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Le Festival d'Angoulême ne trouvait pas d'auteures de BD à honorer, voilà notre liste

Détail de la couverture de «Agrippine, l'intégrale», éditions Dargaud | Dargaud

Détail de la couverture de «Agrippine, l'intégrale», éditions Dargaud | Dargaud

Le 43e Festival d'Angoulême aura lieu fin janvier. Le Grand Prix, qui récompense un auteur de BD pour l'ensemble de son œuvre, n'a sélectionné que des hommes cette année (avant de revenir sur sa décision). Nous proposons donc des noms de femmes qui le méritent aussi.

[Mise à jour du 7 janvier à 13h] Face aux critiques, la façon de voter pour nommer le Grand Prix du festival d'Angoulême est modifiée, ont annoncé les organisateurs dans un communiqué. Tous les auteur(e)s qui votent n'auront plus à choisir parmi une liste déterminée mais en donnant les noms des dessinateurs qu'ils souhaitent.

Quand la liste des trente noms d'auteurs sélectionnés –que des hommes– pour le Grand Prix du 43e festival d'Angoulême a été révélée le 5 janvier, les réactions ne se sont pas fait attendre. À l'image de celle de la dessinatrice Lisa Mandel:

 

30 nominés pour le grand prix au festival d'Angoulême, PAS UNE MEUF. Attends dude, c'est normal, en étant tout à fait...

Posted by Lisa Mandel on Tuesday, January 5, 2016

 

Le collectif des auteures de BD contre le sexisme a rapidement réagi: «Nous nous élevons contre cette discrimination évidente, cette négation totale de notre représentativité dans un médium qui compte de plus en plus de femmes.»

Puis certains des auteurs sélectionnés ont annoncé vouloir se retirer. Riad Sattouf d'abord. L'auteur de L'Arabe du futur s'en explique aussi sur Facebook:

 

Bonjour! J'ai découvert que j'étais dans la liste des nominés au grand prix du festival d'Angoulême de cette année....

Posted by Riad Sattouf on Tuesday, January 5, 2016

 

La liste s'est ensuite allongée: Joann Sfar, Daniel Clowes, Étienne Davodeau, Milo Manara, Chris Ware, Christophe Blain, Charles Burns, François Bourgeon, Pierre Christin.

Face aux critiques et à ces désistements importants, le Festival d'Angoulême a dû réagir –il aura été délicat d'imposer un choix sur moins de trente noms– en publiant un communiqué, après des premières explications données dans une interview à Télérama. Ce 7 janvier, six noms de femmes ont été ajoutés, annonce le quotidien belge Le Soir.

Le Grand Prix (à bien distinguer du fauve d'or qui récompense lui le meilleur album de l'année), n'en est pas à ses premières remarques sur son existence même: «Où sont les jeunes, les étrangers? Cette reconnaissance est-elle encore légitime?», s'interrogeait déjà le site BibliObs en 2014 pendant le Festival. Le blog BayDayLeaks qui n'hésite pas à moquer le milieu de la BD prend la chose avec humour en inventant cette phrase: «Le patron du FIBD cherche maintenant des femmes pour le Grand Prix. Il a demandé c'est lesquelles les plus bonnes.»

Le prix vient couronner un(e) auteur(e) pour l’ensemble de son œuvre et sa contribution à l’évolution de la bande dessinée. En ce sens, il ressemble à un César d’honneur

Une seule femme a été Grand Prix en quarante-trois éditions du Festival de la BD: Florence Cestac en 2000. En 2001, elle avait constitué un jury (qui décerne les prix du festival) constitué de neufs femmes et un homme. Sur Europe 1, elle précise aujourd'hui: «Beaucoup de femmes font de la bande dessinée et méritent le Grand Prix.»

Mais quelles sont donc les raisons de cette absence de femmes parmi les sélectionnés en 2016? Leur carrière n'est pas assez longue, détaillent les organisateurs:

«Le prix vient couronner un(e) auteur(e) pour l’ensemble de son œuvre et sa contribution à l’évolution de la bande dessinée. En ce sens, il ressemble à l’inscription des groupes de rock au “Rock’n’Roll hall fame” ou à un César d’honneur. Les lauréats de ces trois dernières années incarnent la nature de ce Prix. Ils se nomment Willem, Bill Watterson, Katsuhiro Otomo… Ces artistes réalisent des créations depuis plusieurs décennies. Lorsque l’on remonte dans ce laps de temps pour regarder quelle était la place des hommes et des femmes, dans le champ de la création, en matière de bande dessinée, force est de constater qu’il y a très peu d’auteures reconnues.»

Ce 7 janvier, des noms de femmes ont été ajoutés à ceux des trente auteurs pour l'instant en lice, indique Le SoirLinda Barry, Julie Doucet, Moto Hagio, Chantal Montellier, Marjane Satrapi et Posy Simmonds

Les raisons à l'absence de femmes dans un premier semblent un peu légères. Le hashtag #WomenDoBD (les femmes font de la BD) est venu le rappeler sur Twitter, des internautes ont effet listé leurs artistes féminines préférées.

