Que faire pour avoir un chat de 165 ans?

Chat mal léché | Caroline via Flickr CC License by

Chat mal léché | Caroline via Flickr CC License by

Jake Perry, 85 ans, est persuadé d’avoir découvert le secret de la longévité féline.

Jake Perry est un homme à chats. Du haut de son mètre soixante-dix, ce plombier de 85 ans vivant à Austin, au Texas, et se départant rarement de son bleu de travail, est aussi un père et un mari. Mais tous ceux qui ont un jour croisé Perry vous le diront: avant tout, c’est un homme à chats.

Les chats de Perry sont entrés dans le Guiness Book des records. Deux fois, en réalité, pour longévité féline. Le premier record date de 1998. Il est dû à un croisé Sphynx et Devon Rex, Granpa Rexs Allen, ayant atteint l’âge vénérable de 34 ans. Le second remonte à 2005 et à un Européen, Creme Puff, décédé à 38 ans. Depuis les années 1980, Perry aura adopté et recueilli des centaines de chats. Au pic de peuplement, il en avait une quarantaine, et présentait les plus beaux et les plus intelligents à des expositions félines. Si on en croit Perry, Granpa et Creme Puff ne sont pas les seuls à avoir joui d’une existence extraordinairement longue: à peu près un tiers de ses chats aurait dépassé les 30 ans –soit le double de l’espérance de vie féline moyenne.

Au fil des ans, Perry a aussi acquis une réputation de pépère à chats extrêmement dévoué à ses petits compagnons. Aujourd’hui, alors que sa propre fin de vie est en ligne de mire, il est persuadé d’avoir découvert le secret de la longévité féline.

Fontaine de jouvence

La première fois que j’ai rencontré Perry, c’était lors d’une chaude journée de juillet 2012. Ma baignoire fuyait et il était venu chez moi pour la réparer. J’allais être frappée par son étrange magnétisme dû à un accent traînant, une politesse compulsive et un visage s’illuminant à la simple vue du matou des lieux –non, l’homme n’était vraiment pas un plombier ordinaire. Ce jour-là, Perry allait me parler de ses chats et de ce qu’il pensait être la clé de leurs vies incroyablement longues.

D’abord, il y a le régime alimentaire. En plus des croquettes, Perry leur concoctait tous les matins un solide petit-déjeuner composé d’œufs, de bacon de dinde, de brocolis et de café au lait. Tous les deux jours, il y ajoutait un compte-gouttes rempli de vin rouge –pour «faire circuler les artères». Ensuite, Perry veillait à leur stimulation intellectuelle: il avait reconverti son garage en salle de cinéma, avec projecteur à bobines et fauteuils idoines, où il passait des documentaires nature à destination exclusive de ses chats (et quelques bandes-annonces, avait-il précisé). Enfin, et c’était peut-être là le plus important, il m’avait juré qu’un lien affectif et personnel avec chacun de ses chats les avait aidés à vivre plus longtemps. Perry adorait tellement ses chats qu’il se souvenait de tous leurs anniversaires. (Il avait même invité Bill Clinton au 34e anniversaire de Granpa; le président n’était pas venu mais avait envoyé un carton d’excuses).

J’avais eu toutes les peines le croire. Un plombier à la recherche de la fontaine de jouvence féline quand il ne débouche pas les canalisations d’Austin, ça me faisait plutôt penser à un superhéros de seconde zone qu’à une personne réelle. Mais à y réfléchir, quelle raison pouvait-on avoir de s’inventer un nombre de chats aussi grotesque et des relations aussi démentielles avec eux? Les jours allaient passer, et mes questions au sujet de Perry s’accumuler. S’il avait adopté des centaines de chats, quels étaient ses rapports de voisinage? Quel vétérinaire avait pu soigner ces vénérables matous?

Perry adorait tellement ses chats qu’il se souvenait de tous leurs anniversaires. Il m’avait juré qu’un lien affectif et personnel avec chacun de ses chats les avait aidés à vivre plus longtemps

Et, au lieu de dormir, je me suis mise à googler. Les articles sur les deux records du monde de Perry furent faciles à trouver mais ce n’est qu’en tombant sur un documentaire estudiantin montrant son cinéma pour chats que son histoire allait réellement me sembler plausible. J’allais donc l’appeler pour lui proposer une interview. Il allait accepter –à cinq différentes reprises– pour ne plus donner suite pendant des mois. Le type qui avait peut-être accidentellement découvert la semi-immortalité des chats avait disparu.

