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«Je savais que si je m’arrêtais il me finirait»: Romain, la victime oubliée du 7 janvier 2015

Romain venait d'entamer son parcours retour quand il a été attaqué à Fontenay-aux-Roses. Photo: Lucile Berland.

Romain venait d'entamer son parcours retour quand il a été attaqué à Fontenay-aux-Roses. Photo: Lucile Berland.

Il faisait son jogging quand trois balles tirées par l'arme d'Amedy Coulibaly l'ont atteint, le jour de l'attaque de Charlie Hebdo. Un an après, il tente de se reconstruire mais ne connaît toujours pas avec précision l'identité de son agresseur.

C’est le seul survivant des attentats de janvier 2015 dont l’agresseur n’a pas été identifié avec certitude et est probablement toujours en vie. Ni journaliste à Charlie Hebdo, ni policier, ni juif, Romain, 33 ans, est aussi le seul à ne toujours pas savoir pourquoi on lui a tiré dessus à trois reprises pendant son jogging, à Fontenay-aux-Roses (Hauts-de-Seine). C’était quelques heures après l’attaque contre Charlie Hebdo, à quinze kilomètres de là. Deux jours plus tard, l’arme utilisée par l’agresseur sera retrouvée dans le sac de sport d’Amedy Coulibaly, abandonné dans l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes.

Des dizaines d’opérations et deux mètres de cicatrices plus tard, Romain est toujours là, bien vivant. Il ne cache pas ses inquiétudes mais a retrouvé son sens de l’humour. Sa passion pour la course a successivement précipité ce rescapé vers la mort… puis vers la survie. La force physique qu’il a dû déployer, blessé, pour échapper à son agresseur lui a permis de se sauver et de nous raconter aujourd’hui son histoire.

1.Le 7 janvier 2015«Je n’avais jamais couru aussi vite de ma vie»

Ce 7 janvier 2015, Romain est chez lui, à trente kilomètres au sud de Paris: entre deux missions d’intérim, il ne travaille pas depuis quelques semaines. Comme pour chaque Français, sa journée est particulière. À l’heure du déjeuner, il découvre, en allumant la télé, les premières images de l’immeuble où la rédaction de Charlie Hebdo a été décimée dans le XIe arrondissement de Paris. Un gardien d’immeuble, des journalistes et leur garde du corps, un policier de quartier y ont perdu la vie. Douze personnes abattues par deux hommes lourdement armés en fuite vers le Nord. Une longue après-midi d’angoisse. Parisiens et banlieusards retiennent leur souffle: où sont-ils? Quelles sont leurs prochaines cibles?

Depuis la fin de son adolescence, Romain est une de ces personnes pour qui le sport est devenu une nécessité. À la vingtaine, il a fait trois ans de boxe anglaise mais s’est blessé à l’épaule de manière irrémédiable. Il s’est alors reporté sur un sport de jambes: le vélo. Mais, depuis un an, une nouvelle passion le dévore: la course de fond. Son objectif à terme: courir le marathon. Pour l’instant, il s’entraîne au 10 kilomètres. Le même parcours, trois à six fois par semaine pendant trois quarts d’heure, avec un départ pour la Coulée verte aux alentours de 18 heures:

«Ce soir-là, je me suis décidé beaucoup plus tard que d’habitude, vers 19h20. Je suis allé me garer à Verrières-le-Buisson et j’ai couru les cinq premiers kilomètres. Bizarrement, je n’ai pas croisé grand monde…»

Quelques centaines de mètres après avoir entamé le trajet du retour, Romain traverse la passerelle qui surplombe les rails du RER B, station Fontenay-aux-Roses. À la sortie, une petite place ronde avec quelques bancs. Assise sur l’un d’entre eux, à sa droite, une ombre se tient immobile, emmitouflée dans une doudoune noire avec capuche en fourrure. Il ne se souvient plus si elle était déjà présente à l’aller, quelques minutes plus tôt. Romain tient sa foulée et la dépasse. La scène qui suit ne dure que quelques secondes mais il en garde un souvenir extrêmement précis:

«J’ai entendu un bruit énorme, assourdissant, et senti une douleur à l’arrière du bras droit qui m’a projeté au sol, vers l’avant. Je me souviens d’une forte odeur de poudre. J’étais à terre et j’entendais des pas courir vers moi.  Quand je me suis retourné, le mec était là, à un mètre, son arme braquée sur moi. Il faisait nuit noire mais il y avait un petit lampadaire pas loin. Je l’ai regardé dans les yeux, ça a duré, je ne sais pas… peut-être une seconde? Comme j’ai vu qu’il ne tirait pas, j’en ai profité pour me relever d’un bond, je ne sais même pas comment. Il a dû être surpris que j’aille aussi vite... Je n’ai jamais couru aussi vite de ma vie.»

