Boire & manger

Pourquoi la résolution de ne pas boire d'alcool en janvier fonctionne-t-elle si bien?

Robin Korda, mis à jour le 13.01.2016 à 14 h 20

L'an dernier, deux millions de personnes se sont abstenues de boire de l'alcool durant tout le mois de janvier. La mode vient d'Angleterre et de la campagne «Dry January».

Start Chugging | Sam Howzit via Flickr CC License by

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Arrêter de fumer. S'inscrire à la salle de sport. Aller voir plus d'expos. Tout le monde connaît ces résolutions qui reviennent chaque année: personne ne les tient. Ni vous, ni moi: ne nous mentons pas. 

Mais il existe un nouveau genre de résolutions: celles que l'on prend publiquement, sur les réseaux sociaux, et qui peuvent mieux fonctionner, que de plus en plus d'internautes se vantent de tenir, pour lesquelles ils s'encouragent, se félicitent parfois.

La plus populaire de ces résolutions nouveau genre, le «Dry January», a lieu, comme son nom l'indique, en janvier. Au départ, il s'agit d'une campagne lancée en 2013 par une association caritative, Alcohol Concern. Elle consiste à se priver d'alcool durant les trente et un jours du premier mois de l'année. En Grande-Bretagne, le phénomène intéresse tout le monde: The Independent, The Daily Telegraph, The Guardian ou encore le Daily Mail lui ont par exemple consacré des articles durant la première semaine de janvier. 

Face au succès grandissant de l'opération, le gouvernement britannique s'est même lié à l'initiative. Il sponsorise l'association à hauteur de 500.000 livres sterling, et incite la population à passer le mois de janvier à l'eau minérale. Là-bas, le concept est un peu plus poussé puisqu'il s'agit également d'une campagne de levée de fonds: les courageux peuvent s'engager publiquement à tenir le coup via la plateforme mise en place—et verser au passage un peu d'argent à l'association.

En 2015, plus de deux millions de personnes se sont inscrites en se promettant d'arrêter de boire durant ces quatre semaines. Un chiffre a priori appelé à gonfler encore en 2016. 

De notre côté de la Manche, le mouvement reste marginal: il est bien possible que vous n'en ayez jamais entendu parler. Moi-même, j'ai appris l'an dernier seulement le nom de cette pratique. J'étais en peu le Monsieur Jourdain du Dry january: je l'avais déjà pratiqué sans le savoir –notamment quand je préparais des concours d'école de journalisme. (Contrairement à ce que peut laisser croire la tradition d'une presse imbibée, écrire bourré n'est pas simple). Cette année, je le fais dans les codes.

 

1.La période idéale

 

Je ne suis pas complètement naïf, je sais bien que je fais partie d'une campagne de com' récupérée notamment par des marques. Le Dry January est le parallèle des campagnes de running récupérées par Adidas, Nike et compagnie. Mais ce n'est pas parce qu'il enrichit des entreprises qu'il n'assainit pas mon foie pour autant. 

C'est d'abord une affaire de timing. L'association Alcohol Concern admet elle-même l'avoir choisi après réflexion: «Nous savons que les gens pensent souvent à arrêter momentanément l'alcool après les vacances de Noël. On a pensé que c'était l'opportunité parfaite pour faire réfléchir ces personnes sur leur consommation d'alcool.» 

De mon côté, les raisons de n'ingurgiter que de l'eau plate pendant trente jours sont exactement celles-ci: les fêtes, les repas très longs, les dépenses, les ceintures trop serrées, les coupes de champagne. Excès. Saturation. Résolution.

It's time. #DryJanuary pic.twitter.com/KWhKxB6ATF

— Ruth Davidson MSP (@RuthDavidsonMSP) 1 Janvier 2016

2.Une campagne limitée dans le temps

L'autre bonne idée du Dry January, c'est de limter la campagne dans le temps. Ce n'est pas toute l'année, toute la vie, une résolution définitive, c'est juste une petite période: ce sera vite fini.

Et ce n'est pas propre au Dry January: quand la marque Domyos (du groupe Decathlon) a proposé au printemps 2015, «un mois pour un corps canon», 10.000 personnes se sont mises à faire de l'exercice quotidiennement. Le magazine Elle n'a pas hésité à décliner la formule: le challenge «30 jours de squat» promettait «des fesses au top»; le «30 jours de gainage» garantissait «un ventre plat». En juin 2014, un tel programme a convaincu quasiment plus d'un million de personnes sur Facebook.

