Life

Full metal racket

Emily Yoffe, mis à jour le 08.10.2009 à 17 h 25

La détection de métaux est le pire hobby de tous les temps.

Un trésor d'objets en or et en argent d'une valeur de 1,6 million de dollars [environ un million d'euros] a été découvert en septembre dans le Staffordshire, en Angleterre, par un passionné de détection de métaux. En 2003, Emily Yoffe racontait comment elle s'était adonnée aux joies du «pire hobby de tous les temps» et comment elle avait elle aussi trouvé son trésor de Staffordshire.

J'avais emporté mon détecteur de métaux pendant les vacances d'été qui nous menèrent de Washington au Maine, dans l'idée d'amuser un peu ma famille. Au retour, alors que je le rangeais dans le coffre de la voiture, mon mari, qui est un homme que je qualifierais par ailleurs de courtois, déclara tout de go à propos de ma dernière toquade: «Maintenant que ton détecteur de métaux est de l'histoire ancienne, et crois-moi, il l'est, nous le rangerons dans le placard des épisodes familiaux honteux, qu'il ne faut jamais rouvrir et qu'on ne doit plus jamais, jamais évoquer.»

La détection de métaux me paraissait à l'origine être un passe-temps des plus ineptes: frustrant, autocentré et potentiellement délictueux. Pourtant, à chaque fois que j'allumais mon Bounty Hunter Tracker IV sur un nouveau terrain de fouille, je ressentais ce que tous les joueurs ressentent devant une bonne vieille machine à sous : cette fois, c'était sûr, j'allais toucher le jackpot!

Je me lançai dans la détection de métaux pour les besoins du «Cobaye humain», cette rubrique qui me fait faire tout et n'importe quoi pour répondre à la curiosité de lecteurs qui préfèrent laisser aux autres les joies de l'expérimentation. Mais pour cette expérience-ci, Slate ne se donna pas trop de mal pour me convaincre: le détecteur de métaux, c'était l'idée de ma fille. Elle en avait demandé un pour ses sept ans, après avoir vu une publicité qui promettait monts et merveilles grâce à cet engin. Mon mari et moi avons pensé que c'était un cadeau original, qui pourrait profiter à tout le monde (comme les grasses matinées). Après tout, qu'y a-t-il de plus universel que ce désir de trouver et de s'approprier un objet de valeur qui ne nous appartient pas?

Totalement perdu au milieu des offres de détecteurs de métaux sur Internet, mon mari finit par appeler un détaillant en lui expliquant qu'il cherchait un détecteur qui soit en même temps facile d'usage pour une enfant de sept ans et assez perfectionné pour dénicher des reliques de la guerre de Sécession, puisque nous vivons près d'anciens camps militaires de cette époque.

Cela fit beaucoup rire le vendeur: «Croyez-moi, vous ne trouverez rien qui date de la guerre de Sécession. Ça fait trois ans que j'essaie, et je n'ai jamais rien déterré qui ait de la valeur.» (Il est possible qu'après cette conversation, notre homme se soit enrôlé, pour être à cette heure en train de chercher des armes de destruction massive en Irak.) Le vendeur nous conseilla également de ne pas nous en faire pour notre fille: «Elle viendra avec vous une fois, et ça la barbera tellement qu'elle ne voudra plus en entendre parler.» Devant l'insistance de mon mari, le vendeur, à court d'arguments, lui recommanda finalement le Tracker IV, à 130 dollars. Puis, se souvenant brusquement qu'il travaillait dans la vente, il le salua par un «Amusez-vous bien», ce qui, après coup, sonnait un peu comme le «Bon voyage» adressé aux passagers embarquant sur le Titanic.

Tout le monde a déjà vu un détecteur de métaux en action. C'est cette longue tige terminée par un disque de la taille d'un plat à tarte, manipulée par un type en short aux mollets de coq qui sonde les plages en quête de bijoux et de pièces de monnaie. Les détecteurs se comptent par millions. Chez First Texas Products, le fabricant de mon Tracker IV, Debra Barton estime qu'il s'en vend près d'un demi-million par an aux États-Unis. Rosemary Anderson, rédactrice en chef de Western & Eastern Treasures, une parution destinée aux aficionados, m'a expliqué que ce hobby avait réellement décollé dans les années 1960, au moment où les appareils sont devenus plus légers et plus maniables.

Anderson a aussi tenu à souligner que la détection est, pour les amateurs, un sport; et il est vrai que les fabricants aiment en vanter les mérites physiques. À mes yeux cependant, la prospection de métaux ne peut constituer un exercice physique que pour les personnes tout juste libérées de prison. J'ai aussi appris grâce à Western & Eastern Treasures que les prospecteurs de métal sont parfois appelés «détectoristes». Dans la famille, nous n'étions pas peu fiers d'accéder à ce suffixe, au même titre que les dentistes, les philatélistes ou les contorsionnistes.

