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«Je suis tombée sur l'historique de l'ordinateur de mon copain. Je ne me suis jamais sentie aussi mal»

«Le Cri» (1893) d'Edvard Munch,  via Wikipedia, Licence CC

«Le Cri» (1893) d'Edvard Munch, via Wikipedia, Licence CC

Cette semaine, Lucile conseille Alice, une jeune femme qui a découvert un versant de son compagnon qu'elle ignorait, et qui lui fait peur.

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes.

Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse:[email protected]

Pour retrouver les chroniques précédentes, c’est ici.

Depuis plus de trois mois, je me trouve dans une situation intenable. 

J’ai 21 ans et cela fait trois ans que je suis avec mon copain. Jusqu’à présent, tout se passait bien. Il est ma plus belle et ma plus longue relation, nous envisageons même d’emménager ensemble l’an prochain (nous vivons une relation à distance du fait de nos études). Notre rencontre a été un coup de foudre et, pour simplifier et écourter, je pensais qu’il était la personne parfaite pour moi.

En septembre dernier, je suis tombée sur l’historique de son ordinateur. Je crois que je ne me suis jamais sentie aussi mal. Des sites pornographiques sont apparus, du pire type que je puisse imaginer... Il recherchait visiblement à voir des femmes se faire humilier le plus possible. Il est même allé sur un site de photos de filles postées sans leur consentement, de style «revenge porn».

Cette découverte a été insoutenable pour moi, je ne soupçonnais pas cette partie de lui, je me suis demandé s’il contenait vraiment autant de haine et de violence.

Étant incapable de garder ça pour moi, je lui en ai parlé immédiatement. Il a commencé par nier puis a avoué. J’ai voulu comprendre ce qui le poussait à regarder tout cela mais il a été d’une mauvaise foi sans bornes, multipliant les mensonges sur des points qu’il pensait que j’ignorais. Il a juré sans que je le lui demande de ne plus regarder ce genre de choses, mais les points problématiques de la discussion ont été évités.

Les deux mois qui ont suivi ont été chaotiques, je me levais la nuit pour pleurer tant je ne supportais plus de rester près de lui et tant les souvenirs m’empêchaient de dormir. 

Je me suis rappelé certains de ses mensonges, me rendant compte qu’il me parlait parfois de choses qu’il trouvait vraiment vulgaires en me demandant si je les connaissais, alors que je sais maintenant qu’il allait les voir de lui-même sur internet. Serait-ce du pur sadisme?

J’ai l’impression que je ne le verrai plus jamais pareil mais je ne peux pas partir parce que je l’aime encore

Nous en avons reparlé longuement et plusieurs fois, sans que cela ne parvienne à m’apaiser. Cependant, je l’aime encore et j’ai fait énormément d’efforts pour essayer d’oublier, de passer à autre chose. Nous avons continué à nous voir «comme si de rien n’était», avec des hauts et des bas. Mais j’avais parfois besoin de lui dire ce que j’avais sur le cœur et, il y a un mois, je lui ai envoyé un mail auquel il a répondu qu’il avait la sensation de tourner en rond et qu’en gros la discussion était close.

Depuis, je me sens toujours aussi mal mais je dois en plus garder ça pour moi. Quand il m’arrive encore de pleurer, il me dit des choses comme «allons, allons» et refuse de manière évidente de discuter.

Que faire? Le plus dur pour moi est de concilier les deux images que j’ai de lui. J’ai l’impression que je ne le verrai plus jamais pareil mais je ne peux pas partir parce que je l’aime encore.

J’aimerais vraiment y voir plus clair.

Alice

Chère Alice,

Je suis de ces femmes qui pensent que, dans un couple, les désirs, les fantasmes, les penchants sont des choses qui se partagent. Il n’est pas obligatoire (c’est même hautement improbable) d’avoir les mêmes mais cela participe à une meilleure connaissance de la personne avec qui on fait sa vie. Exactement comme pour les opinions politiques.

Je vais donc d’abord vous répondre sur la notion de secret. Non, cela ne me choque pas que votre partenaire ait son propre jardin secret, quelque chose qui n’appartienne qu’à lui. Il me semble même important et salutaire de pouvoir se réfugier à n’importe quel moment dans son espace personnel. Et vous devez le comprendre puis vous ne semblez pas choquée par le simple fait qu’il consomme de la pornographie.

Là où le bât blesse c’est que le type de pornographie qu’il semble apprécier est lié à l’humiliation et la violence, envers les femmes en particulier. Et je pense qu’à partir du moment où vous partagez une sexualité avec cette personne, vous avez le droit de vous sentir mal à l’aise avec ce penchant (comme avec n’importe lequel autre, par ailleurs). Vous n’avez pas à vous justifier de ce malaise. Ces inclinaisons ne correspondent juste pas à vos valeurs. Et c’est une réaction qui se respecte.

Il y a donc deux cas de figures possibles. Ou votre partenaire apprécie vraiment ce contenu et il vaudrait mieux revoir votre capacité à vous installer avec lui (larvée, ce genre de tension vous serait de toute façon fatale). Ou bien il use de ces images comme d’un exutoire comme d’autres se gavent de films gores –et on se dit rarement des spectateurs de films gores qu’ils ont envie de faire couler le sang dans la vraie vie. Je vous laisse découvrir laquelle de ces propositions est la plus juste.

En réalité, le plus gênant dans toute cette histoire c’est son incapacité à s’ouvrir à vous. Il n’est probablement pas très fier d’avoir été pris «la main dans le sac» mais cela ne l’excuse pas de refuser la discussion afin d’atténuer votre propre gêne. Personne ne lui a posé de revolver sur la tempe pour l’obliger à regarder ces sites, qu’il assume. À plus forte raison si l’avenir de son couple lui importe. Le seul et le dernier geste que vous pouvez faire pour aller vers lui serait de lui révéler vos propres fantasmes ou votre propre exutoire afin de lui montrer qu’il n’y a pas de honte à avoir. N’hésitez pas à vous ouvrir. Dans sa position, il est, de toute façon, très mal placé pour vous juger sur le contenu de vos désirs. Ensuite, seulement, il sera temps de revenir sur votre malaise afin qu’il comprenne que cette partie sombre vous heurte.

S’il refuse de vous entendre ou qu’il ne comprend pas en quoi le contenu de ses recherches vous choque, j’ai bien peur que vous ne deviez reconsidérer vos projets d’avenir. En effet, je vous déconseille de vous résigner à vivre avec ces questionnements et ces angoisses. Car en faisant cet effort pour supporter cette partie de sa sexualité qui vous dérange, c’est bien la vôtre que vous risqueriez d’abîmer.

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