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Charlie continue d’emmerder le monde: respect!

Le premier Charlie Hebdo de 2016 | REUTERS/Benoit Tessier

Le premier Charlie Hebdo de 2016 | REUTERS/Benoit Tessier

En jetant des pierres au ciel, Riss sauve Charlie de l’unanimité dégoulinante des commémorations et de la banalité islamophobe.

Donc Riss n’aime pas Dieu qui lui a tué ses amis et il y en a que cela dérange, que le patron de Charlie Hebdo se montre malséant en cette semaine de souvenir. La une du journal avec Dieu le père et son regard de fourbe assassin, un éditorial en accusation contre le croyant qui «n’oublie jamais l’affront fait à sa foi» et la chute en manifeste –«Les convictions des athées et des laïcs peuvent déplacer encore plus de montagnes que la foi des croyants»–, voilà Riss, usufruitier de deuil national, sonnant la charge contre la calotte, comme au vieux temps de la IIIe République naissante, incongru et rafraîchissant à la fois.

On peut débattre bien sûr. Riss, voyons! Quelle injustice! Ce ne sont pas les croyants qui ont tué Charb et Wolinski mais des fanatiques, des faux croyants qui ignorent leur religion… Et puis Riss, les clients de l’Hypercacher, ces frères en supplice, étaient des juifs croyants qui achetaient leur nourriture rituelle avant le shabbat… Oui mais la religion oppresse quand la raison ne la discipline pas. Oui mais le rabbinisme perverti donne des meurtriers d’un bébé en Cisjordanie, comme l’islam enfante les égorgeurs de Daech, comme la croix était la mort des camisards et des parpaillots, et le journal homonyme, sous Dreyfus, l’organe d’une haine antisémite. Oui mais…

Débattre, c’est vivre, et débattre avec Riss c’est le respecter. Humainement, Riss a tort, et les gentils croyants d’aujourd’hui n’ont tué personne, mais il est merveilleux d’avoir tort, puisqu’il me libère. Riss m’emmerde, moi qui suis laïque et souvent athée, quand il construit en idéologie ce qui n’est que mon scrupule. Mais il me rend ma liberté. Riss a tous les droits, et aussi celui d’avoir tort. Il a tous les droits, et aussi celui de l’intolérance. Riss écrit bellement, mais ce n’est pas pour cela qu’il a tous les droits. Ce n’est pas non plus parce que ses copains sont morts. Il a tous les droits d’écrire ce que sa tête et son cœur et ses tripes et sa vie lui inspirent, point. C’est vrai aujourd’hui, un an après la mort de ses potes, et c’était vrai quand ils étaient vivants. La liberté est ici et la méchanceté lui appartient.

Purge

Dans cette semaine Charlie que le ridicule a taché dès l’entame, quand l’État ne sait même pas orthographier le nom du martyr Wolinski, on voudrait des victimes gentilles et des survivants reconnaissants, lissés par l’horreur, disciplinés par l’enfer, apaisés par notre sollicitude. Sois sage, mon Riss, et tiens-toi plus tranquille? L’horreur, Riss la raconte très bien dans son texte. Il vit avec en lui le silence de ses amis quand les connards en ont fini. Il nous le dit, comme il dit tout le reste. Il raconte le Charlie d’avant, ce journal à l’équilibre que des islamistes ont tué mais que d’autres imbéciles, avant, persécutaient. Charlie n’est pas sa mort. Charlie n’est pas ce que les Kouachi en ont fait. Charlie est une histoire plus longue, peu amène, qui injuriait des papes et peignait Marine Le Pen en étron, qui vouait aux gémonies les libéraux de l’économie, qui lançait des pierres au ciel quand celui-ci ne lui avait encore rien fait. Charlie était sale, beau d’être sale. Devenu une cause, un slogan, un hashtag, une reconquête élyséenne, une preuve de nation, Charlie mourait d’une autre mort –moins horrible, simplement banale. En hurlant, Riss vit. Détestez-le donc, vous le rendrez à lui-même. Il purge, il y avait de quoi.

Charlie n’est pas ce que les Kouachi en ont fait. Charlie est une histoire plus longue, peu amène, qui lançait des pierres au ciel quand celui-ci ne lui avait encore rien fait. Charlie était sale, beau d’être sale

Quand Charlie était en guerre laïque –on parle de la période avant la mort, celle des caricatures danoises et des dignes représentants du peuple qui témoignaient en sa faveur (Sarkozy, Hollande, what else) contre des musulmans procéduriers–, était née une ambiguïté urticante.

Charlie caricaturait Mahomet et ses sbires assassins pour faire chier les intégristes –faire chier les cons en général, et les bondieusards avant tout? Ou bien, en journal de combat, participait à la belle défense de la liberté occidentale contre l’islamofascisme et ses régressions? Ça n’était pas clair ou, plutôt, ça l’était trop. Il n’y avait pas que le rire, il y avait aussi une idée. Philippe Val, patron engagé, était un militant. Il croyait en des causes, pas déshonorantes, mais étrangères à la profanation libératrice. Flottait un esprit de sérieux qui pouvait confiner au système, quand le directeur du journal voyait dans les caricatures danoises une «revanche européenne» contre l’assassinat de l’athée néerlandais Theo van Gogh

Infidélité

Dans ce combat, Charlie prenait des coups et changeait de nature, glissant subrepticement vers un rôle institutionnel… On l’applaudissait pour une partie de son œuvre. Non plus l’antilibéralisme, l’athéisme, l’antipapisme, mais simplement la résistance aux islamistes –et la définition pouvait être large. Charlie n’était pas islamophobe mais soutenait que l’islamophobie était un leurre, et les islamophobes pouvaient s’en réjouir. Dans un pays qui ne digère pas sa part musulmane, Charlie était un prétexte, happé par le pouvoir, cette évidence molle qui ne se résume pas aux palais ministériels. Les Charlie étaient faibles, pauvres, isolés, mais du pouvoir quand même, de bon ton et de bonne volonté. Il n’y avait rien d’incongru à ce que Val, dans la ligne dominante des élites françaises, devienne un jour grand patron de grande radio. Charb, son successeur, avait beau être rouge et à l’Huma, c’est son laïcisme et ses dessins sur Mahomet qu’agréaient les élites culturelles.

Quand les Kouachi sont venus, le piège s’est teinté de sang. Devenu le journal de chacun et la première victime des ennemis de la nation, Charlie pouvait se perdre définitivement, devenir un trésor français, porter sa part de reconstruction politicienne et de mobilisation patriotique, sur nos valeurs (citoyens!) –et offrir ses morts à la croisade sacrée des laïcs contre l’islam. C’était un risque. Le livre posthume de Charb l’illustrait, qui donnait le poids du sacré à une charge contestable contre l’idée d’islamophobie –comment débattre avec un mort, surtout celui-là? Le risque est conjuré, par la rage d’un vivant.

Riss aurait pu, un an après, faire plaisir au peuple en désignant l’ennemi enturbanné, sans prendre de risque, épouser la peur dominante, en prétendant être simplement fidèle. On l’aurait applaudi, et dans les applaudissements se seraient glissées tant de saloperies. Il ne l’a pas fait. Il n’a pas donné prise aux islamophobes, quand bien même il récuserait le mot. Il n’accuse pas Allah mais Dieu. Pas seulement les djihadistes, mais aussi les autres, les croyants quels qu’ils soient, et les englobant tous, il sort du pouvoir, de la facilité, de la récupération, de tout ce qui rend odieuse l’unanimité française. Les emmerder tous. M’emmerder moi. Nous. Respect.

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