L'Arabie saoudite est le George W. Bush du Moyen-Orient

En 2005, George W. Bush et le prince Abdallah I REUTERS/Jason Reed

En 2005, George W. Bush et le prince Abdallah I REUTERS/Jason Reed

Riyad a bien une stratégie –que les États-Unis ont intérêt à ne pas suivre.

Même selon les critères du Moyen-Orient, les jours qui viennent de s'écouler sont une sale période. Qu'on récapitule: le gouvernement saoudien a exécuté un opposant politique et chef religieux chiite de premier plan, tout en sachant d'avance quelles réactions régionales et internationales sa décision allait provoquer. Ce faisant, il aura aggravé un conflit religieux d'ores et déjà atroce; incité des radicaux iraniens à saccager l’ambassade saoudienne de Téhéran; et rompu ses liens diplomatiques avec l'Iran –tout en refusant depuis deux ans et demi de lui parler directement histoire d'atténuer les tensions entre les deux pays. Aujourd'hui, les responsables saoudiens se placent en position de victime.

D'où cette question: mais bordel, à quoi l'Arabie saoudite est-elle en train de jouer? Malheureusement, les réponses les plus plausibles ne sont pas les plus rassurantes.

Depuis l'invasion américaine en Irak en 2003, le tout premier objectif géopolitique de l'Arabie saoudite consiste à maximiser son pouvoir aux dépens de l'Iran. L'accord nucléaire entre le P5+1 et l'Iran aura exacerbé les craintes saoudiennes de voir son rival gagner des points d'influence. Dans l’œil de Riyad, la réintégration de Téhéran sur l'échiquier politique et économique international est une menace contre son propre pouvoir régional.

Washington tourne le dos à Riyad

Mais la paranoïa saoudienne ne se limite pas à la politique étrangère que Washington met en œuvre vis-à-vis de l'Iran. Pour le gouvernement saoudien, quasiment toutes les inclinations que les États-Unis auront manifestées depuis 2003 sont une menace pour le pouvoir saoudien: leur soutien au gouvernement post-Saddam Hussein en Irak; la destitution d'Hosni Moubarak en Égypte (et leur bienveillance générale vis-à-vis du Printemps Arabe); leur désir de voir se terminer la désastreuse expédition militaire de Riyad au Yémen; et leur préférence pour une solution politique au conflit syrien à l'encontre d'une redite de l'épisode Saddam. La liste n'est pas exhaustive. De fait, les intérêts américains et saoudiens divergent sur bien des fronts. La toute dernière surenchère de Riyad exacerbera les tensions avec l'Iran de telle sorte que les objectifs diplomatiques américains en Syrie et au Yémen gagneront en difficulté, si ce n'est en impossibilité.

La perspective d'un nationalisme saoudien ressemblant à un mélange de Donald Trump et d'Oussama Ben Laden est épouvantable

Le plus grave, c'est que l'Arabie saoudite choisit d'apaiser ses angoisses géopolitiques en s'adonnant à du sectarisme anti-chiites et anti-Iran. Les analyses du gouvernement saoudien face aux situations que connaissent le Bahreïn, la Syrie et le Yémen ont été aussi identiques que terrifiantes de simplisme: les musulmans chiites sont les méchants et l'Iran chiite en veut aux Arabes sunnites. Un message qui renforce les pires idéologues du Moyen-Orient –de ceux pour qui l’État islamique est admirable et le 11-Septembre une pas si mauvaise chose.

Un sentiment d'impunité

Si tout cela peut faire temporairement oublier aux Saoudiens un nombre croissant de problèmes internes et auto-infligés –les mesures d'austérité mises en place par le gouvernement, les guerres en Syrie et au Yémen, pour n'en citer que quelques-uns–, la probabilité augmente aussi qu'une génération de Saoudiens arrive à l'âge adulte en étant sûrs de leur bon droit s'ils considèrent la région comme un terrain de guerre où doit régner l'hostilité vis-à-vis des chiites et de l'Iran. La perspective d'un nationalisme saoudien ressemblant à un mélange de Donald Trump et d'Oussama Ben Laden est épouvantable –et pas seulement pour l'Iran.

Pour autant, l'Arabie saoudite affirme ne pas vouloir détruire son alliance avec les États-Unis ni entrer en guerre avec l'Iran. Alors pourquoi s'évertue-t-elle à déstabiliser la région et à rendre ces deux phénomènes de plus en plus probables?

Pour le dire simplement, parce que le gouvernement saoudien sait qu'il pourra passer entre les gouttes. Les dirigeants saoudiens, en promouvant leur idéologie sunnite extrémiste, ont d'ores et déjà contribué à créer les pires terroristes anti-Américains de l'histoire, sans que leur alliance avec l'Occident en pâtisse. Au lieu de chercher des solutions pacifiques aux conflits syrien et yéménite, Riyad a refusé toute éventualité qui ne serait pas la destitution d'Assad et l'annihilation des Houthis. Et en voulant la victoire finale sur ces deux fronts, l'Arabie saoudite s'est alliée à des organisations que les États-Unis considèrent comme terroristes, ou a gentiment fermé les yeux sur leurs agissements, ce qui n'a fait que déstabiliser encore davantage la région –sans que les États-Unis ne bougent le petit doigt et exigent que leur allié réponde un tant soit peu de ses actions.

Leurs choix politiques de 2016 sont tout simplement des versions plus violentes des décisions qu'ils ne cessent de prendre

Le cercle vicieux

Soyons honnêtes: à moins de n'avoir la stabilité à court-terme comme seule préoccupation, les Saoudiens ont rarement été une force bénéfique pour le Moyen-Orient. Leurs choix politiques de 2016 sont tout simplement des versions plus violentes des décisions qu'ils ne cessent de prendre depuis des décennies. Les responsables américains passés et présents à avoir pu lire le rapport confidentiel de 28 pages sur les liens entre le gouvernement saoudien et les terroristes du 11-Septembre semblent à peu près de cet avis.

La machine propagandiste que l'Arabie saoudite est en train d'acheter à Washington ne peut distordre la vérité: elle a assassiné un dissident politique, jeté de l'huile sur un feu religieux déjà trop nourri, provoqué une crise diplomatique et fait aujourd'hui sa victime. L'Arabie saoudite a rompu ses liens avec l'Iran tout en plongeant jusqu'au cou dans deux guerres qu'elle s'est elle-même choisies. En d'autres termes, l'Arabie saoudite est devenue le George W. Bush du Moyen-Orient.

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