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La «symbolite», maladie chronique de la politique française

Symboles | JD Hancock via Flickr CC License by

Symboles | JD Hancock via Flickr CC License by

De la déchéance de nationalité au mariage pour tous, du droit de vote des étrangers à l'impôt sur la fortune, le débat politique français s'enferme dans sa préférence pour les marqueurs symboliques, sur des sujets à l'impact finalement limité sur la société.

C'est entendu, la politique est affaire de symboles. La vie de la cité génère des débats inévitablement chargés de ces évocations aussi puissantes qu'abstraites. Encore convient-il de ne point en abuser. Et de faire en sorte que les joutes symboliques n'occultent pas les nécessaires discussions sur les politiques publiques à mener.

Or, la vie politique française est précisément malade d'une «symbolite» chronique dont la polémique actuelle sur la déchéance de nationalité des binationaux condamnés pour faits de terrorisme est la dernière illustration en date. Manuel Valls a bien été obligé de reconnaître que cette disposition de la réforme constitutionnelle projetée avait «un caractère symbolique évident» mais que ce n'était pas «une arme pour lutter contre le terrorisme». Alain Juppé a ajouté qu'il s'agissait là d'une «mesure symbolique qui ne changera rien».

L'égalité et la déchéance de nationalité

Et pourtant, c'est cette fameuse déchéance qui fait aujourd'hui le plus de bruit. Toute une partie de la gauche ne trouve pas de mots assez forts pour s'en indigner alors que cette mesure symbolique ne toucherait, fort heureusement, qu'un nombre extrêmement limité de personnes. Et surtout que les dispositions visant à constitutionnaliser l'état d'urgence, autrement plus inquiétantes d'un point de vue démocratique, mériteraient d'être au centre du débat.

Cette focalisation outrancière sur la déchéance de nationalité est d'autant plus fâcheuse qu'elle s'accompagne d'argumentations peu respectueuses des réalités. Les opposants à une déchéance de la nationalité pour les binationaux crient à la «rupture d'égalité» entre les citoyens français en oubliant simplement la différence objective (et symbolique) qui existe entre ceux qui ont deux nationalités et ceux qui n'en ont qu'une. Une fois de plus, le principe d'égalité –au cœur de l'identité de la gauche– est convoqué sans égard pour ses conditions concrètes d'application.

Les emblèmes du mariage pour tous

Ce n'est évidemment pas la première fois que notre débat public se trouve saturé par une polémique symbolique. La palme du genre revient ici sans aucune doute à l'affaire du «mariage pour tous». La légalisation des mariages homosexuels met en cause, à coup sûr, des représentations symboliques qui touchent les convictions profondes des uns et des autres.

Entre 150.000 et un million de personnes ont défilé à Paris contre le mariage pour tous... pour seulement 17.500 mariages célébrés en 2013 et 2014.

 

Mais la manière dont le débat a été conduit, de part et d'autre, avant l'adoption de cette réforme, au début du quinquennat de François Hollande, a fait la part trop belle aux emblèmes au détriment des réalités.

La gauche gouvernante a brandi d'autant plus haut l'étendard de «l'égalité» qu'elle opérait alors une piteuse conversion à un libéralisme économique foncièrement inégalitaire. La droite conservatrice, pour sa part, a répondu par une exploitation des inquiétudes de tous ceux qui s'affolent de la perte de repères provoquée par la post-modernité. Et chacun s'est lancé à la figure de grands principes comme si la société jouait là-dessus tout son devenir.

Après coup, on s'amusera du contraste entre l'ampleur des polémiques et des manifestations autour du «mariage pour tous», d'une part, et le faible impact réel de cette réforme sociétale, d'autre part. Seulement 17.500 mariages homosexuels ont été célébrés lors des deux premières années d'application de cette réforme (2013 et 2014). Le 26 mai 2013, entre 150.000 (chiffres de la police) et un million de personnes (estimation des organisateurs) défilaient à Paris contre cette extension du mariage...

L'immigration prisonnière des symboles

La question complexe, et ô combien sensible, de l'immigration est tout particulièrement l'otage de batailles symboliques qui enveniment le débat au lieu de le faire avancer. La gauche ressort ainsi régulièrement de ses tiroirs sa vieille promesse (elle figurait au programme de François Mitterrand... en 1981) d'accorder le droit de vote aux étrangers pour les élections locales.

François Hollande a rappelé, en décembre dernier, qu'il demeurait «favorable» à cette réforme qui faisait partie de ses engagements de campagne de 2012. Peu importe si les obstacles constitutionnels et l'hostilité de l'opinion rendent son adoption fort peu probable. Peu importe aussi que ce droit de vote, toujours très applaudi dans les meetings de gauche, ne corresponde à aucune demande forte dans la société.

L'expérience des pays européens qui ont accordé le droit de vote aux étrangers pour les élections locales devrait pourtant être matière à réflexion. En Espagne, seulement 4% des étrangers se sont inscrits sur les listes électorales avant les premières élections municipales auxquels ils avaient le droit de participer. En Belgique, où cette réforme est en vigueur depuis 2004, le clientélisme communautaire qui s'en est suivi n'a pas été sans poser parfois de réels problèmes.

Ce nouveau droit ne réglerait, en tout état de cause, aucun des problèmes posés par l'intégration des étrangers, et des personnes issues de l'immigration, dans la société française. On sait pourtant que la participation électorale de ces dernières, tout particulièrement dans la jeunesse, est faible. La priorité semble plutôt de faire en sorte qu'il n'y ait plus de Français n'ayant malheureusement pas le sentiment d'être français.

ISF, marqueur symbolique

Le débat économique est, lui aussi, fréquemment victime des raccourcis symboliques. Songeons ici à la place occupée par l'impôt sur la fortune. La gauche l'avait institué en 1982 sous le nom d'IGF (impôt sur les grands fortunes). La droite l'a supprimé en 1987 et cet acte impopulaire est considéré comme l'une des causes de sa défaite à l'élection présidentielle de 1988. La gauche l'a enfin rétabli en 1989 sous le vocable d'ISF (impôt de solidarité sur la fortune).

Le débat public tend à se focaliser sur des mesures faciles à comprendre

Cet impôt fait ainsi figure de marqueur symbolique fort du clivage droite-gauche. Aujourd'hui encore, alors que ce dernier s'est bien affadi, les socialistes n'osent remettre en cause l'ISF alors que la droite républicaine y est farouchement hostile. L'argumentation des uns et des autres est pourtant fort contestable. L'ISF contribue très peu à la réduction des inégalités patrimoniales. En sens inverse, il est responsable de beaucoup moins d'exodes de possédants à l'étranger qu'on ne l'assure parfois.

Cet impôt à polémiques récurrentes ne concerne qu'environ 300.000 foyers fiscaux, soit moins de 1% d'entre eux, et il ne rapporte qu'environ 2% des recettes fiscales de l'Etat. Mais il est plus facile de se disputer sur son principe que de débattre d'une réforme fiscale d'ensemble qui rendrait le système à la fois plus efficace et plus redistributif.

Il est bien compréhensible que le débat public tende à se focaliser sur des mesures faciles à comprendre. Les symboles sont d'utiles simplificateurs du débat démocratique. Pour des raisons évidentes, les médias contribuent à accentuer ce phénomène. Et les politiques, par démagogie ou par facilité, sont amenés à en jouer eux aussi. Il est autrement plus facile de mobiliser son camp et ses électeurs en brandissant des totems qu'en détaillant un aride énoncé programmatique.

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