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Comment David Bowie est devenu un musicien qui n'a plus que son art à offrir

Photo: Jimmy King

Photo: Jimmy King

Après avoir surfé sur les modes balbutiantes et anticipé les mouvements, le chanteur anglais, absent médiatiquement et physiquement, prend notre époque à contre-sens. Une position précieuse et presque inédite.

Pour son 69e anniversaire –il est né le 8 janvier 1947– David Bowie se fait un drôle de cadeau: un 25e album placé sous le signe d’une étoile noire. Rien à voir avec la Star Wars mania: les sept chansons de Blackstar, nourri de jazz foldingue et de groove libre, célèbrent  son propre astre, prolongent un rayonnement artistique que l’on a cru interrompu une décennie durant. 

Entre 2004 et 2013, Bowie s’est fait porter pâle. Retiré du rock’n’roll circus, lui qui n’avait jamais arrêté d’enchaîner albums, tournée et parfois films, brillait par son absence. S’il n’était pas sorti de sa retraite en de très rares occasions, le temps de concerts avec Arcade Fire en 2005, d’une reprise live de Pink Floyd avec David Gilmour, d’un duo avec Alicia Keys lors d’un concert caritatif de 2006 ou caché dans les chœurs d’un morceau de TV on The Radio, les fans auraient cru les très alarmantes rumeurs. Car, forcément cette discrétion et ce silence artistique ont fait jaser. On le disait malade, mourant, proche de la nécrologie.


Le culte du secret

Les pessimistes avaient d’ailleurs un argument béton: l’opération du cœur qui l’avait obligé à annuler sa tournée en cours en 2004, après la sortie du moyen Reality. Et pourtant, si Bowie était si proche de la fin en 2004, pourquoi se serait-il donné la peine de monter sur scène aux côtés d’Arcade Fire ou d’Alicia Keys les deux années suivantes? Comment expliquer qu’il accepte de jouer dans la série comique de Ricky Gervais et Stephen Merchant, Extras, en 2006 pour s’auto-parodier et y apparaisse plutôt fringant? Le mystère est resté entier jusqu’au 8 janvier 2013.

À part en vidéo et dans la vraie vie, Bowie sera un fantôme. Quelque chose a changé, s’est brisé. Le jour d’après sera donc celui du silence médiatique

Pour son 66e anniversaire, Bowie s’offre un comeback venu d’ailleurs et annoncé nulle part. Ce jour-là, en dévoilant sur son site l’émouvante vidéo de «Where Are We Now ?» tournée à Berlin par Tony Oursler, il montre que les règles en cours chez la plupart des autres artistes –annoncer six mois en amont une nouvelle œuvre, dealer une preview sur un support majeur, attiser le buzz jusqu’à une date soigneusement entourée sur un retro-planning– ne s’appliquent plus à lui. Ce 8 janvier 2013, Bowie rappelle que, pour créer l’événement, un musicien de sa stature n’avait besoin de rien d’autre qu’une bonne chanson. Il prouve aussi qu’à une époque où l’écran et le réseau sont rois, où l’info, volatile n’a besoin que d’un micro-souffle pour exister, il est encore possible de cultiver le secret comme une matière précieuse. On apprendra d’ailleurs plus tard que tous ses musiciens et collaborateurs ont signé un accord de confidentialité pour respecter sa volonté.


Le joyeux fantôme

Revenons sur le très mélancolique «Where Are We Now?». Que le morceau le voit se souvenir du bon vieux temps d’une voix un peu chevrotante annonçait certes des lendemains qui déchantaient, un futur chant du cygne quoi. Ce que confirmait, une fois dévoilée, la pochette de l’album The Next Day, ancrée dans le passé et symboliquement chargée –elle reprend paresseusement celle d’Heroes en y collant des sortes de stickers correctifs d’un blanc laiteux, genre «j’ai eu une super idée pour pas cher qui va parler à tes fans»

Pourtant, quand l’album, accompagné de plusieurs vidéos plutôt réussies –«The Stars (Are Out Tonight)» featuring Tilda Swinton– est rendu disponible en mars 2013, on comprend vite que la fin n’est pas pour maintenant. Assez classique, sorte de best-of constitué d’inédits, The Next Day n’a rien de révolutionnaire ni de mortifère. Mis à part son premier single, l’ensemble sonne malin, joyeux, énergique. Bowie est donc de retour, tout sera donc comme avant. Sauf que… pas vraiment: il ne fera plus de promo, plus d’apparition publique, plus de concert. Rien, nada. À part en vidéo et dans la vraie vie, Bowie sera un fantôme. Quelque chose a changé, s’est brisé. Le jour d’après, celui d’après la maladie, sera donc celui du silence médiatique, de la fuite des projecteurs.