Les premiers temps des détecteurs de métaux ne sont pas franchement glorieux. Alexander Graham Bell testa un modèle expérimental en 1881 afin de localiser la balle logée par un assassin dans le corps du président James Garfield. Malheureusement, personne ne se souvenait que le pauvre homme gisait sur un nouveau type de matelas à ressorts métalliques; la machine ne fit qu'émettre un couinement continu, sans permettre de localiser la balle. Le 20éme président des États-Unis fut ainsi condamné à mourir sous le bistouri des médecins. (Pour en savoir plus, c'est ici.)

Le bip du détecteur de métaux peut être classé dans la catégorie des bruits irritants, avec les alarmes de voiture, la tonalité d'une ligne de téléphone occupée ou un bébé sujet aux coliques. Le manuel accompagnant mon Tracker IV détaillait les différents sons émis par l'appareil en fonction du type de ferraille rencontré. Mais je n'ai jamais réussi à déterminer si le piaillement semblable à un moineau à l'agonie indiquait bien du fer, ou si le bourdonnement comparable à un camion en marche arrière signalait bien du cuivre.

Mais revenons à nos reliques de la guerre de Sécession. Mon mari, ma fille et moi nous rendîmes dans une zone boisée derrière une école, où je savais que des soldats de l'Union avaient stationné. Un homme du quartier m'avait dit qu'un ouvrier qui y avait prospecté avait trouvé des boucles de ceinture et des ustensile de cantine. Dans ces bois humides et infestés de moustiques, mon Tracker IV se mit à émettre un tas de petits cris, comme si j'avais mis au jour une base satellite de Fort Knox. Mais partout où je creusai, je ne trouvai que cailloux, racines et vers de terre ou, au mieux, quelques languettes de canette de bière. Et comme le vendeur l'avait prédit, au bout de quelques minutes, ma fille voulait à tout prix aller jouer ailleurs. Elle et mon mari m'abandonnèrent donc à mes tentatives désespérées de contracter la fièvre jaune.

Ce premier épisode me fit réaliser que je ne m'en tirerais pas seule. Je me tournai vers mon voisin, Philip Dobak, physicien retraité et détectoriste réputé, qui m'affirma que l'une de ses dernières trouvailles dans le quartier était une pièce hébraïque vieille de 2 000 ans. Je commençais à penser avec tristesse qu'il allait falloir annoncer à son adorable femme que Philip avait besoin d'un examen neurologique, quand il alla chercher chez lui la fameuse pièce. Je fus soulagée de constater qu'elle était accrochée à une chaîne et montée au cœur d'une étoile de David en argent. Je demandai à voir le reste de ses trésors, et il m'apporta une petite boîte où se pressait une décennie d'objets trouvés.

S'en dégageait le charme sortilège d'un coffre de marabout. On y trouvait en vrac  une pièce d'un dollar datant de 1879; des pennies britanniques de 1928 et 1938; un soldat de plomb chinois des années 1940; une pièce de 1931 commémorant le centenaire de l'invention de la moissonneuse mécanique par McCormick; une chevalière d'université; une montre en or; un médaillon en argent en forme de cœur portant plusieurs impacts de balle; et une alliance (j'ignore si ces deux derniers faisaient la paire). Moi aussi, je brûlais de libérer des trésors engloutis dans les entrailles de la terre!

Phil m'apprit que ses lieux de fouille préférés étaient les étendues d'herbe que l'on trouve le long des grandes avenues, ces «ressources renouvelables», comme il les appelait, car constamment réapprovisionnées en objets perdus. Nous montâmes donc une expédition dans un parc du voisinage. Phil eut d'abord l'heureuse idée de régler la longueur de la tige de mon Tracker IV, m'évitant par la même occasion de déclarer le lumbago qui me guettait. Puis, quand le détecteur sonna, il pris son canif pour découper une motte de terre (qu'il replaça consciencieusement par la suite), et mis au jour une pièce de métal. En une demi-heure, nous avions déniché une capsule de bouteille, un bout de clôture, un morceau de fer de la taille d'un poing, et 53 cents. Alors que nous déterrions notre dernière pièce de 25 cents, une femme ouvrit la porte de sa maison et nous demanda, tout en retenant un molosse par le collier :

«Vous travaillez pour la municipalité?»

«Non, madame,» répondit Phil.

«Alors j'espère que vous n'êtes pas en train de creuser dans mon jardin.»

«Non, madame.»