Romain ne comprend toujours pas pourquoi il a été pris pour cible:

«Quand nos regards se sont croisés, je ne l’ai pas reconnu, on ne se connaissait pas. C’était un type d’une trentaine d’années, européen ou méditerranéen. Dans son regard, j’ai vu de la détermination, j’ai senti qu’il allait tirer.»

Dos à son agresseur, Romain est une cible vivante:

«Je l’entendais courir après moi. Il m’a de nouveau tiré dessus à deux reprises. J’ai senti une douleur au niveau des fesses mais surtout dans la jambe droite et au genou. Je savais que si je m’arrêtais il me finirait. J’ai commencé à zigzaguer pour éviter qu’il ne me touche à nouveau, mais j’avais trop mal et ça me ralentissait. Heureusement, mes muscles étaient chauds et je courais pratiquement tous les jours à ce moment-là. Les médecins m’ont dit que ça m’avait probablement sauvé…»

Romain interviewé sur BFM TV, le 3 janvier 2016.

Au bout de quelques secondes, Romain n’entend plus les pas derrière lui. Il dévale une petite butte de terre surplombant un fossé et manque de tomber. Il débouche finalement sur une route goudronnée bordée de pavillons. «Je touche ma cuisse: elle est dure comme du béton… Je me dis que je ne vais plus pouvoir courir longtemps et qu’il faut que je m’abrite quelque part. J’arrive à un petit portail, je l’enjambe, je monte trois ou quatre quelques marches et je frappe à la porte, en appelant à l’aide.»

Marie-Pierre*, la soixantaine bien avancée, dîne avec sa fille. Qui peut bien tambouriner à la porte un mercredi soir alors qu’il fait nuit noire? Une voix d’homme retentit au fond du couloir, pressante, répétitive: il ne s’agit pas de cris mais d’un appel à l’aide un peu étouffé, implorant: «Ouvrez-moi, on m’a tiré dessus!» Marie-Pierre se penche à la fenêtre, qui donne sur le perron pour voir à qui elle a affaire. Sa fille se recroqueville dans un coin de la cuisine. Voyant l’homme encore debout, la retraitée hésite. Un canular d’ado? Une tactique de cambrioleur pour s’introduire chez elle? Un règlement de compte qui a mal tourné? Dans le doute, elle empoigne son téléphone et joint un voisin, un ancien militaire. Il a entendu les coups de feu et se chargera d’appeler la police, lui.

«Je voyais qu’elle avait très peur et qu’elle attendait l’arrivée des secours pour ouvrir… Le pire c’est que je ne perdais pas beaucoup de sang, elle a dû trouver ça bizarre.» En réalité, il saigne énormément mais d’une hémorragie interne.

Pendant une dizaine de minutes, Romain reste allongé sur les carreaux glacés du pavillon, une balle toujours logée dans le genou. Les deux autres sont ressorties par l’avant du bras et du ventre. L’adrénaline le maintient conscient et les endorphines produites pendant sa course atténuent un peu la douleur. Un peu.

«Les minutes ont été longues, très longues», se souvient-il, le regard baissé. Avec beaucoup de recul et sans volonté d’attendrir, il détaille: «J’avais mal mais j’étais surtout terrifié à l’idée que mon agresseur me retrouve. Je comprends Marie-Pierre, c’est normal, une femme de cet âge-là, avec tout ce qui s’était passé dans la journée, je me mets à sa place… En même temps, si  j’étais décédé devant sa porte, elle aurait pu avoir des soucis pour non-assistance à personne en danger. Et elle s’en serait sûrement voulu toute sa vie…»

Quand la police arrive une dizaine de minutes plus tard, la retraitée sort et se confond en excuses lorsqu’elle comprend que le visiteur nocturne ne mentait pas:

«Je lui ai dit que ce n’était pas grave. Le principal était d’appeler la police… Elle s’en est énormément voulu mais aujourd’hui tout est pardonné. C’est devenu une amie, elle prend de mes nouvelles régulièrement. Elle est même venue me voir à l’hôpital et je suis allé goûter chez elle à ma sortie.»