«Violence», «isolation», «panthéon»

Et encore, grâce à une inspiration quasi-géniale de l’écrivain américain Rick Moody (Tempête de glace, notamment), nous ne serons pas totalement restés dans le noir. Alors qu’Eric Spitznagel (MTV) a pallié ce silence en interviewant des imitateurs –démarche amusante mais peu probante–, Moody a eu l’audacieuse idée d’envoyer un e-mail à Bowie pour lui demander quels mots, selon le chanteur, se rapportant à The Next Day. Déjà, l'écrivain part avec un avantage sur le journaliste lamda: Bowie aime son travail et lui a donné son e-mail perso. Quoi qu’il en soit, miracle, Bowie lui répond par une liste justifiée à gauche, avec un espace double entre chacun des 42 mots. «Violence», «isolation», «interface», «indifference», «pantheon»… et même «chtonic» (relatif au monde souterrain). À partir de là, Moody a écrit un texte (toujours d’actualité) et Bowie ne s’est plus manifesté dans les médias.

Bowie s’est trouvé une nouvelle bande, constituée de jazzmen modernes aussi à l’aise dans le rock que dans le hip-hop

Mais il n’a pas arrêté de créer, coécrivant Lazarus, une comédie musicale reprenant son personnage du film L’Homme qui venait d’ailleurs (1976) avec Michael C.Hall, enregistrant «Sue (Or in A Season Of Crime)» afin que cet inédit fasse figure de cerise sur le gros gâteau de la compilation Nothing Has Changed.


Retour de flamme

Surtout, grâce à la compositrice et chef d’orchestre Maria Scheider (présente sur «Sue»), il s’est trouvé une nouvelle bande, constituée de jazzmen modernes aussi à l’aise dans le rock que dans le hip-hop: le saxophoniste Donny McCaslin, le guitariste Ben Monder, le batteur Mark Guiliana… Ces nouvelles fréquentations ont manifestement boosté son inspiration, l’ont aidé à s’affranchir une fois de plus –après Station to Station, Low, Heroes, etc.– du format pop-rock.


Quand le 20 novembre dernier surgit la vidéo hallucinée de «Blackstar», il est tout de suite évident que Bowie, bien vivant, a assurément repris du poil de la bête pour se lancer dans une telle composition gigogne de dix minutes. Les spectateurs de la série Panthers produite par Canal+ avaient eu droit à un léger aperçu –le début du morceau a été utilisé pour son générique– mais c’est l’ensemble de cette construction surréaliste qui fascine et donne le vertige. Le reste de son 25e album –avec une nouvelle version de «Sue (Or in A Season Of Crime)»– se montre à la hauteur de  son morceau d’ouverture et postule tranquillement au titre de meilleur Bowie depuis Outside, grosse entreprise expérimentale conçue avec Brian Eno en 1995.

Sur les traces de Kendrick Lamar

Vu la posture de sombre prophète adoptée par Bowie, on aurait aimé entendre sa vision du monde. Cela n’arrivera pas. Comme l’affirme Tony Visconti, son complice depuis quatre décennies et producteur pour Bowie de plusieurs chefs-d’œuvre (Diamond Dogs, Young Americans, Low et donc Blackstar), il ne nous reste plus qu’à éplucher les paroles de l'album. Au magazine américain Rolling Stone, Visconti, en plus de citer Kendrick Lamar comme une des influences a confirmé ce que l’on pressentait: «Il a dit beaucoup de choses dans ses interviews passées, mais je crois que sa vie, maintenant, est tournée vers l’art.»

Il a dit beaucoup de choses dans ses interviews passées, mais je crois que sa vie, maintenant, est tournée vers l’art

Tony Visconti


Ainsi, celui qui a toujours su utiliser les médias, se contente désormais du néant. Les autres, tels que Visconti ou McCaslin ont le droit de s’exprimer, no problemo, mais lui ne consacre plus aucune minute à la promo. Et pourtant, aidé par son sourire charmeur, il a toujours su manipuler les médias comme peu d’autres rockers. Il a même ça dans le sang: son père s’occupait de promouvoir les opérations de l’organisation caritative Barnado’s. La facilité naturelle de Bowie, il l’a entretenue et même renforcée au début de sa carrière par un job –vite quitté– de publicitaire. 

