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Pierre Boulez voulait oublier Mozart pour réveiller la musique

Le compositeur et chef d’orchestre Pierre Boulez dirigeant l’orchestre de Paris, le 21 décembre 2011, à Paris, sous la pyramide du Louvre |  MIGUEL MEDINA/AFP

Le compositeur et chef d’orchestre Pierre Boulez dirigeant l’orchestre de Paris, le 21 décembre 2011, à Paris, sous la pyramide du Louvre | MIGUEL MEDINA/AFP

Défenseur infatigable de la musique contemporaine, Pierre Boulez faisait mine d’ignorer résolument celle qui était antérieure au milieu du XIXe siècle. Pour mieux signifier que la musique ne vit que si elle se renouvelle.

Né en 1925 et mort ce 6 janvier 2016, Boulez disparaît avec sa paradoxale célébrité. Personne, ou presque, ne connaît sa musique, absolument ignorée du grand public, bien moins jouée que celle d’Olivier Messiaen (1908-1993) ou Henri Dutilleux (1916-2013), ses presque contemporains. Il doit sa notoriété à son activité de chef d’orchestre, réclamé par les plus grandes phalanges (Orchestre symphonique de la BBC, Philharmonique de New York… et pas d’orchestre français) et vendant de nombreux disques. Mais, également, parce que l’homme public avait l’oreille du pouvoir politique et savait se faire entendre, devenant un personnage central de la musique en France.

De ces trois Boulez émerge une figure tout entière dédiée à la musique de son temps, jusqu’à parfois tenir pour négligeable celle qui la précédait.

Le Lully du XXe siècle

Boulez a toujours affiché son goût pour la création contemporaine dans tous les arts. C’est un homme «en phase avec les philosophes de son époque, Deleuze, Foucault, Barthes, tissant des “croisements” avec les peintres (Paul Klee, Nicolas de Staël, Francis Bacon...) inspiré par la musicalité des poètes comme René Char, Antonin Artaud, Mallarmé», observait François Cusset en mars 2015. De fait, son œuvre la plus célèbre (Le Marteau sans maître, 1955) est adaptée de René Char.

Interrogé un jour sur la musique qu’il écoutait, Jacques Chirac aurait répondu: Boulez. Réponse étonnante pour un politicien en recherche de popularité! Car les œuvres de Boulez restent confidentielles, symboles d’une musique contemporaine qui a perdu le public populaire au début du XXe siècle, dans la foulée de la révolution atonale de Schönberg. La reconnaissance du public viendra, il faut du temps, dit-on parfois. Cela n’empêche pas Boulez d’être célébré par ses pairs comme un très grand compositeur.

Sa notoriété est aussi celle d’un homme engagé dans le débat (musical) public, qui se met au service de la création avec une remarquable énergie. Voici le deuxième Boulez, homme de réseaux, polémiste vigoureux. Premier coup d’éclat lorsqu’il s’oppose avec fracas à la politique culturelle de Malraux (et à son directeur de la musique, Marcel Landowski, ennemi intime), trop peu axée sur la création à son goût. Dans une posture pré-gaullienne, il trouve refuge à Baden-Baden. On retrouve le talent de l’orateur, au ton cassant (et aux gestes quasi mécaniques, qui rappellent le chef d’orchestre), dans un duel télévisé avec Michel Schneider, ancien directeur –déçu– de la Musique et de la Danse sous Jack Lang où le compositeur se fait le défenseur du ministre, ravi.

Malraux et De Gaulle partis, Boulez revient à Paris et obtient de Georges Pompidou, chantre de la modernité (peinture, bagnoles, musique), à la fois un institut (l’Ircam) et un orchestre (L’Ensemble intercontemporain), dédiés à la création musicale. Plus tard, Boulez sera partie prenante du projet de l’Opéra Bastille, avant de s’en éloigner avec fracas. Il sera également à l’œuvre pour la création de la Cité de la musique puis de la Philharmonie. D’une énergie débordante, il assure des master class, donne aussi des cours au Collège de France. Tant d’activités et d’entregent agacent. L’homme concentrerait trop de pouvoirs, comme Lully avant lui, ce surintendant de la musique chéri de Louis XIV.

Reste le troisième Boulez: le chef d’orchestre. Il a d’abord fondé un petit ensemble pour défendre la musique contemporaine. Faute de chefs expérimentés pour ces partitions inédites, il dirige lui-même, apprenant sur le tas. À la fin des années 1950, il dirige l’Orchestre symphonique du Südwestfunk, à Baden-Baden (il s’installe dans cette charmante petite ville de cure pour centenaires refaits).