Comme l'auteure de California Dreamin', Pénélope Bagieu:

Voici les femmes talentueuses qui auraient pu figurer dès le début dans les choix des membres du jury selon nous:

Marjane Satrapi

L'auteure franco-iranienne de Persepolis –quatre tomes autobiographiques sur son enfance et sa vie en Iran, particulièrement pendant la révolution islamique– et de Poulet aux prunes a été sélectionnée en 2014 mais elle avait «recueilli très peu de votes», indique aujourd'hui le Festival dans son communiqué. À 46 ans, elle est réalisatrice des adaptations de Persepolis et de Poulet aux prunes, mais aussi de The Voices avec Ryan Reynolds.

Chantal Montellier

Elle a 68 ans, les organisateurs auraient donc du mal à arguer que sa carrière est «trop courte» pour être reconnue. La bibliographie de cette ancienne professeur de dessins s'étend en effet de la fin des années 1970 à 2011. Elle a fondé le prix Artemisia qui récompense une illustratrice et auteure chaque année. Elle avait déjà créé en 1976 Ah ! Nana, la première revue BD réalisée par des dessinatrices et a toujours mis dans ses BD les idées qu'elle défend. Son dernier album, L'Inscription, était en sélection officielle au Festival d'Angoulême.

Claire Bretécher

Tout le monde connaît les dessins de Claire Bretécher (75 ans) et son Agrippine. Publiée longtemps dans Le Nouvel Observateur, elle a obtenu un prix secondaire en 1983 pour les dix ans du Festival de la BD. En 1998, dans un portrait, Libération la qualifiait de «rare réussite» féminine de la BD. Elle a fondé ses propres éditions pour échapper aux éditeurs qu'elle qualifie de «paternalistes».

Jeanne Puchol

Elle appartient à une école de la BD plus traditionnelle, ses BD correspondant davantage à l'école franco-belge. Jeanne Puchol a trente ans de carrière derrière elle. Elle est illustratrice aussi pour la presse et des maisons d'édition. Elle dessine ainsi pour un ouvrage de Didier Daeninckx, Meutres pour mémoire. Elle co-signe avec Florence Cestac, Chantal Montellier, Nicole Claveloux, un texte intitulé Navrant dans Le Monde en 1985 pour dénoncer déjà le milieu sexiste de la bande dessinée.

Posy Simmonds

Déjà sélectionnée comme Marjane Satrapi pour le Grand Prix, l'Anglaise Posy Simmonds (70 ans) a aussi vu ses albums adaptés au cinéma, notamment Tamara Drewe réalisé par Stephen Frears. Elle n'est pas qu'auteure de BD, elle fait aussi des livres pour enfants. Sa libre adaptation de Madame Bovary (Flaubert), devenue Gemma Bovery, est publiée dans The Guardian à partir de 1987 et est aussi porté à l'écran par Anne Fontaine.

Alison Bechdel

Avec Fun Home et C'est toi ma maman?, l'auteure américaine Alison Bechdel (55 ans) a bouleversé le monde du roman graphique. Son histoire familiale y est décortiquée dans les moindres détails et expliquée grâce à de nombreuses références (de Virginia Woolf à Nietzche). Fun Home a été adapté en 2015 pour être joué à Broadway à New York. Alison Bechdel a par ailleurs donné son nom à un test cinématographique, le Bechdel test, qui examine si dans un film on trouve bien deux personnages féminins qui se parlent entre elles (et pas d'un homme). Invitée vedette du festival d'Angoulême 2014, elle a aussi amené contribuer à mettre le queer au cœur de ses albums.

Catel Muller

Avec son Ainsi soit Benoîte Groult, un épais album publié en 2013 qui retrace la vie exemplaire de la féministe française Benoîte Groult, Catel Muller (51 ans) n'en est pas à son premier ouvrage féministe. Elle a aussi publié sur Kiki de Montparnasse et Olympe de Gouges, à chaque fois avec beaucoup d'attention portée à l'histoire. Son prochain porte sur Joséphine Baker.

Ulli Lust 

Toute la jeunesse de l'Autrichienne Ulli Lust (49 ans) est dans un album d'une justesse incroyable, Trop n'est pas assez. L'ouvrage a ainsi obtenu le Prix révélation Angoulême 2011 et le Prix Artémisia (de Chantal Montellier) en 2011. Ulli Lust est également la créatrice du site de publication online electrocomics.com où elle publie des e-books et des strips d’auteurs du monde entier, précise son éditeur français Ça et là.

Nine Antico

Girls don't cry, Tonight, Autel California, Coney Island Baby... Nine Antico, 35 ans, est impregnée de culture anglo-saxonne. Créatrice d'un fanzine et collaboratrice pour des magazines musicaux, ces BD s'intéressent aux playmates, aux groupies, aux rockeurs, aux rockeuses, aux femmes le plus souvent. Elle fait partie d'une plus jeune génération de trentenaires avec Pénélope Bagieu, Marion Montaigne, Audrey Spiry, Aude PicaultLisa Mandel , les plus jeunes Marion Fayolle, Julie Maroh qui continuent le travail des Brétécher, Montellier...

Reste que ses femmes n'auront été ajoutées que dans un second temps. Si cela fait avancer les choses et que l'une d'entre elles gagne, c'est une bonne nouvelle. Il n'en reste pas moins décevant qu'il ait fallu tous ses rebondissements pour tenter de récompenser le travail de ses auteures.

Nos confrères de Libération et francetv info ont eux aussi proposé leur liste

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