Transporté d’urgence dans un hôpital spécialisé, Romain y est plongé dans un coma artificiel car la douleur le rend violent et des opérations très lourdes l’attendent. Il n’en sortira que le lundi 12 janvier. Au cours de ces cinq jours,trois hommes auront assassiné dix-sept personnes pour leurs dessins, leur uniforme ou leur religion. Ces cinq jours ont marqué la mémoire de la France mais sont totalement absents de la sienne.

2.L’après«J’ai fait une vingtaine de passages au bloc entre janvier et mai»

Il est venu nous chercher à la gare en voiture, premier étonnement. Oui, Romain a recommencé à conduire il y a un mois. Avec une partie de ses indemnités, il s’est offert une voiture sportive d’occasion. «Je ne roule pas bien vite car ça me tire un peu partout, mais c’est mon petit plaisir.» Et ils comptent, ces petits plaisirs, dans un quotidien encore douloureux. Ce 25 décembre, lorsque l’on s’assoit pour boire un café à la table d’un fast-food –seul endroit ouvert cet après-midi–, il évoque d’emblée ses deux mètres de cicatrices dans le corps. Les questions sont innombrables. Il répondra à toutes.

Il a du mal à marcher mais n’utilise pas de béquilles. «Et ça servirait à quoi? De toute façon, il faudra bien que je remarche un jour! Je porte juste des semelles orthopédiques pour éviter que ma rotule ne se déboîte. Et c’est plus confortable parce que je n’ai plus de muscle sous le pied droit. Sans elles, j’ai l’impression de marcher sur du béton car c’est directement l’os qui tape.» Cette réduction extrême de muscle s’appelle l’amyotrophie.

Le nombre d’opérations subies? Il a arrêté de compter. «J’ai fait une vingtaine de passages au bloc entre janvier et mai. Après, ça s’est calmé. La dernière date du 16 octobre, au niveau du pied. Mes opérations de la jambe ont été faites un peu dans l’urgence et cela a créé une déformation de l’orteil [“en griffe”]. Le pied droit a beaucoup souffert et ma cheville ne se plie pas bien non plus.»

J’ai la main d’E.T. l’extraterrestre!

L’ampleur des blessures provoquées par des tirs à l’arme lourde à quelques mètres de distance ont obligé les médecins à rivaliser de patience, d’inventivité et de précision. «Pendant des semaines, j’étais opéré pratiquement tous les deux jours, rien qu’à la jambe. Ils ont ouvert la gauche pour greffer une partie de l’artère fémorale sur la droite. J’étais anesthésié tout le temps. La plaie est restée ouverte pendant un mois et demi. Ils la refermaient progressivement après chaque passage au bloc.»

L’inventaire à la Prévert –ou plutôt à la Dr House– ne fait que commencer. Après son «pied de Terminator», comme il l’appelle, il file la métaphore en riant: «J’ai aussi la main d’E.T. l’extraterrestre!» Sous son attelle, la main droite apparaît amaigrie, presque atrophiée. «C’est le nerf ulnaire [qui va de l’aisselle au poignet] qui a été touché, ce qui fait que mes doigts ne se plient et ne se tendent plus complètement… Les médecins disent que ça peut s’améliorer, que le muscle va se retendre…»

Et puis il y a ces douleurs «neuropathiques», des zones où il ne sent plus grand-chose la plupart du temps –ni le chaud ni le froid– mais où un mal le touche régulièrement:

«Les médecins m’ont placé un neurotube dans le bras pour aider le nerf à bien repousser. Quand je tapote, ça me fait une douleur entre le fourmillement et le coup d’électricité. Ils me disent que c’est le nerf qui est repoussé. D’ici un an ou deux, cela ira mieux, normalement. En attendant j’ai des médicaments pour atténuer un peu la douleur, 3.600 mg par jour... La dose maximale.»

