Double X

Les femmes ont-elles vraiment besoin d’arrêter de s’excuser?

Repéré par Aude Lorriaux, mis à jour le 07.01.2016 à 11 h 02

Repéré sur Slate.com, Washington Post, language: a feminist guide, Libération

L'extension «Just Not Sorry» veut aider les femmes à s'affirmer davantage dans leurs communications électroniques. Une bonne idée?

Infinite Wonder Woman | JD Hancock via Flickr CC 2.0 License by

Infinite Wonder Woman | JD Hancock via Flickr CC 2.0 License by

«Désolée de vous répondre si tard, je voulais juste vous dire que j’ai un plan pour la direction stratégique de l’entreprise pour l’année à venir. Je ne suis pas une experte, mais je pense qu’on pourrait peut-être envisager….» Ce début d’e-mail vous dit quelque chose? Cela vous rappelle la manière dont vous écrivez à votre chef, ou à un de vos responsables? Et bien, sachez que pour certains coachs d’entreprise, cette façon très très polie ou timorée de présenter les choses est tout à fait contreproductive. Pleine de bonnes intentions, la start-up Cyrus Innovation propose une application sur Chrome pour aider les femmes, supposées être les principales productrices de ce genre de prose peu audacieuse, à se débarrasser de cette mauvaise habitude, comme l'a repéré Slate.com.

On l'a souvent rabâché dans des articles: au travail, la gent féminine du mal à s’affirmer. Les femmes ont par exemple plus de difficultés à demander une augmentation. Ou à prendre confiance en elles lorsqu’il s’agit de faire valoir leur entreprise et leur travail dans les médias. Une telle disposition d’esprit n’indique pas du tout une tendance profonde de leur «nature». C’est le résultat d’une éducation qui valorise davantage les garçons, qui sont par exemple plus volontiers incités à prendre la parole en public que les filles, dès tout petits.

Citations

Mais Cyrus Innovation pense que c’est avec de petites choses qu’on changera progressivement l’image qu’ont les femmes d’elles-mêmes. L’extension chrome «Just not Sorry» (qu’on pourrait traduire par «Je ne suis juste pas désolée»), une fois installée, souligne dans vos emails toutes les occurrences de ces petits mots qui sont censés siminuer la force de vos paroles comme «désolée», «juste», «un peu», ou «je ne suis pas une experte mais…». Et elle les accompagne, lorsque l’on passe la souris dessus, de petites citations. 

Si vous écrivez dans la langue de Shakespeare, vous aurez donc droit à cette phrase de l’essayiste Tara Mohr, expliquant que «juste» «réduit la portée de ce que vous avez à dire» et «diminue votre pouvoir». («‘Just’ demeans what you have to say. ‘Just’ shrinks your power».) Ou cette autre pensée de Sylvia Ann Hewlett, économiste et experte du genre au travail, arguant que «l’utilisation fréquente de ‘désolée’ entame votre sérieux et ne renvoie pas une image de leadership».

Contre-productif

L'application laisse cependant Christina Cauterucci de Slate.com perplexe. Pourquoi vouloir imposer aux femmes de suivre le modèle dominant, qui n’est parfois qu’une affirmation artificielle de soi, quand le doute et le tact peuvent aussi avoir leurs vertus relationnelles? C'est la même remarque que s'est faite Jessica Grose, journaliste pour la newsletter «Lenny», qui publie une tribune dans le Washington Post. 

«Je dirai que si elles utilisent ces mots, ce n’est pas parce qu’elles se conforment à des attentes genrées au détriment de leur carrière, mais parce qu’elles ont appris au cours d’expériences que communiquer ainsi était au final plus efficace (...). Ce que les concepteurs de “Just not Sorry” ne comprennent pas, c’est que la communication est une danse compliquée entre un émetteur et un récepteur, un écrivain et un lecteur, et que ces petits mots peuvent être incroyablement utiles dans le monde hostile du travail.»

Mais ce n'est pas la seule critique adressée à l'application. On peut aussi douter de l'efficacité d'une méthode destinée à la prise de confiance en soi, lorsqu'un robot nous renvoie sans cesse l'idée que l'on n'a pas confiance en soi. «Se moquer de la manière dont les femmes parlent, alors qu’elles ont été habituées toute leur vie à prendre le moins possible d’espace (...) est contre-productif et pourrait diminuer encore plus leur confiance en elle», estime la chroniqueuse de Slate.

Et si «désolée» devenait un modèle?

Plus profondément, vouloir faire suivre aux femmes le même chemin que les hommes parce qu'elles auraient ainsi plus de chances d'être entendues par des hommes dans un monde largement dirigé par les hommes repose sur un drôle de modèle éthique. Plutôt que d'essayer de trouver la façon la plus efficace pour les femmes de s'exprimer dans une société moulée sur des attentes masculines, ne faudrait-il pas mieux inventer une parole plus juste, qui convienne à tous, et essayer de l'imposer? Faut-il s'adapter à la jungle, ou essayer de la changer en la transformant en civilisation? 

Les garçons apprennent très tôt à «réprimer, peu à peu, leurs goûts personnels, leurs émotions, leurs affects, à rompre la relation à soi-même et à autrui», font remarquer des chercheurs qui chacun dans leur domaine (sciences de l’éducation et géographie) ont travaillé sur le genre. Dès lors, on peut se demander s'il ne vaut pas mieux, au lieu d'apprendre aux filles à être autoritaire, réapprendre aux garçons, ou du moins ne pas leur désapprendre, à prendre soin de l'autre.

C'est ce que fait remarquer la linguiste Debbie Cameron, dans un billet très critique. «L’autre interprétation, que les hommes n’utilisent pas assez “désolé quand il le faudrait, est certainement toute aussi logique ou possible, mais cela, on n'en parle jamais. Comme je l’avais déjà fait remarquer cet été, on suppose toujours que les femmes ont tort.»

Des «mensonges»

À tout le moins, Christina Cauterucci aurait aimé que les citations et commentaires accompagnant le surlignement soient moins culpabilisantes. Et, puisque les développeurs de Cyrus Innovation ont mis leur code à disposition, la chroniqueuse de Slate.com lance une idée: pourquoi, au lieu d’empêcher les femmes d’agir avec plus de tact et de doigté, ne pas créer une application qui inciterait les hommes à ajouter un peu plus de «peut-être», «je ne suis pas un expert» et «désolé» dans leur texte?

Encore faut-il être sûr que les femmes utilisent vraiment ces mots-là plus que les hommes. Les affirmations de Tara Mohr et Sylvia Ann Hewlett n'ont pas été vérifiées scientifiquement, note Debbie Cameron. Elles ne sont, estime l'experte, pas même des «généralités», mais tout simplement des «mensonges»«Tara Mohr et Sylvia Ann Hewlett’. Qui? (...) Evidemment, aucune des deux n’est linguiste», balaie-t-elle d'un revers de main.

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