Pour la faire courte, voici comment j’ai pu atterrir dans un jardin texan, à ramper au milieu d’une petite forêt de bambous avant de me tordre le cou pour apercevoir un cimetière de chats et essayer de décrypter le secret par mes propres moyens.

Caféine

«Ce n’est pas ce qu’ils nous apprennent à l’école, hein?» Bruce Hardesty, directeur de la South Congress Veterinary Clinic, hausse les épaules quand je lui parle de l’alimentation que Perry réserve à ses chats. Ses aînés célèbrent leur anniversaire dans l’établissement de Hardesty, sous escorte médiatique et avec force gâteaux au thon et au brocoli spécialement préparés pour l’occasion. Dans le bureau du vétérinaire, les photos des minets ayant survécu jusqu’à 34 ans sont accrochées au mur, aux côtés des certificats officiels du Guiness Book.

Frôlant la fin de la cinquantaine, Hardesty est le vétérinaire de Perry depuis ces quinze dernières années –il a vu passer entre quarante et cinquante de ses chats. Selon lui, au moins six d’entre eux ont dépassé les 30 ans, et ils sont bien plus nombreux à avoir atteint les 25. Reste que, pour beaucoup, l’âge est difficile à déterminer. «C’est pas comme si vous pouviez les couper en deux pour compter les cercles», ironise-t-il. 

Tout ce qu’il concède –ou spécule– c’est qu’il y a peut-être quelque chose à chercher du côté du latte pour chats. «Les reins sont parmi les organes les plus fragiles du chat, dit-il. Peut-être que leur donner un peu de diurétique, ce qu’est la caféine, est bénéfique?»

En d’autres termes: l’assise scientifique de la recette de longévité de Perry est, au mieux, assez branlante. Selon la Société américaine de prévention de la cruauté envers les annimaux (ASPCA), la caféine est toxique pour les chats. Ce que confirme Jennifer Larsen, maître de conférences en nutrition clinique à l’UC Davis, l’école vétérinaire de l’Université de Californie. «La caféine et l’alcool ne sont pas recommandables et peuvent même être dangereux», me précise-t-elle par email. Elle ajoute que, selon les directives de son école, un chat ne devrait pas consommer plus de 10% de ses calories journalières en friandises ou en «nourriture humaine».

Testostérone

Mais il y a un facteur quantifiable majeur qui pourrait contribuer à la longévité des chats de Perry: ils sont tous stérilisés. Une procédure qui élimine certains risques infectieux, déclare Sandi Lefebvre, vétérinaire et responsable éditoriale au sein de l’American Veterinary Medical Association. Cela réduit aussi la propension au vagabondage des chats, ce qui diminue du même coup «des risques mortels», précise-t-elle.

En général, l’espérance de vie moyenne des chats domestiques est passée de 11 ans en 2002 à 12 ans en 2012, selon les données du Banfield Pet Hospital, une chaîne de plus de 900 cliniques vétérinaires. Selon Lefebvre, une partie de cette évolution est due au fait que de plus en plus de gens castrent ou stérilisent leurs animaux.

Les bénéfices de la stérilisation ne se limitent sans doute pas à des aspects purement comportementaux. Selon Jessica Hoffman, post-doctorante en biologie à l’Université d’Alabama de Birmingham, les modifications hormonales qu’apporte la stérilisation pourraient contribuer à prolonger la vie de multiples espèces. Doctorante à l’Université de Géorgie, elle avait pu analyser les données d’environ 70.500 chiens et trouver que les femelles stérilisées vivaient en moyenne deux ans de plus (et un an de plus chez les mâles) que leurs congénères génitalement intactes.

Pour expliquer pourquoi la stérilisation pourrait booster la longévité, Hoffman évoque une théorie évolutionnaire. En réalité, il est possible que des taux élevés de testostérone affaiblissent le système immunitaire. «Beaucoup de chiens intacts, avec une testostérone plus élevée, ont aussi davantage de risque de succomber à des maladies infectieuses, précise-t-elle. Ce qui pourrait expliquer certaines des différences [de longévité]», mais elle ajoute qu’il ne s’agit que d’une hypothèse: «Nous ne connaissons pas les raisons pour lesquelles la stérilisation augmente l’espérance de vie des animaux. Peut-être que cela n’a rien à voir avec les hormones.»