La balle qui lui a traversé le ventre a également provoqué des dommages irrémédiables. Il a fallu lui enlever les deux tiers de ses intestins. Après ces ablations, les médecins ont dévié une partie des conduits intestinaux vers deux poches qu’il porte désormais au niveau des côtes pour l’aider à digérer:

«Je n’ai pas tellement perdu l’appétit mais je n’arrive pas à prendre de poids… Avant, je faisais 64 kg pour 1,75 mètre. Je suis descendu à 49 kg, au point qu’on ne pouvait plus m’opérer des intestins, ça devenait trop risqué. Au mois de mars, on m’a envoyé quelques semaines dans une clinique spécialisée dans la nutrition, où j’étais nourri par intraveineuse et j’ai pu me faire opérer ensuite. Aujourd’hui, je suis remonté à  58/59 kg mais je stagne car je vais beaucoup plus souvent à la selle qu’avant.»

Il y a enfin ces cicatrices impressionnantes au mollet, qui «adhèrent» et lui tirent la peau par moment, provoquant des douleurs aiguës…

Photo: Lucile Berland.

Romain est fier d’avoir refusé la plupart des médicaments qu’on lui a proposé jusqu’ici, en particulier les antidépresseurs: «Je ne prends qu’un médicament pour l’anxiété, et pas à haute dose. Pour le reste, je vois le psychologue une fois par semaine et la psychiatre une fois toutes les deux ou trois semaines. J’en ai besoin, ça fait du bien...»

Mais sa vie ne sera plus la même, il le sait. Lui qui a commencé à travailler à 20 ans après un BEP en électrotechnique a enchaîné des petits boulots: chauffeur-livreur, nettoyage automobile. C’est désormais du passé.

Il est actuellement en arrêt maladie et la Sécurité sociale lui verse 960 euros nets chaque mois, bien loin des 1.800 qu’il gagnait en moyenne avec ses missions d’intérim. Il sait qu’il va bénéficier du fonds d’aide aux victimes du terrorisme, à l’instar de toutes les autres victimes d’attentats, mais ne sait pas vraiment à hauteur de combien, ni quand l’argent sera versé. Et s’il ne compte pas se la couler douce, il sait qu’il ne pourra plus travailler comme avant:

«Le boulot que je faisais à UPS était physique: je portais des colis lourds et volumineux à longueur de temps, les genoux et le dos prenaient tout. Aujourd’hui, ne serait-ce qu’à cause de ma main droite, je ne pourrais plus faire ce travail! Il va falloir que je me trouve un truc pas physique, derrière un bureau…»

3.Aujourd’hui«Je pense que les médias ont moins parlé de mon histoire car j’étais seul»

Après quinze jours de «vacances» où il s’est ressourcé avec famille et amis, Romain a réintégré l’hôpital le 4 janvier. Il y passera un mois en pension complète, cinq jours par semaine, et une batterie d’examens déterminera si son séjour doit être prolongé ou non. S’il est renvoyé chez lui, les séances de kiné resteront obligatoires pendant plusieurs mois, tout comme les bilans réguliers à l’hôpital. Malgré tout, il reste positif, car le plus dur est derrière lui:

«J’ai énormément de chance d’être en vie, je me le dis souvent. Aujourd’hui, je pense autrement, je vis plus simplement, je ne me prends plus la tête pour des conneries… Moi qui passe ma vie à l’hosto, je vois des gens qui n’ont plus de jambes ou qui sont tétraplégiques, et je me dis que je m’en sors pas mal finalement.»

Avant l’attaque, Romain vivait encore chez ses parents. Cette année, il a alterné les périodes chez eux, où il se faisait «bichonner», avec les séjours à l’hôpital. Mais dans quelques semaines il emménagera seul, dans un nouvel appartement. Il est inquiet:

«Ça va être dur parce que j’ai besoin d’aide tout le temps au quotidien, je ne peux pas encore me débrouiller seul pour le ménage, la cuisine, les courses… Les premiers mois, une femme de ménage va venir régulièrement, mais jusqu’à quand? Je réalise que je suis vraiment handicapé et que je vais devenir un assisté malgré moi...»

Plus que sa santé, c’est l’enquête qui le hante jour et nuit. Elle est toujours en cours. Et une foule de questions restent sans réponse: qui est son agresseur? Pourquoi l’a-t-il visé, lui? Cherchera-t-il à le retrouver?

Depuis la nuit du 10 au 11 janvier, où la police judiciaire a déterminé que l’arme retrouvée dans le sac de sport d’Amedy Coulibaly à l’Hyper Cacher était celle utilisée contre Romain, aucune preuve ou témoignage majeurs n’ont émergé. Pendant des semaines, les enquêteurs ont d’abord privilégié la piste d’un «tir d’entraînement» de Coulibaly à la veille de l’attaque de Montrouge, d’autant que le terroriste habitait à quelques centaines de mètres de là. Mais Romain dément:

«Je suis sûr de ne pas avoir vu un “Black”. Pour moi, c’était un homme de type européen ou méditerranén, comme on dit dans le jargon des enquêteurs...»

