Pourquoi les grands joueurs ne font pas forcément les meilleurs entraîneurs

Zinedine Zidane avec Karim Benzema, le 5 janvier 2015. REUTERS/Juan Medina

Zinedine Zidane avec Karim Benzema, le 5 janvier 2015. REUTERS/Juan Medina

Si de nombreuses légendes du foot ont, à l'image de Zidane au Real, pris la tête d'une équipe, aucune corrélation n'a jamais pu être tirée entre les succès sur les terrains et les victoires sur le banc.

C'est un Zinédine Zidane offensif qui s'est présenté à sa première conférence de presse d'entraîneur du Real Madrid, mardi 5 janvier, affirmant que son objectif était de «tout gagner». Successeur de Rafael Benitez, démis de ses fonctions «en raison de résultats tout juste corrects, d'un fond de jeu déficient et d'un manque de communication latent avec certains cadres du club», comme le souligne Europe 1, le Français est déjà très attendu. L'Equipe titrait ce mardi matin «Royal» en une de son édition papier et le quotidien sportif note par ailleurs que l'ancien Ballon d'or, qui a évolué comme joueur chez les Merengues entre 2001 et 2006, «a été chaudement applaudi par quelque 5.000 supporters» à l'occasion de son premier entraînement à la tête de l'équipe.

Mais installer Zidane à la tête de la «Maison blanche» est-il forcément indicateur de succès à venir? Un grand joueur fait-il un grand entraîneur?

Dans leur livre Les attaquants les plus chers ne sont pas ceux qui marquent le plus (2009), le journaliste Simon Kuper et le spécialiste d'économie du sport Stefan Szymanski consacrent tout un passage au choix des entraîneurs. Ils y regrettent le manque de compétence des managers actuels et estiment que cela «a peut-être quelque chose à voir avec les méthodes illogiques et illégales (sic) par lesquelles ils sont typiquement recrutés». Ils s'interrogent ainsi sur le choix quasi-systématique d'anciens joueurs très renommés comme entraîneurs, comme s'il était impossible d'entraîner si l'on avait pas joué à très haut niveau.

«Les anciens joueurs ont utilisé cet argument pour accaparer les postes d'entraîneurs. Mais en réalité, il n'a jamais tenu la route. Il n'y a aucune preuve qu'avoir été un bon joueur soit un avantage pour un entraîneur.»

Les auteurs citent notamment une étude menée par Stefan Szymanski en 1995 sur le foot anglais, dans laquelle il avait comparé les résultats de 209 entraîneurs au budget de leur club entre 1974 et 1994:

«Il est quasi-impossible de tirer des conclusions à partir de l'expérience comme joueur, à part le fait que les défenseurs et les gardiens en particulier ne s'en sortent pas très bien (la plupart des entraîneurs étaient des milieux, les attaquants réussissent un peu mieux que la moyenne).»

Les footballeurs ratés ont «plus de temps pour s'entraîner»

Sur un échantillon plus réduit, Libération s'est d'ailleurs intéressé au succès des Ballons d'or devenus entraîneurs: si Cruyff a été un modèle de réussite avec le Barça et Beckenbauer champion du monde avec l'Allemagne avant d'avoir plus de difficultés avec l'OM, le bilan est plus mitigé chez les autres. Blokhine a réussi un temps avec la sélection ukrainienne avant de couler avec, Platini a raté son Euro 92, Stoïchkov n'a pas réalisé grand chose à ses différents postes, Van Basten reconnaissait n'être «pas assez compétent» et Maradona a explosé en même temps que la sélection argentine. Quant à Papin et Matthaüs, que le quotidien n'a pas inclus dans son panorama, leur carrière d'entraîneur n'a jamais vraiment décollé.

À l'inverse, soulignent les deux auteurs, un joueur médiocre comme Arrigo Sacchi est devenu l'entraîneur mythique du grand Milan AC des années 80-90. Arsène Wenger, dont personne ne savait rien en Angleterre lors de son arrivée en 1996, est toujours en poste aujourd'hui. Même si sa dernière expérience avec Chelsea s'est mal terminée, José Mourinho, qui n'a joué que cinq saisons en professionnel au Portugal, est toujours considéré comme l'un des meilleurs entraîneurs du monde. Et si, parmi les entraîneurs qui inspirent le coach français en dehors du «Special One», deux, Carlo Ancelotti et Pep Guardiola, ont connu une grande carrière (mais pas aux postes les plus gratifiants...), Marcelo Lippi a connu une carrière correcte mais sans éclat.

En août 2011, Simon Kuper allait d'ailleurs plus loin et expliquait pourquoi les anciens joueurs font rarement des entraîneurs exceptionnels:

«Il y a des raisons de croire qu'ils sont moins bien équipés que des instituteurs pour devenir de grands entraîneurs. Lorsqu'on lui a demandé pourquoi des footballeurs ratés devenaient de bons entraîneurs, Mourinho a répondu qu'ils avaient plus de temps pour s'entraîner. Regardez sa carrière. Il était à peine adolescent quand son père, qui entraînait une équipe de troisième division portugaise, l'envoyait faire des analyses de ses futurs adversaires. [...] La carrière de joueur de Mourinho a atteint son apogée alors qu'il faisait partie de la réserve de Belenenses. Il a ensuite étudié les sciences du sport à l'université de Lisbonne. Il a étudié la physiologie et la psychologie du sport dans plusieurs langues, avant d'enseigner l'éducation physique pendant trois ans.»

Pouvoir d'attraction de la star

Reste que Zidane ne prend pas ce poste du jour au lendemain. Il a fini sa carrière il y a près de dix ans. Depuis, il a beaucoup appris, étudié, passé de nombreux diplômes, a passé du temps aux côtés d'Ancelotti et un peu plus d'un an à la tête du Castilla, l'équipe réserve du Real. Pendant très longtemps, lui-même ne se sentait d'ailleurs pas près à prendre la tête du club madrilène et France Football s'interrogeait d'ailleurs sur ses capacités à devenir l'entraîneur du Real il y a seulement six mois.

Malgré tout cela, dans Les attaquants les plus chers ne sont pas ceux qui marquent le plus, on trouve un argument plus dur encore que le reste contre l'idée d'une nomination de Zidane. Il s'agit du pouvoir d'attraction de la star, qui a probablement joué dans la tête de Florentino Perez, le président du club madrilène, comme le prouve la présentation quasi-royale de Zidane à la presse en compagnie de son épouse et ses quatre fils:

«Le nouvel entraîneur est généralement choisi, non pas pour ses capacités d'entraîneur, mais parce que son nom, son apparence et ses compétences en relations publiques sont censés impressionner les supporters, les joueurs et les médias. [...] C'est pour cela que les choix de Sacchi à Milan et de Wenger à Arsenal ont été si courageux.»

«Courageux», un mot qu'on peut cependant aussi appliquer, d'une certaine façon, au choix du Real, au vu des attentes suscitées par l'arrivée de Zidane et du contrecoup qu'entraînerait un éventuel échec.

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