Nous ne connaissons pas les raisons pour lesquelles la stérilisation augmente l’espérance de vie des animaux. Peut-être que cela n’a rien à voir avec les hormones

Jessica Hoffman, post-doctorante en biologie à l’Université d’Alabama de Birmingham

La castration, et l’abaissement de la testostérone qui en résulte, a aussi été corrélée à une augmentation de la longévité chez plusieurs espèces d’oiseaux, et même chez les humains. (Et pour certains scientifiques, la testostérone serait l’une des raisons fondamentales de la différence de longévité entre hommes et femmes.)

Dévouement

Évidemment, stériliser un chat n’est susceptible d’augmenter sa longévité que de quelques années. Aux États-Unis, plus de neuf chats domestiques sur dix sont stérilisés, selon les informations de l’ASPCA, et seule une infime proportion d’entre eux peut espérer atteindre les 30 ans. Si on se fonde sur le calculateur d’équivalence «vie humaine» que propose le site du Cornell Feline Health Center, 30 ans de chat équivalent à 133 ans d’humain. Selon cette même formule, à 34 ans, Granpa aurait tenu jusqu’à 149 ans d’humain. Et pour Creme Puff, on en serait à 165 ans. Sans conteste, quelque chose d’autre se trame là-derrière. Mais quoi?

Cela faisait maintenant six semaines et quinze coups de téléphone, et je n’avais toujours pas réussi à joindre Jake Perry pour l’interviewer. Alors je me suis tournée vers ses voisins. L’un m’a permis de jeter un œil derrière la clôture de son jardin. De là, j’ai entraperçu son cimetière pour chats et un grand filet permettant aux animaux de sortir à l’extérieur pour regarder la nature (quand ils ne sont pas devant leurs documentaires).

Diane Bennett, son ancienne voisine qui a participé au film étudiant de 2003, décrit la maison de Perry comme un mélange de «camp d’entraînement et d’aire de jeu pour chats». Bennett m’explique qu’il a «installé des pistes sur les murs pour que les chats puissent circuler dans la maison comme des hamsters dans leurs tubes». Le dévouement que Perry accorde à ses chats est clairement un point central de son existence. Même ceux qui le connaissent depuis des années n’ont pas grand-chose à dire sur sa femme et ses enfants. Par contre, ils savent tout des chats.

«C’est le type le plus gentil que je connaisse. Il ne parle que de ses chats et, parfois, de plomberie, déclare Bill Malone, un artisan spécialisé dans la rénovation d’intérieur qui travaille avec Perry depuis cinq ans. Il n’y a pas d’entre-deux.»

«Je les aime»

Reste que ces chats ne sont pas l’obsession d’un seul homme, ils ont atteint un statut quasi légendaire dans Austin. Betsy Williams, assistante vétérinaire à la clinique de South Congress, se souvient des calendriers à l’effigie de Granpa distribués dans les entreprises locales ou des T-shirts personnalisés imprimés lors de son 34e anniversaire. Des médias locaux comme nationaux ont aussi assisté à des anniversaires de chats-fossiles. En 2011, l’Austin Chronicle avait inclu Perry dans son top annuel, au rang de «meilleur plombier retraité avec quelques titres de gloire» et précisait que «contrairement à son cousin [l’ex-gouverneur du Texas Rick Perry –oui, pour de vrai] […] Perry est célèbre et apprécié dans tout Austin». Et quand Granpa a fini par mourir, les dons en provenance de fans nationaux et internationaux ont afflué, assez pour payer la pierre tombale qui orne depuis la dernière demeure de Granpa dans le cimetière de Perry. 

Même dans l’outre-monde, les chats de Perry peuvent se targuer d’une quantité enviable de fans, mais après avoir interviewé une dizaine de ses voisins passés et présents, les trois étudiants réalisateurs du documentaire, un collègue de travail et deux employés de la clinique vétérinaire où ses animaux sont soignés, l’homme demeurait un mystère à peu près complet. Et c’est précisément au moment où je m’étais faite à l’idée de ne jamais comprendre ce qui pouvait le pousser à se rendre sept fois par semaine chez PetSmart ou à organiser sa maison autour de ses chats que Jake Perry allait me rappeler.    