L'homme promo

Ainsi, alors qu’il n’encore que David Jones, il réalise en 1964 son premier coup de pub à peu de frais. Il a juste fallu des affabulations et mettre dans la combine un journaliste (le futur romancier Leslie Thomas). Celui-ci brode autour d’une association de défense des jeunes hommes aux cheveux longs et Jones gagne sa première tribune, affirmant que «celui qui a le courage de vivre avec des cheveux longs lui descendant jusqu’aux épaules traverse un véritable enfer»

Dans la foulée, Jones est invité à témoigner sur le plateau d’une émission de la BBC. D’où ce premier passage télé devenu culte où, le sourire cachant mal le plaisir de la supercherie, il joue l’homme persécuté à cause de sa chevelure soi-disant trop abondante. À l’époque, il n’a rien à vendre son premier single avec les Mannish Boys ne sortira que des mois plus tard– à part sa tête blonde mais c’est déjà un bon début pour un ado de 17 ans.


Coming out

Dans son parcours, les exemples où il s’est montré adroit dans sa communication sont légions. Le plus fameux reste l’interview de 1972 accordée à Michael Watts, journaliste du Melody Maker, où il dévoile être homosexuel: «Je suis gay et je l’ai toujours été, même quand j’étais David Jones.» Bon plan promo pour lancer Ziggy Stardust, premier album où il incarne un personnage –Ziggy, la rock star androgyne qu’il fera mourir lors d’un concert mémorable à l’Hammersmith Odeon en 1973 en annonçant avec beaucoup d’ambigüité au public médusé qu’il s’agit de son dernier concert.

Ce grand professionnel de la communication a décidé que l’exercice promotionnel dans lequel il excellait tant ne lui servait plus à rien

Trois ans plus tard, il réaffirmera sa bisexualité dans une interview à Playboy en admettant: «Je ne peux pas nier que j’ai bien mis à profit ce fait.» Lors des années 1980, il reviendra une nouvelle fois sur sa sexualité, estimant que son coming out avait été une erreur, qu’il avait été toujours plus proche de l’hétéro, etc. Trop tard, on ne peut pas effacer les effets bénéfiques d’un coup de pub et sans doute que, sans son annonce de 1972, il aurait moins fait fantasmé les filles et les garçons. 

L'ère des avatars

Les médias, Bowie sait comment les caresser dans le bon sens du poil. Dans son livre de mémoires L’Enfant du rock (qu’il serait bon de rééditer), Philippe Manœuvre racontait comment il était sorti enchanté de sa première rencontre avec Bowie, d’autant que le chanteur avait salué la qualité de leur discussion. Il a un peu dégroové quand il s'est rendu compte en discutant avec un collègue que Bowie l’avait flatté de la même manière. Bref, Bowie est apparemment (je ne l’ai jamais interviewé et ça n’arrivera jamais) un bon client, du genre à répondre de manière intelligente à des questions moyennes (coucou Nagui). 

Ce grand professionnel de la communication a donc décidé que l’exercice promotionnel dans lequel il excellait tant ne lui servait plus à rien. Comme il le chante dans «Lazarus», il n’a plus rien à perde et encore moins son temps. Du coup, quand, en décembre dernier ladite chanson –à la fois présente sur Blackstar et dans la comédie musicale du même nom– a été proposée en téléchargement, c’est le comédien Michael C.Hall qui est venu la chanter sur le plateau de Stephen Colbert.  


Tout pour la création

En même temps, la promo, ça peut se révéler usant et comme il n’en a plus besoin, pourquoi s’infliger ça… Mais les concerts? Sauf contrordre, Bowie, cette bête de scène, ne tournera plus jamais. Alors que les autres vétérans ont gardé de l’énergie pour l’exercice du live –parfois en martyrisant leur répertoire comme Dylan– lui ne veut même plus monter sur scène. Peut-être qu’après le Reality Tour avorté pour raison de santé, il n’avait plus envie de répéter les dix, vingt, trente tubes jusqu’à sa mort. 

Sans doute qu’il préfère mettre toute son énergie dans la création plutôt que dans la répétition, la routine… C’est dommage, comme Outside il y a vingt ans, Blackstar aurait certainement donné lieu à des concerts formidables, envoûtants. Mais on doit accepter son choix: celui d’une présence a minima. Même quasi-absent, lui qui constitue un pilier de la culture pop arrive encore à mettre en émoi.

 

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