Twitter n’est pas en train d’augmenter la limite de caractères, mais de se fermer au reste du web

Ce qui change avec le projet «Beyond 140», ce n’est pas la longueur du tweet | vemiya via Flickr CC License by

Ce qui change avec le projet «Beyond 140», ce n’est pas la longueur du tweet | vemiya via Flickr CC License by

La potentielle augmentation de limite de caractères de Twitter ne changera pas fondamentalement son apparence ni la manière dont les gens l’utilisent.

Les Twittos sont en panique –encore une fois– depuis qu’ils ont appris que Twitter serait sur le point d’augmenter sa célèbre limite des 140 caractères. Ils peuvent se calmer –encore une fois– et je vais expliquer pourquoi.

Sauf si l’ouverture du World Wide Web leur tient à cœur: dans ce cas, qu’ils ne ménagent pas leur peine et pètent un gros câble. Car, si je fais une bonne analyse de la situation, cette évolution ne changera pas fondamentalement l’apparence de Twitter ni la manière dont les gens l’utilisent. Par contre, elle modifiera les lieux où sont hébergés les contenus, les personnes qui les contrôlent et celles qui sont en mesure de les monétiser.

Même allure

Mais, tout d’abord, contextualisons. L’influent blog Re/Code avait annoncé en septembre que Twitter était en train de concevoir un nouveau produit permettant à ses utilisateurs de tweeter en plus de 140 caractères. Mardi 5 janvier, un nouveau post de Re/Code mettait un chiffre sur ce nouveau service, et un gros: 10.000. Comme dans: Twitter va augmenter sa limite de caractères et passer de 140 à 10.000. Ce nouvel article, évoquant une nouvelle fois des sources anonymes, lui donne aussi un nom: en interne, Twitter appellerait ce projet «Beyond 140» –au-delà de 140. Et la nouvelle limite devrait prendre effet dans les trois mois.

L’information est des plus intéressantes, et on saura gré à Kurt Wagner de Re/Code de l’avoir dénichée, même si elle a toujours un petit goût de spéculation. Mais je n’ai aucun mal à y croire.

Le problème, exactement comme la dernière fois, c’est qu’on se méprend largement sur la véritable signification de l’événement. Voici le passage où Wagner détaille le changement (c’est moi qui souligne):

«Twitter teste actuellement une version de son produit dans lequel les tweets sont affichés de la même manière qu’aujourd’hui, sans dépasser les 140 caractères, avec une action de l’utilisateur requise pour afficher davantage de contenu. En cliquant sur le tweet, il se déroulera et vous affichera le reste du contenu. Le but est de conserver l’apparence et la navigation de votre timeline telles que vous les connaissez, même si cette optique n’est pas forcément définitive, précisent les sources.»

Ce qui change ici, ce n’est pas la longueur du tweet. C’est la cible du lien sur lequel vous cliquez, ou, plutôt, l’absence de cible

Si tout cela est vrai, alors il est aussi techniquement véridique que Twitter augmente la limite de caractères et la fait passer de 140 à 10.000, ou autre gros nombre. Mais, d’un point de vue fonctionnel, le service aura globalement la même allure: un flux de tweets, cadrés à 140 caractères, susceptibles de contenir des photos, des vidéos Vine, ou des liens vers des textes plus longs hébergés sur d’autres sites.

Dans le jardin de Twitter

Le truc, c’est que les gens postent déjà des textes de 10.000 signes sur Twitter. Je le fais tout le temps, idem pour @slate et pareil pour tout un tas de Twittos. La technique consiste à composer un tweet de 140 caractères comportant un lien raccourci vers la suite, et le gros du texte est donc hébergé sur un autre site. Selon le type d’article, il est parfois possible de cliquer sur un bouton «voir le résumé», qui affiche le titre et une photo dans votre flux Twitter.

Avec «Beyond 140», plus besoin du site externe qui vous héberge votre texte. Tout sera sur Twitter. Et au lieu d’un lien ou d’un «voir le résumé», vous aurez un bouton «en lire davantage» ou quelque chose dans le genre qui vous permettra d’accéder au reste du contenu sans jamais quitter Twitter.com ou son application mobile.

Ce qui change ici, ce n’est pas la longueur du tweet. C’est la cible du lien sur lequel vous cliquez –ou plutôt, l’absence de cible. Au lieu de rediriger du trafic vers des blogs, des sites de presse et autres endroits du web, le bouton «en lire davantage» vous gardera bien à l’abri dans le jardin de Twitter.

Au bout d’un moment, vous vous rendrez peut-être compte que ce jardin s’est étendu sur des territoires qui, auparavant, étaient à l’extérieur de ses murs –et que ses murs sont un peu plus hauts que dans vos souvenirs. Les textes publiés sur Twitter ne seront peut-être pas disponibles ailleurs. Du même coup, Twitter pourrait se mettre à vouloir exercer un certain contrôle sur le contenu autorisé dans son enceinte. Pourquoi? Parce que Twitter a bien du mal à tirer son épingle du jeu face à des concurrents comme Snapchat, Instagram et Tumblr, tous conçus pour que leurs utilisateurs restent à la maison plutôt que d’aller voir ce qui se passe dans le vaste web.

Colonialisme numérique

Une stratégie qu’adopte aussi Facebook: sa dernière grosse poussée vers des vidéos natives et ses Instant Articles –du contenu hébergé dans votre flux d’actualités, sans lien vers l’extérieur– relève ostensiblement d’une volonté de rendre l’expérience utilisateur plus fluide. Et c’est clair que cela y contribue. Les recherches menées par Facebook montrent que ses utilisateurs détestent avoir à cliquer sur des liens et attendre que leur navigateur charge une page, surtout quand ils sont sur mobile et que beaucoup de sites y tournent comme de la crotte.

Twitter, comme Facebook, a longtemps joué le rôle de standardiste, à orienter ses utilisateurs vers des contenus situés autre part sur internet

Mais la manœuvre relève aussi du colonialisme numérique, comme d’autres et moi-même ont pu l’expliquer. Le réseau social se sert de son énorme base d’utilisateurs actifs pour persuader les médias de lui remettre les clés de leur contenu. Dans le cas contraire, ils risquent de dire bye bye à des milliards d’utilisateurs actifs qui leur préféreront des articles se déroulant tout seuls et dans leur intégralité dans leur flux d’actualités.

Comment Twitter s’y prendra pour mettre en œuvre sa version personnelle des Instant Articles, cela reste à voir. Mais on peut parier que ses motivations sont identiques à celles ayant présidé au changement sur Facebook. Twitter, comme Facebook, a longtemps joué le rôle de standardiste, à orienter ses utilisateurs vers des contenus situés autre part sur internet.

C’est super pour les sites hébergeant ces contenus, mais pas tellement pour Twitter, qui s’assoit globalement sur la marchandise la plus précieuse du web: l’attention des lecteurs. Le service est génial mais les finances de l’entreprise sont dans le rouge et elle ne peut probablement plus continuer à le fournir gratuitement. Pour satisfaire ses investisseurs, Twitter a besoin d’engranger un maximum d’attention. Aujourd’hui, c’est pour la vôtre qu’il vient de donner son dernier prix.

Partager cet article