Mais ce n'est pas tout. Limiter sa résolution dans le temps permet de ne pas perdre une partie de sa personnalité, ou plutôt de l'image que l'on renvoie. En faisant le Dry January, le jeune citadin branché ne devient pas tout à coup ce type un peu pénible qui baille sans cesse passées les 23h, et qui, en refusant l'alcool, donne le sentiment de refuser la fête. Ou du moins, il ne le devient qu'un temps. 

Dans un post publié sur Medium en décembre 2015, un développeur web nommé Andy Boyle expliquait très bien comment sa décision d'arrêter de boire avait fortement bousculé ses relations avec ses proches

«J'ai des amis qui ont arrêté de sortir avec moi parce que je ne buvais plus. Certaines relations ont fini (ou n'ont jamais commencé) à cause de cela. On m'a envoyé des captures d'écran de discussions entre personnes qui me dénigraient à cause de mon choix.»

Je peux certifier qu'on ressent moins la pression sociale autour de l'arrêt de l'alcool lorsqu'on explique à ses proches que ça va, ça ne durera qu'un mois. 

3.Motivation facile

Autre avantage: ce genre d'échéance courte est propice à la motivation. Dès le départ, la ligne d'arrivée est visible. Il faut certes fournir quelques efforts: supporter des amis qui sentent fort le whisky-coca et se priver de vin rouge lors de diners à deux au restaurant. En retour, la performance est quantifiable: poids perdu, argent économisé, sommeil retrouvé, etc. 

Comme l'a déjà expliqué la psychologue américaine Amy Cuddy, les résolutions, pour être tenues, doivent être concrètes et renvoyer une image positive de la personne qui les prend. Par exemple, il est inutile de se dire: «J'arrête de me disputer avec ma copine», ou «J'arrête de me plaindre toutes les cinq secondes». Trop vague, trop dépréciatif. Le Dry January et les autres résolutions éphémères remplissent souvent ces critères positifs. La démarche est précise («Je fais trente secondes d'abdo par jour»), motivante («En un mois, je peux perdre deux kilos») et valorisante («Je suis sportif»).

Chaque année, le Dry January est un défi, modeste mais réel. Il relève un peu du culte de la perfomance. Je suis capable de ne pas boire d'alcool pendant trente jours, résister aux tentations du «juste un verre» ou du «pour une fois qu'on se voit». Cela implique aussi que j'ai l'habitude de boire régulièrement: j'ai une vie sociale intense. Mais je sais faire preuve de détermination. Moi aussi, je peux surfer sur la vague healthy. Je ne suis pas alcoolique. 

 

4.Attention aux illusions

 

Sur ce dernier point, celui qui ferait croire qu'un alcoolique ne pourrait pas s'astreindre à un mois de sevrage, les spécialistes sont mitigés. Certes, un mois sans alcool réduit le risque d'accidents cardiovasculaires, le niveau de glucose dans le sang, et améliore le fonctionnement du foie. Une étude anglaise tend même à démontrer que la majorité des adeptes du Dry January contrôleraient davantage leur consommation d'alcool plusieurs mois après leur phase d'abstinence

Mais le recours à la méthode de l'abstinence pure et dure peut dissimuler un problème de boisson, et même créer une illusion dangereuse qui ne fera que repousser le problème à plus tard. Alcohol Concern déconseille d'ailleurs son programme aux personnes dont les relations à l'alcool sont problématiques. Le succès du Dry January en Grande-Bretagne est, à cet égard, interpellant. Au pays du binge-drinking, l'alcool est responsable de plus d'un million d'hospitalisations par an. 

Alors quelles seraient les bonnes résolutions à prendre? Peter Orbone, un journaliste du Telegraph, s'est essayé au Dry January en 2013. Durant un mois, il assure avoir eu l'impression d'être «en prison, tourmenté par un geôlier sadique». Après quoi, il a décidé de ne plus jamais traverser cette période d'abstinence, mais de se priver d'alcool trois jours par semaine, sans exception. 

Multiplié par les 52 semaines de l'année, cela représente 156 jours de jeûn par an, bien plus que les 31 jours du mois de janvier. Efficace. Ça pourrait peut-être m'inspirer, d'ailleurs... Heureusement, j'ai le temps d'y réfléchir. Après tout, les résolutions sont faites pour être prises en fin d'année, non?

Robin Korda
Robin Korda (7 articles)
Journaliste
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