Il l’a dit aux policiers et aux pompiers devant la maison de Marie-Pierre, le soir même. Il l’a répété le jour de son audition par un officier du Quai des orfèvres à l’hôpital, deux jours après son réveil du coma, le 14 janvier 2015. Un épisode dont il garde un souvenir amer:

«C’était un homme qui conduisait l’entretien, il était accompagné par deux femmes très aimables qui prenaient des notes. À plusieurs reprises, il s’est montré très insistant sur l’identification de mon agresseur et m’a redemandé plusieurs fois si j’étais sûr que ce n’était pas une personne noire ou Amedy Coulibaly. À la fin, épuisé, j’ai fini par douter. J’ai dit: “Je ne crois vraiment pas, mais peut-être que je me trompe après tout... Peut-être qu’il était noir…”»

Amedy Coulibaly. FRENCH POLICE SOURCE.

Lorsque Romain découvre les conclusions du rapport dans un article sur internet quelques jours plus tard, il est surpris de constater que seul ce doute, émis en toute fin d’entretien, est mis en avant. «L’officier a comparé cette phrase avec mes propos recueillis par la police le soir de mon agression, et il a dit que mon témoignage avait varié au cours du temps, bref qu’il n’était pas fiable… J’étais fou de rage.»

Début mai, l’affaire ressurgit lorsque Romain croit reconnaître pour la première fois le visage de son agresseur dans un reportage télévisé sur les attentats. Ce visage, c’est celui d’Amar Ramdani, un trentenaire de type maghrébin, mis en examen et derrière les barreaux depuis le mois de mars. Il aurait connu Coulibaly à la maison d’arrêt de Villepinte (Seine-Saint-Denis) et les deux hommes se seraient vus au moins à dix reprises le mois précédant les attentats, en particulier les 5 et 6 janvier. Aujourd’hui, Romain est seul avec ses certitudes: «Ramdani a toujours nié en bloc et son téléphone a été repéré chez lui au moment des faits, ce qui lui fait un alibi. Mais j’ai de sérieux doutes… Le problème, c’est qu’il n’y a pas de preuves et pas de témoins. C’est ma parole contre la sienne…»

C’est encore une spécificité qui le différencie des autres victimes des attentats de janvier: «J’étais seul face à mon agresseur, ce qui m’a posé et me pose encore pas mal de problèmes: d’abord parce que personne n’a pu m’aider sur le moment et aussi parce que personne ne peut témoigner aujourd’hui pour confirmer mes dires. Je pense que les médias ont beaucoup moins parlé de mon histoire justement parce que j’étais seul, là où les journalistes de Charlie étaient une dizaine et les otages de l’Hyper Cacher une trentaine…»

Romain est effectivement le grand «oublié médiatique» des attentats de janvier. Sa solitude pendant les faits n’explique pas tout: c’est aussi et surtout que, pendant les trois jours qui ont secoué la France, le lien entre son attaque et les attentats n’avait pas été fait, la police ayant privilégié la thèse du réglement de comptes ou de l’acte isolé, par prudence.

Aujourd’hui, ses parents et son frère, dont il est très proche, sont à ses côtés pour l’aider dans sa reconstruction physique et psychologique. Personne ne sait quand ni comment la lumière sera faite sur son affaire, dont beaucoup d’aspects restent obscurs. Le quotidien n’est pas évident et il est difficile de se projeter dans l’avenir, mais Romain garde un sens de l’humour et de l’autodérision très précieux. «Quand on passe du temps ensemble, mes potes finissent souvent par me dire: “C’est pas possible, tu n’as pas vécu tout ça?” Il y en même certains qui m’appellent 50 Cent parce qu’il s’est pris neuf balles et il est toujours en vie…»

Romain marque une pause et se ressaisit, un soupçon de fierté dans l’oeil et un sourire en coin: «C’est vrai que je n’en ai pas pris autant... Mais lui était au volant de sa voiture. Moi, je n’avais que mes jambes pour sauver ma peau.»

* — Le prénom a été changé Retourner à l’article

 

 

Remerciements à M.G.

 

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