qui est Charlie?

Il faut d’abord rappeler à Siné et au Canard que Charb et Cabu, même éminents l’un et l’autre, ne sont pas les seules victimes auxquelles est rendu un hommage, dimanche. Tous les assassinés de 2015, touchés en groupe ou seuls dans leur coin, doivent bénéficier de la même prière laïque, et parmi eux, il doit bien s’en trouver pour avoir apprécié Johnny Hallyday de leur vivant. Même iconoclastes, les copains de presse survivants ont un peu tendance à tirer à eux la couverture des copains décédés, et se servent, pour ce faire, de leur influence médiatique. Pas très élégant. Toutefois, ces réactions de bande laissent entrevoir un malaise plus profond, qui renvoie aux questions nées de l’imprécision du mouvement national «Je suis Charlie». Qui étaient-ils vraiment ceux qui ont pleuré les victimes de janvier? Ceux qui, tellement nombreux, se sont massés, «un dimanche de janvier», entre La République et la Bastille? Qui sont, depuis, ceux que la mort des «130» de novembre soulève de peur et d’effroi?

Les ricanements des compagnons de route de Charlie Hebdo qui arment, ces jours-ci, un procès en légitimité des officiants du mémorial, sont facilement traduisibles: mouvement et mémorial sont de gauche, de leur point de vue. De gauche radicale, même. Anarchiste, tendance mauvais coucheurs. La géographie plaide en leur faveur. La République, avant d’être cet immense carrefour de la stupéfaction, préposé à la célébration de la première année d’incertitude, après soixante ans d’après-guerre en paix, a supporté la chronique du mouvement ouvrier, les marches de protestation contre les bavures policières, les rassemblements de toutes les extrêmes gauches du XXe siècle national. Avant d’éclairer la nuit des prières post-attentats, les bougies y ont éclairé les campements de réfugiés, des immigrés, et les sittings de militants palestiniens ou kurdes. 

Renaud pour mémoire

C’est ce temps-là qui s’enfuit aussi, sous les balles djihadistes. Il est normal que Siné et Le Canard aient un peu l’humeur de locataires expulsés. Le temps suivant est d’abord celui des deuils croisés. Comme un ultime passage en revue avant liquidation. Le dernier adieu à François Mitterrand, mort il y a vingt ans, dont la mémoire est honorée, le 8 janvier, tandis que son vieux faire valoir, le chanteur Renaud de «Tonton», en un autre siècle, fait, la veille, le 7 janvier, un retour difficile et attendrissant, justement, place de la République.


Au pied de la statue, au milieu de la foule, il écoute l’hommage aux victimes des attentats lu par son compère, l’humoriste Christophe Alevèque. Puis, dans l’obscurité, on chante «Que Marianne était jolie» du chanteur Michel Delpech, disparu, lui, en début de semaine. Puis, comme on l’a toujours fait, place de la République, on entonne «Bella Ciao», le chant des partisans italiens et des luttes sociales de la péninsule. Beaucoup de fantômes. Parmi eux, Renaud, son vieux cuir de motard, son bandana autour du cou, son air de Gavroche soixante-huitard, simplement un peu plus navré. Bien sûr, il y a, dans l’hommage, un peu de promo pour son prochain album, annoncé le matin-même. Qui pourrait s’intituler «Même pas mort», le slogan de la banderole de la place, et deux chansons d’hommages aux forces de l’ordre. Renaud l’anti-flic ainsi retourné, voilà de quoi irriter aussi Cabu, non?

Glissement à droite

Bien sûr, il y a aussi là, dans la scène, dans sa culture de gauche, un trait d’ironie adressé à Johnny Hallyday. D’ailleurs, Christophe Alevèque le concède, sourire aux lèvres: «Johnny, c’est dimanche, Renaud, c’est jeudi. L’un des deux est plus Charlie que l’autre, je vous laisse deviner…» Dimanche, donc, ce sera Johnny. Lequel fera aussi sa promo, une promo inespérée, pour son dernier album, De l’amour, sorti… le 13 novembre.

S’il perdure, dans l’air de janvier 2016, «l’esprit de Charlie» s’est élargi aux drames des terrasses et du Bataclan, certainement aussi à tous les Français

Au-delà de l’hommage parisien, aussi un rite de passage. D’une France à l’autre. Ou plutôt d’une culture dominante à l’autre. De la gauche, classique, «historique», dirait Pierre Laurent, le secrétaire national du PCF, qui était présent lors du passage de Renaud, place de la République, à une entité plus large, aux contours encore imprécis. La marche du 11 janvier 2015, même représentative d’une France républicaine, droite comprise, restait inscrite dans une tradition de gauche –déjà parce que essentiellement parisienne, où l’on vote majoritairement à gauche. S’il perdure, dans l’air de janvier 2016, «l’esprit de Charlie» s’est élargi aux drames des terrasses et du Bataclan, certainement aussi à tous les Français, de toutes convictions, que les attentats révoltent. Aujourd’hui, sans attendre les études statistiques à venir sur le sujet, «Je suis Charlie» a certainement glissé un peu plus à droite. Au moins vers un peu plus de conservatisme culturel.

L'heure du consensus

Cela laisse amplement de la place à Johnny, n’en déplaise à Siné et au Canard. Les organisateurs de l’hommage national aux Invalides l’avaient bien compris, le 27 novembre, en conviant trois chanteuses et une cantatrice populaires, Nolwenn Leroy, Camélia Jordana, Yael Naim et Nathalie Dessay, à restituer, dans la Cour d’honneur, Barbara et Jacques Brel. En attaquant la France, les terroristes djihadistes hâtent un certain déclin de l’influence dominante, et l’État, comme sûrement la société après lui, déplace déjà ses campements mentaux, par des cérémonies de ce type. En cela, Johnny le vieux rocker, acteur et observateur d’une chronique nationale de plus de cinquante ans, offre peut-être le bon exemple du point de consensus.

Lui aussi a toujours eu ses anars, ses bikers, ses prolos individualistes. Simplement, ses fans ont toujours été un peu plus poujadistes, un peu plus provinciaux que ceux de Renaud. Certains ont peut-être même des copains qui votent Front National, qui sont confrontés au chômage, à la peur, à l’incompréhension de l’époque. Ce serait logique. Et ce qui placerait Johnny, l’invité d’Anne Hidalgo, en assez bonne place pour les temps de résistance qui s’annoncent.

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