L’homme à chats commence par s’excuser galamment. Beaucoup de choses ont changé depuis la réparation de ma baignoire en 2012. Une bataille contre un cancer du pancréas (de laquelle il est sorti victorieux) l’a noyé sous une avalanche de rendez-vous hospitaliers et de jargon médical. Mais il est heureux de pouvoir me parler de ses techniques d’éducation félines –qui sont en réalité merveilleusement plus zinzins que j’avais pu l’imaginer. En plus des documentaires, son cinéma pour chats passe des films en 3D qui demandent aux bestioles de porter des lunettes bleues et rouges, que Perry confectionne lui-même. Les chats de Perry fêtent tous les ans Pâques avec des paniers d’œufs bourrés de friandises. À Thanksgiving, ils ont droit à de la dinde et de longues siestes. Et au Nouvel An, les matous ont leurs petits chapeaux et du champagne –un breuvage que Gandpa adorait. «Il avait sa petite bouteille rien qu’à lui.» Tous les ans, à la période de Noël, Perry emmenait Gandpa chez PetSmart pour qu’il choisisse les cadeaux du clan félin. De retour chez lui, Perry assemblait un train électrique qui faisait le tour de la maison, et transportait parfois quelques resquilleurs griffus. Qu’est-ce qui le motive à aller aussi loin pour ses animaux? Perry répond sans la moindre hésitation: «Je les aime.» Et il ajoute: «Quand je vais au refuge, mon vieux cœur se brise, [je les vois et je pense]: “Tu vas venir avec moi.”»

Cimetière pour animaux

J’ai toujours quelque part une vidéo de l’enterrement de Granpa. Les chats s’avançaient [vers le cercueil], le reniflaient et repartaient. Comme lors d’une cérémonie humaine

Betsy Williams, l’assistante vétérinaire

À 85 ans d’humain, Perry commence tout juste à s’occuper vraiment de lui. Sa propre mortalité lui fait de l’œil et il réfléchit à ses derniers jours. «J’espère que, si ma condition le permet, je pourrai vendre ma maison et m’installer à la campagne, précise-t-il. Mon petit rêve, [c’est] d’ouvrir un cimetière pour animaux.»

Et ses chats viendraient avec lui, même les morts. Les cadavres de quarante-sept de ses félins sont scellés dans des cercueils pour bébés en fibre de verre et enterrés dans son propre jardin. La stèle de Granpa, financée grâce aux dons, marque le triste endroit, en plus d’une statue de la Vierge Marie d’un mètre de haut penchée sur la tombe. L’inhumation est très importante pour Perry, elle lui permet de recouvrer une certaine sérénité d’esprit quand l’un de ses chats chéris passe de vie à trépas. Idem pour les cérémonies avec veillée funéraire, ouvertes aux amis et à la famille, qui sont là pour rendre hommage aux animaux disparus.

«J’ai toujours quelque part une vidéo de l’enterrement de Granpa, précise Betsy Williams, l’assistante vétérinaire. Les chats s’avançaient [vers le cercueil], le reniflaient et repartaient. Comme lors d’une cérémonie humaine.»

Pour autant, Perry n’est vraiment pas prêt à quitter les vivants. Il a encore un chat avec lequel il espère signer un nouveau record du monde de longévité. Il s’appelle Jean Claude Van Damme, surnommé Cowboy. À 19 ans révolus –un juvénile 89 ans en termes humains–,  Jean Claude est le dernier à avoir droit aux petits-déjeuners faits maison, aux séances de gym et de cinéma. Et c’est aussi l’un des chats les mieux lotis du Texas. En 1998, Perry m’explique avoir gagné 50.000 dollars à la loterie –en jouant la date d’anniversaire de Granpa–, des fonds qu’il a placés sur un compte épargne, en plus de petites sommes gagnées çà et là, et qui sont réservées pour les chats si jamais Perry vient à mourir ou à devoir être hospitalisé. 

Hardesty garde un œil sur Perry et son chat. Il s’occupe de la santé de Jean Claude Van Damme et sait si quelque chose cloche avec celle de Perry. «Si on ne le voit pas pendant un certain temps, on a peur qu’il lui soit... arrivé un malheur, déclare Hardesty. J’vous assure que, quand Jake Perry sera parti, le monde sera bien vide.» Si, pour Perry, c’est sa méthodologie –l’alimentation, la stimulation mentale, la stérilisation– qui aura été garante de la longue vie de ses chats, pour Hardesty, le secret pourrait tout simplement être une bonne vieille histoire d’amour.

Si Perry réalise son rêve de cimetière pour animaux, il est bien possible qu’il s’y fasse enterrer lui aussi, aux côtés d’animaux domestiques qu’il aura considérés comme les membres de sa famille conventionnelle. «Ce sont mes enfants, dit-il dans son accent texan reconnaissable entre mille. Je m’en suis occupé jusqu’à leur mort, parce que c’est comme ça qu’on m’a élevé.»

En attendant, «si un chat malade passe ma clôture, vous savez ce que je vais faire? me dit-il. Ben je vais l’amener au véto.»

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