Ce bref échange révéla le point faible de la prospection de métaux: on la pratique soit sur un terrain public, soit sur un terrain privé, et ni la collectivité, ni les propriétaires privés n'aiment voir les gens creuser partout comme une meute de taupes déchaînées.

Malgré les judicieux conseils de Phil, les fouilles que j'effectuai par la suite furent des échecs. Dans le jardin d'amis où ma fille avait perdu une bague l'année précédente, je ne trouvai que les tuyaux d'évacuation; sur un terrain de jeux où la femme de mon rédacteur en chef avait perdu sa bague de fiançailles, je ne dénichai qu'un malheureux clou rouillé. À ce stade, ma fille n'était plus seulement lassée, elle était consternée. Alors qu'en rentrant du terrain de jeux, je sondais l'herbe jouxtant le trottoir, elle me dit :

«Arrête, maman, on pourrait te voir.»

«Mais c'est toi qui voulais un détecteur de métaux.»

«Oui, mais j'aime pas ça. S'il te plaît, arrête. C'est ton dernier tour, maman, même si c'est le meilleur tour du monde. Mais arrête.»

Je ne pouvais pas m'arrêter, il me fallait au moins une belle trouvaille. C'est pourquoi j'embarquai ma machine en vacances. Mon mari accueillit ma décision avec l'enthousiasme que Sony Pictures mettrait à distribuer «Amours troubles 2». Notre première escale fut à Manhattan, où mon beau-frère et mon neveu de 13 ans, qui avaient hâte de devenir détectoristes, conseillèrent une prospection à Riverside Park. Mon beau-frère me suggéra de boiter un peu, histoire de faire passer le détecteur pour une béquille. Arrivés au parc, mon mari prit notre fille par la main et se mit à marcher à une distance désapprobatrice, tout en nous lançant : «Ce n'est pas moi qui paierai la caution!» Dès que je commençai à sonder le terrain avec mon Tracker IV, un bonhomme costaud arborant le tee-shirt des gardiens du parc apparut au loin. J'éteignis l'engin et m'éloignai en boitillant. Après avoir répété ce petit jeu pendant une heure, je revins dotée d'une capsule de bouteille.

À l'étape suivante, dès que nous entrâmes dans le bed and breakfast de Westport Island, je remarquai le buffet du salon, qui présentait de superbes clous carrés en fer forgé datant du début du 18e siècle. Ces clous avaient forcément été retrouvés sur le terrain de la propriété... Cette région était fertile! Le lendemain, je m'emparai de mon détecteur pour partir en balade. Mais tous les six arbres était accroché un panneau «Entrée interdite sous peine de...», et j'évitai donc de prospecter, sous peine de me retrouver avec ma famille dans une version côte Est de Délivrance. J'eus seulement l'occasion de sonder un peu le sable d'une petite baie, où je trouvai un clou. Ni en fer forgé, ni carré.

Mon mari me supplia d'arrêter. Devant mon refus, il me dit : «Je crois que tu as besoin de te faire aider.»

Ce à quoi je répondis : «Oui, avec le Bounty Hunter Sharp Shooter II

Nous arrivâmes enfin à Deer Isle, mon tout dernier espoir, car la maison de ma belle-sœur et de son mari avait été construite par un capitaine de navire dans les années 1880. Conscients de l'extrême tension qui régnait dans notre petite famille, ils me laissèrent prospecter illico. Je traversai le jardin et, à la frontière entre le terrain et les bois, un bip retentissant se fit entendre. Je trouvai une grande anse de théière en demi-cercle. Elle paraissait ancienne et ses rebords étaient quadrilatéraux. Enfin, je touchais au but! Je m'enfonçai plus avant dans les bois qui, de toute évidence, servaient de décharge depuis belle lurette. Il y avait des bris de verre et des déchets partout. Et des tonnes de métal, ressorts de sommier, roues de bicyclette, pièces de voiture...

Mon détecteur ne servait plus à rien; autant passer une Miss Univers au détecteur de silicone. Pris de pitié, mon beau-frère vint m'aider à creuser avec une grosse pelle. Nous découvrîmes de magnifiques vieilles bouteilles, ainsi que des éclats de porcelaine de Chine que le capitaine avait sûrement ramené de Chine. J'étais comblée. Je pouvais lâcher mon détecteur de métaux.

Quand j'appris la nouvelle à ma fille, elle sauta de joie. Puis elle déclara qu'elle avait une annonce à faire aux enfants qui, eux aussi, risquaient de se laisser tenter par la publicité : «Un anniversaire, ça n'arrive qu'une fois par an. Ne le gâchez pas avec un détecteur de métaux.»

Emily Yoffe

Article traduit par Chloé Leleu

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