Il élargit son répertoire et fait le bonheur des maisons de disques (CBS, devenue Sony, Deutsche Grammophon…), en dirigeant les compositeurs qui l’ont inspiré. Un répertoire presque exclusivement consacré au XXe siècle: Ravel, Debussy, Stravinski, Berg, Webern, Schönberg (les trois de l’École de Vienne), Bartók, Varèse, Berio, Ligeti…

Il dirige sans baguette, délivrant avec précision une lecture résolument analytique. Sans émotion? Dénué de tout pathos et conduit à marche forcée (trois heures quarante…), son Parsifal a dérouté des générations de wagnériens biberonnés aux lenteurs savantes d’un Knappertsbusch –qu’il a remplacé à Bayreuth au pied levé après son décès. Son Ring du centenaire, avec Chéreau, est devenu légendaire. Ses enregistrements de Mahler, puis de Bruckner, ont surpris ceux qui le cantonnaient à un répertoire exclusivement moderne, prononcez: contemporain, où Bartók était admis mais pas Richard Strauss.

Droit à l’oubli musical

C’est que Boulez est aussi un théoricien. Au XXe siècle, les arts ont subi des inflexions majeures. Picasso, Joyce ou Schönberg ont produit ce que nul n’avait vu, lu ou ouï auparavant. On débat de l’évolution des arts, du progrès, notion évidemment sujette à caution.

En musique, Pierre Boulez s’oppose résolument à tout ce qui lui semble tenir du conservatisme. Le répertoire, qui fait les beaux jours des maisons d’opéra, est sa hantise («il faut brûler les maisons d’opéra», assure-t-il). Le public a fossilisé Mozart, le «divin Mozart», neutralisant sa part de subversion, au détriment des musiques d’aujourd’hui. En 1979 (la partition, inachevée, date de 1935), avec Chéreau encore, il crée Lulu, œuvre majeure d’Alban Berg, à l’Opéra de Paris.

En musique, Pierre Boulez s’oppose résolument à tout ce qui lui semble tenir du conservatisme

Boulez fustige aussi le mouvement des «baroqueux», qui dénichent des œuvres oubliées et les restituent sur instruments d’époque. «S’il y a des partitions qui dorment dans les bibliothèques, [c’est qu’elles] méritent le repose éternel», assène-t-il, comparant ces musiques baroques de «deuxième ou troisième catégorie» au «bruit de fond des musiques de supermarché».

Ces approches radicales se retrouvent aussi dans son approche de la composition. Si Schönberg entendait placer sa révolution dodécaphonique en prolongement de la tradition musicale européenne, Boulez estime à l’inverse qu’il a fait exploser le système et qu’il faut aller de l’avant toujours (Schönberg est mort en 1952), ce qui l’amène à «louer l’amnésie». Malheur au compositeur qui manifesterait la moindre nostalgie:

«Tout musicien qui n’a pas ressenti –nous ne disons pas compris, mais bien ressenti– la nécessité du langage dodécaphonique est INUTILE. Car toute son œuvre se place en deçà des nécessités de son époque.»

Des compositeurs comme Chostakovitch ou Britten sont alors dénigrés par l’«école boulézienne», car trop ancrés dans le «passé». La musique de Messiean est «à vomir» et le maître n’a pas de mots assez durs pour le «clabaudage putassier d’horribles dégénérés que leur inconscience rend innocents vis-à-vis de leurs immondices». Reflet d’une époque, ces positions tranchées irritent ou font sourire. À la remarque «on dit que vous êtes un peu sectaire…», il répond sans barguigner: «Je ne suis pas un peu sectaire; je suis tout à fait sectaire.»[1] Et, bien sûr, il ment. Car l’homme est multiple. En vieillissant, son intransigeance s’étiole. N’a-t-il pas travaillé aux Folies Bergère pour gagner sa vie? dirigé du Franck Zappa? et même, oui, du Mozart?

 

Avec la mort de Boulez se clôt un cycle de la musique du XXe siècle. Aujourd’hui, les compositeurs ont sans doute plus de liberté de création et les théoriciens se font moins nombreux. Mais Boulez ne peut être réduit à cette posture du modernisme radical, cet homme qui n’aimerait pas Mozart. Avec ses œuvres, ses enregistrements, ses combats politiques, il a œuvré inlassablement pour que la musique classique ne soit pas cantonnée au seul répertoire. La musique n’est pas un musée, elle doit vivre. Si les opéras s’ouvrent aux œuvres (et mises en scène) contemporaines, si les concerts font voisiner une création avec des tubes de Haendel ou une partition de Bartók, c’est en partie à Boulez qu’on le doit. Alors, pour faire oublier la caricature, écoutons-le diriger Mozart.

 

1 — Pour l’anecdote, on rappellera que Michel Tabachnik, chef d’orchestre formé par Boulez, faisait partie d’une vraie secte, celle du Temple solaire. Retourner à l'article

 

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